2004

Chronologie 1941-1950

par Louis Yvert, Les autres Articles

 

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Ouvrages cités


 

1941

Damia (1889-1978), « ensorceleuse aux célèbres bras blancs » [1] chante Un Souvenir (« c’est l’image d’un rêve »).
Leiris ne publie aucun texte au cours de l’année. Fin janvier, il refuse de collaborer à une revue dirigée par Georges Pelorson (né en 1909), revue « qui se présente comme devant, plus ou moins, être l’origine d’une association elle-même, plus ou moins, patronnée par le ministère de la Jeunesse du gouvernement de Vichy. [...] Il n’est pas question pour moi de publier dans des conditions telles que cela représenterait pour moi, implicitement, une acceptation de ce qui se passe actuellement dans le domaine politique. » [2]
Début de l’année. Pascal Pia (1903-1979) tente de publier en zone libre une revue qui doit s’appeler Prométhée et Paulhan lui propose des textes de différents auteurs dont Leiris, mais la revue ne paraîtra pas. Par la suite, jusqu’à la Libération, il ne collaborera qu’à des revues clandestines ou semi-clandestines (Messages, Les Lettres françaises, L’Éternelle revue) ou à des revues dites « de contrebande » publiées en zone libre ou en Algérie et interdites en zone occupée (Fontaine, Poésie 41, L’Arbalète).
10 février. Sur dénonciation d’un employé du musée de l’Homme, Anatole Lewitsky et Yvonne Oddon sont arrêtés. La police allemande perquisitionne au musée et arrête de nombreux membres du personnel qui seront ensuite relâchés. Leiris n’est pas inquiété, du fait, semble-t-il, d’une sympathie particulière du dénonciateur à son égard qu’il ne saura jamais expliquer. La veille, Rivet s’était enfui de l’appartement du musée qu’il occupait encore. Il gagnera l’Amérique du Sud et ne rentrera en France qu’après la guerre.
Mars. Le 25, départ de Marseille pour la Martinique et les États-Unis d’une « racaille » [3] composée notamment d’André Breton, Wifredo Lam, Claude Lévi-Strauss et Victor Serge. Le 26, arrestation de Boris Vildé à Paris. Le 31, départ de Marseille d’André Masson pour les États-Unis, via la Martinique, où il retrouvera Breton.
Début mai. Arrestation de Paulhan, relâché une semaine après grâce à l’intervention de Drieu La Rochelle.
14 mai. Première grande opération d’arrestation de Juifs étrangers à Paris. Elle sera suivie d’autres - touchant aussi les Juifs français - le 20 août et le 12 décembre.
2 juin. Second statut des Juifs aggravant celui du 3 octobre 1940.
22 juin. Rompant le pacte germano-soviétique, l’Allemagne envahit l’U.R.S.S.
1er juillet. Pour éviter l’« aryanisation » de sa galerie, Kahnweiler la vend à Louise Leiris malgré une lettre anonyme dénonçant le caractère fictif de l’opération. Pour la somme de 73.460 F (environ 21.000 € de 2003), la galerie Simon devient la galerie Louise Leiris.
Leiris n’interviendra pas dans la gestion ni dans les choix de la galerie, mais il jouera néanmoins un certain rôle auprès de ses dirigeants jusqu’à leur mort (Kahnweiler en 1979, Louise Leiris en 1988), notamment en préfaçant six catalogues dont cinq d’expositions de Picasso, lequel manifestera une constante amitié envers la galerie, y trouvant « outre l’interlocuteur privilégié qu’était le marchand son contemporain, l’admiration et la complicité d’un homme plus jeune, d’un poète ». Dans ces préfaces - « beaux textes [qui] introduisent dans un autre espace : ce n’est plus de l’extérieur, dans une visée historique, que Picasso est saisi, mais dans l’acte même de peindre » -, Leiris s’interroge « sur l’acte poétique au sens le plus plein, qu’est aussi l’acte de peindre » [4].
Automne. Bataille organise des lectures-débats chez Denise Rollin, rue de Lille. Le cercle comprend deux groupes. Leiris fait partie du premier avec Queneau et Michel Fardoulis-Lagrange (1921-1994), mais il n’intervient pas.
Octobre. Voyage d’intellectuels français (Brasillach, Drieu La Rochelle, Jouhandeau, etc.) en Allemagne. À son retour, Jouhandeau publie un article enthousiaste.
17 octobre. Un arrêté du secrétaire d’État à l’Intérieur Pierre Pucheu interdit la vente de L’Afrique fantôme sur dénonciation probable d’un collègue de Leiris qui, tout compte fait, se réjouit de cette « décision, qui objectivement [le] situe » [5].
13 novembre. Dans l’hebdomadaire collaborationniste Au Pilori, Griaule et Leiris sont accusés de s’être « vautrés tous deux jusqu’à l’essieu dans la boue du Front populaire ».
7 décembre. Attaque par les Japonais de Pearl Harbour. Les États-Unis entrent en guerre.
Fin de l’année. Création en zone libre du C.N.É. (Comité national des Écrivains). Sollicité par Guillevic (1907-1997) de collaborer à la revue de Jean Lescure, Messages, Leiris répond par « un oui un peu hésitant » [6] puis, sous l’influence de Queneau, rallie la revue qui sera, à partir de 1942, une des plus belles revues de la Résistance intellectuelle. De 1943 à 1946, Leiris fera partie de son comité de rédaction.
31 décembre. Giacometti quitte Paris pour la Suisse, où il restera jusqu’en 1945.

