VENDREDI 23 SEPTEMBRE 2005

« L’Âge d’homme » : notice bibliographique, extraits du Journal, réception

par Louis Yvert, Les autres Articles

 

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Le présent article est une mise en forme d’une communication faite au colloque Michel Leiris, L’Âge d’homme, image, magie, organisé par Francis Marmande et Pierre Vilar et tenu les 16 et 17 décembre 2004 aux universités Paris 7 - Denis Diderot et Paris 3 - Sorbonne nouvelle dans le cadre de la préparation à l’agrégation de lettres 2005 au programme de laquelle l’œuvre de Leiris était inscrite.

Cet article comprend :

A. Notice bibliographique. Version actualisée (décembre 2004) de la notice de L’Âge d’homme de ma Bibliographie des écrits de Michel Leiris (Jean-Michel Place, 1996).

B. Extraits du Journal de Leiris relatifs à L’Âge d’homme.

C. Réception. Dans un article récent, « La Réception de L’Âge d’homme : revues littéraires et histoire de la littérature », Bruno Curatolo (voir infra, références), a étudié l’histoire de la réception critique du livre de Leiris en 1939 et 1946 (dates des deux premières éditions) puis dans les années 50, après la parution des deux premiers volumes de La Règle du jeu et que fut reconnue l’importance de leur auteur. Cette histoire, écrit-il en tête de son article, « est d’abord celle d’une non-réception avant de devenir un phénomène exemplaire de post-réception - si une telle formule est licite - et, d’une façon métaphorique, on peut dire que l’aventure éditoriale de L’Âge d’homme commencé par un frêle bruit avant que sonnent les trompettes de la renommée, aujourd’hui très puissantes » (p. 183).

Ici, l’objectif est de fournir aux lecteurs de Leiris les transcriptions annotées des deux articles (deux seulement) parus à l’occasion des deux premières éditions : celui de Pierre Leyris sur L’Âge d’homme (1939) et celui de Maurice Blanchot sur les trois livres de Leiris L’Âge d’homme précédé de De la Littérature considérée comme une tauromachie, Nuits sans nuit et Aurora (1947), articles suivis de celui, peu connu, du Dr Gaston Ferdière (1959) dans lequel sont exposées ses interventions, dès 1939-1940, auprès de ses collègues médecins à la suite de sa lecture du chapitre « Gorge coupée » de L’Âge d’homme. Ces trois articles sont précédés d’un commentaire sur les difficiles conditions de sortie et de réception du livre.

D. Opinions sur Leiris exprimées dans les années qui ont suivi la publication de L’Âge d’homme . Opinions de Gaëtan Picon, André Masson, Jean-Paul Sartre, Jean Lescure, Max Jacob, etc.

A. NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE.

L’Âge d’homme. - Gallimard, 1939. - 18,5 x 12 cm, 178 p.
Édition originale.
Achevé d’imprimer le 15 juin 1939.
Prix : 20 F. Pas de tirage sur papier de luxe. Selon les Éditions Gallimard, le tirage aurait été de 8920 exemplaires.

Cette première édition ne comporte ni le frontispice reproduisant Lucrèce et Judith de Cranach ni la dédicace à Georges Bataille qui figurent dans la deuxième édition [46-16] (ci-dessous, points 1 et 2).

Le prière d’insérer sur feuillet n’a pas été retrouvé. Son épreuve corrigée par Leiris est toutefois reliée en tête de l’exemplaire de Louise Leiris conservé à la B.L.J.D. Elle porte la date de parution « juin 1939 » et la mention « roman » placée après le titre et biffée par Leiris. Dans le même format et avec la même graphie, le texte de ce prière d’insérer figure avec la mention « vient de paraître » (à la place de la date de parution) dans Librairie Gallimard, bulletin mensuel de renseignements bibliographiques, juillet 1939 (encarté dans La Nouvelle revue française de ce mois), p. 283. Le texte en est repris intégralement dans « De la Littérature considérée comme une tauromachie » [46-8] et, par conséquent, dans toutes les éditions ultérieures de L’Âge d’homme. Concernant le manuscrit de ce prière d’insérer, voir ci-dessous, point 5.
La bande publicitaire, dont le texte avait été demandé par Paulhan à Leiris le 3 juin 1939 (Michel Leiris et Jean Paulhan, Correspondance 1926-1962, éd. Louis Yvert, Éditions Claire Paulhan, 2000, p. 135), n’a pas été retrouvée.

Le bulletin de souscription n’a pas non plus été retrouvé (souscription annoncée dans La Nouvelle revue française (ci-dessous, point 8).

