VENDREDI 16 JANVIER 2004

L’art sacré de la poésie

par Jean-Sébastien Gallaire, Les autres Articles

 

 

Leiris a ressenti très précocement la difficulté de définir le genre poétique. Dès l’année 1922, ( il n’est alors âgé que de vingt-et-un an ), il note dans son Journal qu’on ne peut « assigner un domaine à la poésie » et que « [...] la poésie n’est pas définissable car elle est partout. Elle est partout parce qu’elle est en nous. » Dans un entretien accordé à Madeleine Chapsal, Tristan Tzara exprimait déjà cette même idée :

Je crois vraie la formule d’Eluard, « L’amour, la poésie ». Il n’y a que ça. Et aussi la révolution... Je vous ai parlé de beaucoup de choses, mais au fond il n’y en a qu’une que je retrouve au fond de tout : la poésie. C’est le résidu de tout, de tout événement, de toute action...
-  Pour vous ?
-  Pour tout le monde. Tous les individus sont des poètes à des degrés différents, d’une façon plus ou moins consciente, plus ou moins vague. Même lorsqu’un promeneur dit « c’est beau », ou qu’il envoie des cartes postales, c’est une activité poétique. Dès qu’on rêve, qu’on s’abandonne à son imagination, on est dans la poésie...

Seul le combat qu’elle mène contre la pensée de la mort est susceptible pour Leiris de définir ce qu’est la poésie. Le 15 mai 1929, Leiris, en un long développement, exprime dans son Journal cette conception de la poésie à laquelle il restera fidèle tout au long de sa vie :

La poésie n’est qu’une longue lutte contre la mort ( qu’on tâche de connaître, avec l’idée qu’on acquerra ainsi un moyen de la dominer ). C’est en cela qu’elle se rapproche de la mystique, dont le seul but est d’acquérir étant vivant des gages tangibles d’immortalité.
La hantise de l’absolu n’est que la hantise d’un plan où le temps n’existerait pas, de sorte que la mort y serait niée. On se crée un monde poétique parce que dans ce monde tout paraît intangible et non soumis à la vicissitude des corps. A la base de toute évasion, ce n’est pas un désir de pureté qu’on trouve, mais la peur ; et même quand on croit vraiment aimer la pureté, ce n’est pas parce qu’étant intemporelle elle est plus noble, mais seulement « intemporelle » au sens strict du mot, c’est-à-dire non assujettie au temps et à la mort. Tout n’est que lâcheté religieuse ( comme dit [Carl] Einstein ).
( Il s’agit naturellement de processus qui sont très loin d’être nécessairement conscients.) Ainsi la poésie doit être conçue comme une drogue ou un vice dont le seul rôle est de faire oublier. Il y a aussi chez celui qui écrit une idée analogue à celle répandue autrefois, comme quoi si l’on était atteint de vérole on pouvait s’en guérir en la communiquant. Le désir qu’on a de propager son pessimisme n’a peut-être pas d’autre cause. Toute activité artistique quelle qu’elle soit a pour racine cette guerre contre la mort. Cela ressemble aux immenses travaux d’assèchement qu’effectuèrent les Hollandais au XVIIéme siècle pour conquérir des territoires sur la mer. Seulement, dans cette bataille que mène l’art, il n’y a jamais d’acquisition durable. Toutes les victoires sont illusoires et n’ont de force que la force même de cette illusion. Il faut sans cesse reconquérir, bâtir de nouveaux pilotis, jusqu’à ce que survienne le désastre final qui balaye tout et ne laisse surnager que quelques vagues et très maigres épaves.
C’est la même déroute qu’après l’amour, l’alcool, une ivresse quelconque et n’importe quelle velléité d’action. L’ennui et le dégoût d’une certaine forme artistique réintroduisent la mort, et c’est pourquoi il faut toujours inventer du nouveau, toujours surenchérir et ne jamais accepter de repos.

La conception leirisienne de la poésie obéit davantage à la logique qu’exprime René Char lorsqu’il définit le poème comme des « bouts d’existence incorruptible que nous lançons à la gueule répugnante de la mort, mais assez haut pour que, ricochant sur elle, ils tombent dans le monde nominateur de l’unité. ». Considérée comme une « longue lutte contre la mort », une valeur sacrée lui est conférée : à l’instar de toutes les formes de religion, elle repose sur la négation de la mort. Si elle possède en ce sens des rapports avec la religion, elle ne prend nullement en compte cependant, à l’instar du mysticisme bataillien, l’existence de Dieu :

Entreprise antinomique : forger un « sacré » non empuanti de « religion ». Sacré = ( comme dit Laure [Colette Peignot] ) raison de vie, de mort. Situer cette raison d’être en pleine clarté, hors de toute brume, sur un plan direct et vivant, - et non dans la méditation, qui égale toujours plus ou moins masturbation, délectation morose.

L’auteur cherche un « sacré sec et transparent, hors de toute vapeur d’église ». C’est ainsi qu’il faut comprendre la définition que donne la glose leirisienne du terme « sacré : le décrasser » : il s’agit de « décrasser » le sacré de sa gangue religieuse. Aussi André Clavel représente-t-il, dans l’essai éponyme qu’il lui consacre, Michel Leiris comme « celui qui aura désacralisé le sacré, celui qui l’aura poussé dans le ruisseau du quotidien, celui qui l’aura profané en le mettant à la portée de tous, au lieu d’en faire le sombre étau des censures et des refoulement, comme s’il voulait proposer une nouvelle éthique pour la modernité. »

La poésie est « sacrée » dans le sens où Leiris « cherche dans l’écriture une manière de salut » : non pas vaincre ( Leiris a toujours eu conscience de cette impossibilité ) mais oublier la pensée de la mort. A l’instar de toutes les formes de religion, elle repose sur la négation de la mort. Si elle peut dans ce sens être qualifiée de « religieuse », elle ne prend pas en compte toutefois l’existence de Dieu. Elle est « sacrée » dans le sens que lui donne Leiris : par son exercice, l’homme peut parvenir à son salut - non pas vaincre mais oublier la mort. Aussi, la quête de la poésie que mène Leiris dans son œuvre afin de parvenir à vaincre son appréhension de la mort peut-elle s’apparenter à la quête de Dieu pour un croyant.


Jean-Sébastien Gallaire

Administrateur du site Michel Leiris.
Directeur de publication des Éditions Les Cahiers.