1942

Francis Ponge : Le Parti pris des choses.
21 février. Arrestation par la police française de Deborah Lifchitz, qui vit cachée rue Eugène-Poubelle. Livrée aux nazis, elle périra à Auschwitz. En 1948, Leiris dédiera à sa mémoire La Langue secrète des Dogons de Sanga.
23 février. Boris Vildé, Anatole Lewitsky et cinq autres membres du réseau du musée de l’Homme sont fusillés au Mont-Valérien. Condamnée à mort puis graciée, Yvonne Oddon est déportée en Allemagne, à Ravensbrück. Elle sera libérée en 1945.
Nuit du 3 au 4 mars. L’aviation britannique bombardent les usines Renault de Boulogne-Billancourt. La maison des Kahnweiler où vivent les Leiris est légèrement endommagée.
27 avril. Ils emménagent au quatrième étage du 53 bis, quai des Grands-Augustins (VIe), tout près de l’atelier de Picasso de la rue des Grands-Augustins, dans un appartement que Leiris décrira notamment dans Frêle bruit [7].
Durant l’Occupation, ils verront le peintre « presque tous les jours, Kahnweiler [craignant] qu’il ne se laissât circonvenir par l’un de ces nouveaux marchands, improvisés mais audacieux, qui occupaient les galeries juives sous séquestre ». Picasso vendit effectivement plusieurs tableaux à l’un de ces marchands « au grand désarroi des Leiris qui s’empressèrent d’acquérir un lot important d’œuvres de leur ami afin qu’il ne fut pas tenté, par manque d’argent, de “fournir” régulièrement ce dangereux concurrent » [8].
Nuit du 19 au 20 mai. Rêve : condamné à mort, Leiris est pris d’une angoisse indescriptible au moment d’être exécuté.
29 mai. Port obligatoire de l’étoile jaune (« l’héxagramme d’infamie » [9]) imposé aux Juifs de la zone occupée.
30 mai. Jacques Decour (1910-1942), arrêté en février, est fusillé. Claude Morgan (1898-1980) lui succède au C.N.É.
16 et 17 juillet. Opération « Vent printanier » : arrestation par la police française de treize mille Juifs de la région parisienne. D’abord parqués au Vel’ d’Hiv’, ils seront livrés aux Allemands, déportés et exterminés.
Septembre. Premier numéro des Lettres françaises, organe clandestin du C.N.É.
17 octobre. Leiris fait la connaissance de Jean-Paul Sartre. « Conversation sur L’Âge d’homme [...] et sur la théorie des “situations privilégiées” exposée dans La Nausée » et que sont aussi « beaucoup des faits racontés dans L’Âge d’homme » [10].
8 novembre. Débarquement américain au Maroc et en Algérie. Le 9, les Allemands envahissent la Tunisie. Le 11, ils occupent la zone libre.
10 décembre. Publication dans le numéro de Messages intitulé Exercice du silence de « La Rose du désert », ensemble de poèmes écrits en 1939-1940 [11]. Pour échapper à la censure française, ce numéro est publié à Bruxelles.