1. Frontispice.

Ni le manuscrit conservé dans le fonds Leiris de la B.L.J.D. (LRS. Ms 17, cinq cahiers au format écolier portant le titre « Lucrèce, Judith et Holopherne ») ni les autres documents relatifs à L’Âge d’homme appartenant à ce fonds ne permettent d’expliquer l’absence, dans cette première édition, du frontispice qui figure dans les autres éditions à partir de la deuxième [46-16] - à l’exception, toutefois, de celles qui sont au format de poche.
Ce frontispice reproduit (sans la séparation souhaitable, qui apparaît cependant avec l’édition [90-10]) Lucrèce et Judith (celle-ci tenant la tête d’Holopherne), « tableau double de Cranach », selon l’expression de Leiris (L’Âge d’homme, collection « Folio », 2001, p. 141), et non diptyque à proprement parler, comme il est souvent indiqué. Il s’agit de deux panneaux sur bois de 172 x 64 cm chacun, peints par Lucas Cranach l’Ancien en 1540 environ et qui étaient conservés jusqu’à la deuxième guerre mondiale à la Gemäldegalerie de Dresde (Max J. Friedländer et Jakob Rosenberg, Les Peintures de Lucas Cranach, 2e édition revue, Flammarion, 1978, n° 358-359). Ils avaient notamment été reproduits en octobre 1936 dans la revue Minotaure, où ils illustraient un pénétrant article de Maurice Raynal, « Réalité et mythologie des Cranach » (n° 9, pp. 11-19).

Leiris a indiqué que « ces deux admirables tableaux de Cranach [avaient] été malheureusement détruits pendant la dernière guerre » (Paule Chavasse, « Entretiens avec Michel Leiris (1967) », éd. Louis Yvert, dans Michel Leiris ou De l’autobiographie considérée comme un art, colloque international, 12 et 13 décembre 2003 [Nanterre, Université Paris X], sous la dir. de Philippe Lejeune, Claude Leroy et Catherine Maubon, Nanterre, Hauts-de-Seine, Publidix, 2004, p. 223) - c’est-à-dire lors des bombardements de Dresde par les aviations anglaise et américaine les 13 et 14 février 1945. En fait, selon Annie Pibarot, ils « ont mystérieusement disparu dans un camion qui tentait de porter en lieu sûr les richesses du musée à l’approche des troupes soviétiques » (« Bataille, Leiris, part maudite et autobiographie », in Georges Bataille, l’héritage impossible, études réunies par Annie Pibarot, journée d’étude de décembre 1997, Université Paul Valéry Montpellier III, Montpellier, Service des publications de l’Université, 1999, p. 30).

Ces peintures, dira Leiris, lui ont fourni « l’armature », « le fil conducteur » de son livre (Paule Chavasse, « Entretiens avec Michel Leiris », op. cit., p. 222). Elles sont évoquées au début du chapitre II, « Antiquités » : il en avait découvert une reproduction « au début de l’automne 1930 - cherchant une photographie de décollation de saint Jean-Baptiste pour le compte d’un magazine d’art auquel je collaborais [la revue Documents] » (L’Âge d’homme, coll. « Folio », 2001, pp. 53-54 ; voir aussi [92-6]). « Ça m’a paru absolument extraordinaire : l’opposition de ces deux figures, la femme qui tue et celle qui se tue, et c’est comme ça que m’est venue l’idée de répartir, en somme, entre ces deux figures, ces deux figures opposées et complémentaires, ce que j’avais à dire dans L’Âge d’homme » (ibid., p. 223).

Il ne semble pas exister de reproduction en couleurs de ces œuvres, ce qui explique sans doute pourquoi l’éditeur a choisi (à tort, peut-on considérer) d’autres Judith de Cranach (elles sont nombreuses) pour illustrer les couvertures des différentes éditions de L’Âge d’homme en « Folio ».

2. Dédicace à Bataille.

La première édition ne comporte pas non plus la dédicace « à Georges Bataille, qui est à l’origine de ce livre » (dédicace qui figure naturellement dans toutes les éditions suivantes), mais cette absence-là a peut-être une explication : les réserves qu’éprouva Leiris à l’égard de Bataille durant la période 1935-1938 et plus particulièrement lors de la création des groupes Contre-attaque et Acéphale (1936-1937), ainsi qu’en témoigne cet extrait d’une lettre de Bataille à Louise Leiris datant de juillet 1936 mais non envoyée : « Comprenez que je m’en prends à Michel seulement dans la mesure où est piétiné par lui avec une obstination stupéfiante pour moi ce qui avait été le fondement de notre amitié et aussi je crois de son amitié avec André [Masson]. Il pourrait s’écarter mais trouver les mots qui piétinent même s’il est vrai que c’est justifié par l’imbécillité de ce que nous avons fait, c’est précisément cette sorte de « trop » qui parfois rend tout impossiblement amer » (Georges Bataille et Michel Leiris, Échanges et correspondance, éd. Louis Yvert, Gallimard, 2004, p. 118).