1943

Bataille : L’Expérience intérieure. Sartre en fait une critique (« Un Nouveau mystique ») dans laquelle il évoque « l’admirable Âge d’homme ».
Sartre : L’Être et le néant, qui donne à Leiris « si fort à réfléchir » alors qu’il est « engagé, avançant à tâtons vers une issue problématique, dans le labyrinthe de [Biffures] » [12].
Au cours de l’année, les Leiris donnent asile au dirigeant communiste Laurent Casanova (1906-1972), « quelqu’un qui me fit une profonde impression [...], sans que j’aie su alors qui il était » [13].
Janvier. Nommé chargé de recherche au C.N.R.S.
Février. Peu après Éluard et Sartre, Leiris, Jean Lescure et André Frénaud, introduits par Paulhan, adhèrent au C.N.É.
2 février. Capitulation allemande à Stalingrad.
Printemps. D.-H. Kahnweiler séjourne clandestinement quai des Grands-Augustins.
Avril. Leiris publie « Apollinaire citoyen de Paris », première de ses quatre contributions anonymes aux Lettres françaises clandestines. Date probable de la publication de Histoire d’une petite fille, deuxième livre de Laure (Colette Peignot) édité hors commerce par Bataille et Leiris.
2 juin. Première des Mouches de Sartre au Théâtre de la Cité (l’ancien Théâtre Sarah Bernard, débaptisé sous l’Occupation). Leiris en publiera un compte rendu anonyme dans Les Lettres françaises clandestines de décembre [14]. À la générale, Sartre fait la connaissance d’Albert Camus.
10 juin. Achevé d’imprimer du recueil de poèmes (écrits entre 1924 et 1940) Haut mal (Gallimard), seul livre de Leiris publié durant l’Occupation.
Juillet. Le 10, débarquement allié en Sicile. Le 25, Mussolini est renversé.
13 août. Venant de lire L’Âge d’homme (que Leiris ne lui avait pas envoyé lors de sa parution), Max Jacob lui écrit qu’il a été chagriné par la lecture des passages qui le concernent. [15]
5 septembre. Sur dénonciation, la Gestapo perquisitionne la maison des Kahnweiler à Saint-Léonard-de-Noblat sans y trouver les armes qu’elle cherche. Elle revient la nuit et pille tout (argent, bijoux des Kahnweiler et des Leiris), mais laisse les tableaux qui s’y trouvent. Les Kahnweiler se réfugient à Lagupie chez des amis de Leiris.
Octobre. Sartre et Simone de Beauvoir dînent chez les Leiris : c’est le début de l’amitié entre les deux couples.
Décembre. Publication à Genève de « “...Reusement” », premier chapitre de Biffures, dans Domaine français (livraison 1943 de Messages), une des plus célèbres publications de la Résistance intellectuelle, « un peu la Pléiade de la littérature en guerre » [16], préparée par Jean Lescure, Paul Éluard et André Frénaud. On y trouve aussi un texte de Sartre extrait de L’Âge de raison, l’ouvrage contenant ainsi les premiers fragments publiés des tétralogies de Sartre et de Leiris : Les Chemins de la liberté et La Règle du jeu.