La dédicace ne figure pas non plus dans le manuscrit mais dans l’exemplaire de Louise Leiris (infra, point 9b).
En fait, Bataille était à l’origine du livre à un double titre : c’est lui qui avait demandé à Leiris le texte érotique que fut la première version de L’Âge d’homme et lui aussi qui avait conseillé à son ami d’entreprendre la psychanalyse qui, pour une grande part, fut à l’origine de la version définitive. Ces deux raisons ont été données par Leiris (ci-dessous, point 3), tandis que Bataille, dans le texte publié en 1969 dans Le Pont de l’Épée (point 3, dernier paragraphe), n’a évoqué que la première.

3. Version érotique et version définitive.

Dans son entretien radiophonique avec Paule Chavasse, Leiris précisa ainsi l’origine du livre et le passage d’une version à l’autre :

L’origine de L’Âge d’homme, c’est Georges Bataille, avec qui j’ai toujours été très lié, qui devait avoir la direction d’une collection de livres érotiques à paraître sous le manteau. Il m’avait demandé de lui donner quelque chose. J’avais d’abord..., je n’avais pas refusé catégoriquement, [mais] je ne me voyais absolument pas écrivant un roman érotique. J’ai fini, comme il insistait - moi-même ça m’ennuyait, comme je l’aimais beaucoup, je l’admirais beaucoup, ça m’ennuyait de ne rien lui donner pour cette collection - j’ai fini par lui faire la proposition suivante : « mais, si je te donne des souvenirs, une sorte d’autobiographie touchant à l’érotisme, est-ce que ça pourrait t’intéresser ? » Il m’a dit « oui » et alors j’ai rédigé le livre en question, dont l’armature - enfin, le fil conducteur - m’a été fourni, comme je le raconte dans le livre, par la trouvaille que j’avais faite par pur hasard [en octobre 1930 (note L.Y.)]. J’étais alors le secrétaire de rédaction de la revue Documents dont Bataille était le secrétaire général, [et] cherchant je ne me rappelle absolument plus quel document iconographique pour un article qui devait paraître dans la revue, j’étais allé feuilleter des albums chez Giraudon, quand je suis tombé sur cet extraordinaire - non pas diptyque, parce qu’il paraît que c’est deux tableaux jumelés, mais il ne s’agit pas d’un diptyque au sens strict - ces deux admirables tableaux de Cranach qui ont été malheureusement détruits pendant la dernière guerre, Lucrèce et Judith. Et ça m’a paru absolument extraordinaire : l’opposition de ces deux figures, la femme qui tue et celle qui se tue, et c’est comme ça que m’est venue l’idée de répartir, en somme, entre ces deux figures, ces deux figures opposées et complémentaires, ce que j’avais à dire dans L’Âge d’homme. Donc, il y eut une première version qui était faite comme ça. Et puis, la collection ne s’est pas faite parce que ses éditeurs ont eu - comme il arrive souvent aux éditeurs de livres de cette espèce - ils ont eu des ennuis avec la police, ils ont été obligés de se tenir tranquilles. Ensuite (ça c’est encore une autre chose), sur le conseil de Bataille, je me suis fait psychanalyser, parce qu’il y avait différentes choses qui pour moi ne tournaient absolument pas rond : je buvais beaucoup et souvent d’une façon désagréable (avec, enfin, des soûleries absolument ignominieuses), j’étais assez malheureux, j’étais dans des angoisses terribles au sujet de mon travail (quand il me fallait, par exemple, remettre à une date un article pour Documents), bref ça n’allait pas du tout, et je suis allé me faire psychanalyser suivant le conseil que Bataille m’avait donné. Et alors ça, cette psychanalyse, ça m’a donné l’idée de reprendre ce livre qui était resté - je ne dirai même pas sur le chantier, puisqu’il était considéré comme achevé - il était resté dans mes tiroirs ; et ça m’a donné l’idée de le reprendre en le développant, en mettant d’autres choses que des choses simplement érotiques. Et c’est devenu L’Âge d’homme. La première version en constitue le noyau, très légèrement remanié en ce sens que, quand ça devait paraître sous le manteau, je ne m’étais absolument pas gêné au point de vue vocabulaire, alors que pour le livre ordinaire, j’étais obligé, non pas de retrancher, mais de gazer un petit peu les expressions. Enfin, c’est devenu ce livre. - Paule Chavasse, « Entretiens avec Michel Leiris (1967) », op. cit., pp. 223-224.