1944

Durant les mois qui précèdent la Libération, les Leiris font partie d’un groupe d’amis qui comprend notamment Sartre, Simone de Beauvoir, Camus et les Queneau, avec qui ils organisent des « fiestas ». Ils hébergent Paul Éluard durant ses séjours clandestins à Paris.
30 janvier - 8 février. À l’initiative et en présence du général de Gaulle, conférence africaine de Brazzaville chargée de définir de nouvelles relations entre la métropole et les colonies.
22 février. Arrestation de Desnos, résistant au sein du réseau Agir. Il sera déporté fin avril.
24 février. Arrestation de Max Jacob à Saint-Benoît-sur-Loire. Le 5 mars, deux jours avant la date prévue pour sa déportation à Auschwitz, il meurt d’une congestion pulmonaire au camp de Drancy. Leiris lui rend hommage dans un article anonyme des Lettres françaises clandestines d’avril : « Saint Matorel martyr » [17].
19 mars. Lecture publique du Désir attrapé par la queue de Picasso dans l’appartement des Leiris. Albert Camus a réglé la mise en scène, Leiris joue le rôle du Gros Pied et Sartre celui du Bout Rond. En hommage à Max Jacob, le portrait qu’en avait fait Picasso en 1915 est exposé.
9 avril (dimanche de Pâques). Leiris commence le chapitre « Dimanche » de Biffures.
6 juin. Débarquement allié en Normandie.
15-26 août. Libération de Paris. Membre du Front national de lutte pour la libération et l’indépendance de la France (d’obédience communiste), Leiris s’engage aux F.T.P. (Francs-tireurs et partisans) : « un geste moral » [18]. Il « occupe » la Comédie-Française puis le musée de l’Homme. La Libération le laisse « assez désorienté devant la liberté reconquise : tous les problèmes se posent à nouveau » [19].
9 septembre. Publication dans Les Lettres françaises du « Manifeste des écrivains français », signé par soixante-cinq membres du C.N.É. dont Leiris. Ils veulent rester « unis dans la victoire et la liberté » comme ils le furent « dans la douleur et l’oppression », souhaitent « le juste châtiment des imposteurs et des traîtres » et s’engagent à refuser toute collaboration aux journaux ou revues qui publieraient des écrivains ayant « apporté une aide morale ou matérielle à l’oppresseur ».
Automne. Paul Rivet confie la réorganisation de la Société des africanistes à Leiris, qui prévoit d’en devenir le secrétaire général. Contré par Griaule, il démissionne. Il n’en fera plus partie et n’écrira plus dans le Journal de la Société des Africanistes.
Octobre. La N.R.F. est interdite [20]. Le 26, les Éditions Gallimard sont citées en Cour de justice, qui classe l’affaire.
Début octobre. Retour à Paris des Kahnweiler, qui s’installent chez les Leiris, quai des Grands-Augustins, Lucie étant déjà atteinte du cancer qui l’emportera peu après.
6 octobre. Ouverture du Salon d’automne consacré aux artistes dits « dégénérés » par le régime nazi. Picasso expose quatre-vingts œuvres qui provoquent un scandale, aggravé par l’annonce de son adhésion au Parti communiste. Il est défendu dans une déclaration signée par les membres du C.N.É. dont François Mauriac, Sartre et Leiris.
28 octobre. Dans Les Lettres françaises, publie « Ce que parler veut dire » [21], réflexions sur « la morale de la parole » [22] à la lueur de son expérience d’écrivain durant les années d’oppression : « les écrivains, techniciens du langage, apparaissent comme les tenants d’un art privilégié, du fait que la parole, qui en est l’instrument, n’est pas seulement moyen de constituer un monde imaginaire mais bel et bien moyen d’agir ». Il reviendra sur cette « morale de la parole » dans Fibrilles [23].
Novembre. François et Henri Leiris, les deux fils de Pierre, sont tués au combat.
3 novembre. Lors de la matinée « Hommage à Max Jacob », au Théâtre des Mathurins, Leiris fait une « conférence-présentation » dont le texte sera publié en 1945, dans le numéro 1940-1944 des Cahiers d’art, sous le titre « Saint Matorel martyr » [24], le même que celui du court article publié en avril. Leiris évoquera longuement cette conférence dans Fourbis [25].

1945

Jean-Paul Sartre : L’Âge de raison et Le Sursis (Les Chemins de la liberté, I et II).
4-11 février. Conférence de Yalta.
13-14 février. Les aviations anglaise et américaine anéantissent Dresde.
26 février - 10 mai. À titre de spécialiste de l’ethnologie africaine, Leiris participe avec le géographe Jean Dresch (1905-1994) [26] à la mission sur la main d’œuvre en Côte-d’Ivoire dirigée par l’Inspecteur des colonies Albert Jean Lucas (né en 1903). Durant la mission, il tient un journal de route resté inédit [27] et, rentré en France, donne une interview à Georges-Emmanuel Clancier [28].
Témoin des « inadmissibles » conditions de travail des Africains dans les plantations, il acquiert une « conviction qu’il avait toujours éprouvée, mais très confusément : l’ethnographe est conduit par les modalités mêmes de sa recherche au paradoxe de se faire homme “engagé” tout en tendant à une parfaite objectivité » [29]. Le voyage renforce ses convictions politiques et anticolonialistes, qui seront particulièrement exprimées en 1950 dans « L’Ethnographe devant le colonialisme ». Dès lors, il défendra la pratique de l’ethnographie en Afrique par les Africains eux-mêmes.
Dimanche 1er avril. Pâques à Kumasi. Il assiste à une grand-messe à la cathédrale de la capitale ashanti qu’il évoquera longuement dans Fibrilles [30].
7 mai. La capitulation de l’Allemagne est signée à Reims (pour prendre effet le lendemain). À Dakar, Leiris fête l’événement de bistrot en bistrot, fraternise avec « trois Nègres » qui le rossent pour le dévaliser, puis se bat avec un Européen : « équipée funambulesque » qu’il relatera dans Fourbis [31].
14 mai. Mort de Lucie Kahnweiler. Daniel-Henry Kahnweiler continue d’habiter chez les Leiris, où il demeurera jusqu’à sa mort, en 1979.
3 juin. « Ce que m’a appris (ou confirmé) mon dernier voyage : je ne veux plus quitter Z [Louise Leiris] ; je ne crois plus à l’Afrique ni aux Nègres (pas meilleurs que n’importe quelle population) ; le voyage n’a plus pour moi de sens mythologique [...] ; l’ethnographie m’ennuie et tout ce que je souhaite c’est d’avoir au Trocadéro le moins à faire possible. » Et quelques mois plus tard : « Me sentir “engagé” vis-à-vis des Nègres, pour qui je n’ai plus cette enfantine sympathie que j’avais [...]. C’est devenu devoir » [32].
8 juin. Desnos meurt du typhus en Tchécoslovaquie, quelques jours après sa libération.
29 juin - 20 juillet. Exposition Lascaux à la galerie de la Pléiade, catalogue préfacé par Leiris [33]. C’est la première des nombreuses préfaces qu’il fera à des catalogues d’expositions d’artistes qui sont ses amis : Henri Laurens, Giacometti, Wifredo Lam, Picasso, Miró, André Masson, Joseph Sima, Francis Bacon.
Début août. Bombes atomiques sur Hiroshima (le 6) et Nagasaki (le 9).
2 septembre. Capitulation du Japon. Au Viêt-nam, proclamation de la république par Hô Chi Minh après l’abdication, le 25 août, de l’empereur Bao Daï.
Octobre. Premier numéro des Temps modernes. Directeur : Sartre. Comité de rédaction (constitué en septembre 1944) : Raymond Aron, Simone de Beauvoir, Leiris, Maurice Merleau-Ponty, Albert Ollivier et Paulhan. Camus et Malraux ont refusé, faute de temps. En charge de la poésie, Leiris s’oppose à Sartre et Beauvoir, « parfaitement philistins en [la] matière » [34]. Le comité sera dissous en mai suivant. L’influence de Leiris sur la revue sera importante de 1945 à 1951, pas seulement dans le domaine de la poésie mais aussi dans ceux de l’ethnologie, de la lutte contre le colonialisme et de quelques autres.

Illustration d’Elie Lascaux pour Nuits sans nuit - 13.2 ko Il assure le cours 1945-46 d’ethnologie des Noirs d’Afrique à l’École de la France d’outre-mer, « métier de professeur [...] dont j’ai tant horreur : si je pensais encore en termes de psychanalyse, je dirais que cela tient à mon dégoût général pour tout ce qui me met en position de père » [35].
Retour en France d’André Masson.
20 novembre. Achevé d’imprimer de Nuits sans nuit (Éditions Fontaine) : soixante récits de rêves.
Fin décembre - début janvier 1946. Au Havre avec les Salacrou. Il y commence une préface à la deuxième édition (1946) de L’Âge d’homme : « De la Littérature considérée comme une tauromachie ».

1946

Char : Feuillets d’Hypnos. « Un livre que je situe extrêmement haut » ; « je ne connais pas de livre où l’action extérieure et la réflexion du poète soient à ce point fondues » [36].
Kahnweiler : Juan Gris ; sa vie, son œuvre, ses écrits, dont le texte définitif a été établi après observations et objections de Leiris.
Début janvier. Rentrant du Havre en autorail, il est pris d’une « affreuse angoisse » en songeant notamment que l’Afrique a perdu pour lui toute dimension mythologique [37].
21 janvier. Leiris présente La Fuite de Tristan Tzara donnée en lecture-spectacle au Vieux-Colombier. Son exposé [38] est perturbé par des manifestants lettristes.
Février ( ?). Fait la connaissance d’Aimé Césaire.
17 février. Répond au questionnaire que René Bertelé a établi en vue d’une réédition du Panorama de la jeune poésie française qu’il avait publié en 1943 [39].
5 mars. Conférence sur « Le Surréalisme et l’unité » à la Maison des lettres. Malmené par un « contradicteur stalinien » [40], il est défendu par un auditeur : Jacques Rabemananjara (né en 1913).
 
Michel Butor - 7.2 ko
Michel Butor
C’est ainsi qu’il fait la connaissance de l’écrivain malgache, qui sera élu en novembre député à la première Assemblée nationale de la IVe République. À l’occasion de cette conférence, il fait aussi la connaissance de Michel Butor.
Avril. Séjour à Bruxelles avec Louise Leiris et Claude Laurens. Publication dans Les Temps modernes de « Jours de juin », souvenirs de Jacques-Eugène Leiris sur la Révolution de 1848, préfacés par son petit-fils.
9 juin. À l’occasion d’une corrida à Nîmes, Leiris fait la connaissance de Blaise Cendrars.
Été. Rencontre Sonia Orwell (1918-1980), qui sera pour Leiris « l’amie la plus loyale et la plus attentive » [41]. Critique littéraire à la revue anglaise Horizon, elle s’appelle encore, à l’époque, Sonia Brownell. Elle sera la seconde épouse, en 1949, de George Orwell (1903-1950).
2 juillet. Achevé d’imprimer d’Aurora (Gallimard), écrit en 1927-1928.
8 septembre. Corrida à Bayonne. Jouant les revisteros, Leiris en fait un compte rendu signé Miguelito dans Le Midi libre.
8 novembre. Première au Théâtre Antoine de La Putain respectueuse de Sartre. La pièce est dédiée à Michel et Zette Leiris.
23 novembre. Bombardement d’Haiphong par la marine française : début de la guerre d’Indochine.

1947

Marcel Mauss : Manuel d’ethnographie édité par Denise Paulme à partir de ses notes de cours et de celles de Leiris.
Sartre : Baudelaire, préfacé par Leiris.
25 et 27 janvier. Festival international de musique de chambre contemporaine en hommage à Arnold Schoenberg. Le programme comporte un texte de Leiris : « Quant à Arnold Schoenberg » [42] écrit en mai 1929 pour Documents, qui l’avait refusé.
Avril. Dans Critique, Maurice Blanchot publie « Regards d’outre-tombe », article sur L’Âge d’homme, Aurora et Nuits sans nuit, qui inaugure la critique leirisienne. Fondation du Club taurin de Paris. Leiris est un des fondateurs.
12 avril. Arrestation de Jacques Rabemananjara, faussement accusé d’avoir fomenté l’insurrection malgache. Condamné aux travaux forcés à perpétuité en octobre 1948, sa peine sera commuée mais il restera emprisonné jusqu’en 1955.
31 mai. Achevé d’imprimer de André Masson et son univers, par Leiris et Limbour (Genève, Éditions des Trois collines).
Août-septembre. Vacances italiennes : San Giminiano, Sienne, Rome et peut-être Naples et la Sicile.
Automne. Publication à New York, chez Curt Valentin (1902-1954), marchand d’art ami de Kahnweiler, de The Prints of Joan Miró avec un texte de Leiris [43].
Octobre-novembre. Premier numéro de la revue Présence africaine, dirigée par Alioune Diop. Son comité de patronage comprend notamment Gide, Rivet, Senghor, Richard Wright, Sartre, Leiris, Camus, Césaire.
Assure l’intérim du cours 1947-1948 d’ethnographie de l’Afrique noire à l’Institut d’ethnologie.

1948

Gaston Bachelard : La Terre et les rêveries de la volonté et La Terre et les rêveries du repos. Dans le premier, Bachelard évoque « l’admirable article » de Leiris « Leçons de choses » (fragment de Biffures publié en avril 1945) et dans le second Le Point cardinal et « les admirables pages qui servent d’introduction à Aurora » [44].
André Breton, Martinique charmeuse de serpents, illustré par André Masson. Leiris en rend compte dans Les Temps modernes de février 1949 [45].
Durant l’année, il est déchargé à sa demande de la direction du département d’Afrique noire du musée de l’Homme. Il est remplacé par Denise Paulme.
6 janvier. Prend la direction de la collection « L’Espèce humaine » fondée en 1937 par Métraux, Rivet et G. H. Rivière chez Gallimard. Il la dirigera jusqu’en 1965, date de sa fusion avec d’autres collections pour former la « Bibliothèque des sciences humaines ».
8-27 janvier. Séjour au centre éducatif de Sidi Madani (Algérie) en compagnie d’Henri Calet, Francis Ponge et le peintre Eugène de Kermadec (1899-1976).
Février. Publie dans Les Temps modernes, « D’enfer à ce sans nul échange », dix-sept poèmes datés 1939-1947 [46].
Antonin Artaud - 4.8 ko
Antonin Artaud
 

Fait la connaissance de Claude Lévi-Strauss, rentré en France fin 1947 et nommé sous-directeur du musée de l’Homme.
4 mars. Mort d’Antonin Artaud. Leiris assiste à son enterrement à Ivry-sur-Seine.
Printemps. Retour de Miró en France. Picasso s’installe avec Françoise Gilot (née en 1921) à Vallauris, près de Cannes, où Éluard et les Leiris viendront souvent le voir : selon Pierre Cabanne, « Éluard était l’“œil” du Parti [communiste] auprès de Pablo, comme les Leiris étaient celui de Kahnweiler » [47].
21 juin. Achevé d’imprimer de Biffures, tome I de La Règle du jeu (Gallimard), dédiée « à Zette ».
28 juillet - 12 novembre. À la demande d’Aimé Césaire et de l’historien Charles-André Julien (1891-1991), il effectue une mission ethnographique en Martinique et en Guadeloupe grâce à une bourse attribuée à l’occasion du centenaire de la Révolution de 1848 et de l’abolition de l’esclavage. En 1948, à Port-au-Prince, chez la vaudouïste Lorgina Eloge - 25 koIl est aussi chargé par les Affaires étrangères d’une mission de relations culturelles en Haïti, où il séjourne du 24 septembre au 28 octobre et où il retrouve Métraux, qui l’emmène dans les sanctuaires vodou. Voyage « féerique » - malgré la constatation qu’il fait des conditions déplorables dans lesquelles viventla majoritédesgens de couleuret de l’« oppressionconstantedespetitsparles grands » [48]-qu’il effectue« sousle signe de l’admiration et de l’amitié qu’il [a] pour Aimé Césaire » [49]. Durant son séjour, il tient un important carnet de route (non encore publié) et prononce trois conférences : « Message de l’Afrique », « La Sculpture africaine » et « Antilles et poésie des carrefours » [50].
Septembre. Publication de La Langue secrète des Dogons de Sanga (Institut d’ethnologie).
9-11 novembre. Découvre New York, où il ne peut rester que trente-six heures, l’administration américaine lui reprochant d’avoir voyagé avec un communiste (Thélus Léro, enseignant martiniquais).

1949

Début de l’année. À Paris, liaison avec Michèle Lacrosil, enseignante guadeloupéenne rencontrée durant son séjour aux Antilles.
Août. Vacances romaines.
Automne. Probable séjour en Sicile.
1er octobre. Après deux années de guerre civile, proclamation de la République populaire en Chine.

1950

Aimé Césaire : Discours sur le colonialisme.
À partir de 1950, le marché de l’art connaît une croissance importante et la galerie Louise Leiris est particulièrement prospère. Les ressources du ménage Leiris proviennent essentiellement du métier de Louise, le salaire de Michel « ne représentant qu’un appoint » [51]. Il en éprouve une gêne vis-à-vis de ses collègues comme vis-à-vis de son épouse.
Février. Publication dans Les Temps modernes de « Textes antillais » réunis par Leiris et précédés d’une longue introduction : « Martinique, Guadeloupe, Haïti », dans laquelle il brosse une fresque de la société des trois îles et de ses racines africaines et européennes et dénonce l’exploitation de la majorité de la population par les classes aisées héritières des colons blancs esclavagistes.
11 février. Mort de Marcel Mauss.
7 mars. Conférence « L’Ethnographe devant le colonialisme » [52], où il formule le paradoxe de l’ethnographe visant à l’objectivité mais politiquement engagé. Parmi les auditeurs : Césaire, Lévi-Strauss, Maxime Rodinson, Jean Rouch, qui participent à la discussion.
Septembre-octobre. Assiste à quatre corridas. Il éprouve un regain d’afición pour la tauromachie après sa « desafición » des trois dernières années. Il continuera de voir des courses jusqu’en 1965 et notera, à la fin des années 1970, qu’il a « - lassitude autant que réflexion - laissé tomber certaines admirations inconditionnelles qui n’allaient pas toujours sans quelque snobisme » ou quelque esprit dandy qui le poussait à s’affirmer « servant de la noire beauté du tragique » [53] et, dix ans plus tard, qu’il est « un aficionado repenti qui apprécie les amitiés canines après avoir aimé voir tuer spectaculairement des bovins » [54].


[1] A cor et à cri, p. 12.

[2] Journal, 31 janvier 1941, p. 335.

[3] Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, plon, 1955 (Terre humaine), p. 12.

[4] Isabelle Monod-Fontaine, dans Donation Louise et Michel Leiris, p. 173.

[5] Journal, 4 novembre 1941, p. 346.

[6] Jean Lescure, Poésie et liberté ; histoire de « Messages », 1939-1946, Editions de l’I.M.E.C., 1998, p. 115.

[7] Frêle bruit, p. 804-806.

[8] Pierre Cabanne, Le Siècle de Picasso, nouv. éd., Gallimard, 1992 (Folio), vol. 3, p. 134-135.

[9] Frêle bruit, p. 817.

[10] Journal, 25 octobre 1942, p. 370-371.

[11] Repris dans Haut mal, suivi de Autres lancers.

[12] Biffures, p. 205.

[13] Biffures, p. 205.

[14] « Oreste et la cité », repris dans Brisées.

[15] Jacob, p. 132-135.

[16] Michel Winock, Le Siècle des intellectuels, Seuil, 1997, p. 378.

[17] Voir aussi 3 novembre 1944.

[18] Fourbis, p. 435.

[19] Biffures, p. 226.

[20] Elle reparaîtra en janvier 1953. Voir à cette date.

[21] Repris dans La Règle du jeu (« Pléiade »).

[22] Journal, 29 novembre 1946, p. 434.

[23] Fibrilles, p. 746-753.

[24] Repris dans Brisées.

[25] Fourbis, p. 322-326.

[26] Journal, 27 mai 1945, p. 417. Frêle bruit, p. 837-839.

[27] Carnets de Côte-d’Ivoire, désormais conservés à la B.L.J.D.

[28] Le Populaire du Centre, 23, 24 et 25 octobre, 1945, p. 1 et 2.

[29] C’est-à-dire, p. 68-69.

[30] Fibrilles, p. 721-728.

[31] Fourbis, p. 442-457.

[32] Journal, 3 juin 1945, p. 418, et 19 décembre 1945, p. 423.

[33] Repris dans Brisées.

[34] Olivier Corpet, « Documents, Minotaure et Cie »[entretien avec Leiris, 1987], Magazine littéraire, n°302, septembre 1992, numéro Leiris, p. 32.

[35] Journal, 10 mars 1946, p. 426-427.

[36] Bellour, p. 1283.

[37] Fibrilles, p. 609 et 778.

[38] Publié dans Labyrinthe, Genève, 15 février 1946. Repris dans Brisées.

[39] « Réponse au questionnaire de René Bertelé », La Règle du jeu (« Pléiade »), p. 1269-1270.

[40] Journal, 10 mars 1946, p. 427.

[41] « Chevauchées d’antan » (1987), Zébrage, p. 251.

[42] Repris dans Brisées.

[43] « Autour de Joan Miro » (1972), repris dans Zébrage.

[44] Gaston Bachelard, La Terre et les rêveries de la volonté, José Corti, 1948, p. 278-281, et La Terre et les rêveries du repos, José Corti, 1948, p. 27, 125-128 et 232.

[45] Repris dans Zébrage.

[46] Repris dans Haut mal, suivi de Autres lancers.

[47] Pierre Cabanne, Le Siècle de Picasso, nouv. éd., Gallimard, 1992 (« Folio »), vol. 3, p. 264.

[48] Fourbis,p. 292-293.

[49] C’est-à-dire, p. 69.

[50] La troisième sera publiée dans Conjonction, bulletin de l’Institut français d’Haïti, Port-au-Prince, février 1949 (reprise dans Zébrage). Les deux autres seront publiées après la mort de Leiris : la première dans Miroir de l’Afrique (1995), p. 873-887, la seconde dans le Journal des anthropologues, n°75, 1998, p. 11-29.

[51] Fibrilles, p. 608.

[52] Publiée dans Les Temps modernes d’août, reprise dans Brisées et dans Cinq études d’ethnologie.

[53] Le Ruban au cou d’Olympia, p. 166.

[54] Images de marque, p. [19].




Louis Yvert

Inspecteur général honoraire des bibliothèques. Auteur de la Bibliographie des écrits de Michel Leiris, 1924 à 1995 (Jean-Michel Place, 1996). Éditeur de la correspondance Michel Leiris - Jean Paulhan (Éditions Claire Paulhan, 2000) et du volume Bataille-Leiris, Échanges et correspondances (Gallimard, 2004). A participé à l’édition de La Règle du jeu dans la « Bibliothèque de la Pléiade » (Gallimard, 2003).