Ces précisions ont également été données par Leiris - mais de façon moins détaillée - dans deux entretiens publiés : avec Madeleine Gobeil [E-66-1] et avec Catherine Maubon [E-80-2]. Par ailleurs, Jean Jamin a publié en annexe au Journal (pp. 874-875) deux fiches « au style cru et aux détails licencieux » qui semblent avoir été rédigées par Leiris en vue de la « version érotique » du livre et qui pourraient ainsi dater de l’automne 1930.

Le manuscrit de cette « version érotique » a été donné par Leiris pour être vendu au profit des intellectuels espagnols condamnés en mars 1966 : Livres et manuscrits, tableaux modernes, au profit des intellectuels espagnols condamnés en mars 1966, vente, 20 juin 1966, Palais Galliéra, n° IX. Sur cette vente, voir aussi [D-66-1].
Dans ce catalogue de vente, la description qui en est donnée est la suivante : « Manuscrit de “Lucrèce, Judith et Holopherne”. Décembre 1930. Premier état du chapitre central de L’Âge d’homme. 32 pages et 3 pages de corrections ». Il en existe une photocopie dans le Fonds Leiris de la B.L.J.D. (LRS. Ms 20), photocopie que Leiris avait faite ou fait faire avant de se séparer de l’original et dont une grande partie est désormais illisible.
Par contre, on dispose du texte sous la forme d’un dactylogramme (LRS. Ms 21). Il comprend quatre chapitres (« Antiquités », « Lucrèce », « Judith » et « Cléopâtre ») que Leiris a repris et développés pour former les chapitres II, III, IV et VI de L’Âge d’homme, où « Cléopâtre » a pour titre définitif « Lucrèce et Judith ». Le premier (« Antiquités »), qui représente un sixième environ du tapuscrit, a été publié par Catherine Maubon dans son livre L’Âge d’homme de Michel Leiris, Gallimard, 1997 (collection « Foliothèque »), pp. 170-175. Il convient d’ajouter que Leiris n’est pas tout à fait exact lorsqu’il évoque une « collection de livres érotiques » dirigée par Bataille. Il s’agit plus précisément d’un Almanach érotique, ainsi que ce dernier l’a lui-même indiqué :

Personnellement, je n’ai jamais mis en avant, à cette date [fin 1929 - début 1930 (note L.Y.)], que l’érotisme, ou ce qui relevait de la subversion érotique. J’essayai alors de mettre sur pied la publication d’un Almanach érotique, dont Pascal Pia (qui devait depuis diriger Combat, puis devenir le rédacteur en chef de Carrefour) se serait chargé en tant qu’éditeur clandestin. Il venait de publier, en 1927, Le Con d’Irène d’Aragon avec des eaux-fortes de Masson et, en 1928, Histoire de l’œil, que j’ai signé « Lord Auch », « Auch » étant l’abréviation d’« aux chiottes » qu’employait alors mon ami Fraenkel, l’un des premiers protagonistes de Dada, « Lord » ayant pour moi le sens qu’il a dans les traductions anglaises de la Bible (Masson est également l’auteur des illustrations, lithographiques, d’Histoire de l’œil). Masson me donna alors d’admirables illustrations pour Justine, dont j’espère encore publier la plus belle en plaquette, Leiris un texte qui, développé par la suite, devint L’Âge d’homme [en note de Bataille : Telle est l’explication de la dédicace de la seconde édition de ce très beau livre (Gallimard, 1946) ; la première édition, parue en 1939, est sans dédicace], Limbour un fort joli conte qui est probablement égaré. - Georges Bataille, « La publication d’Un Cadavre (15 janvier 1930) », Le Pont de l’Épée, La Bastide d’Orniol (Gard), n° 41, octobre 1969, pp. 141-145, repris dans Georges Bataille et Michel Leiris, Échanges et correspondance, op. cit., p. 74.

4. Rédaction de la version définitive.

Le livre est daté « décembre 1930 - novembre 1935 », ce qui ne rend pas compte des deux périodes de rédaction nettement distinctes : 1) décembre 1930 pour la « version érotique » ; 2) de la fin de 1934 (voir infra point 5, le probable premier prière d’insérer) à novembre 1935 pour : a) la rédaction des chapitres II, III, IV et VI à partir du texte de 1930 ; b) la rédaction des chapitres nouveaux I, V, VII et VIII, le tout précédé du chapitre initial - non numéroté et non titré et que Catherine Maubon appelle prologue - qui débute par le célèbre « Je viens d’avoir trente-quatre ans... ». Ce début - très probablement écrit en mai ou juin 1935 puisque Leiris a eu trente-quatre ans le 20 avril de cette année-là - est lui-même une nouvelle mouture du « Début d’autobiographie rédigée en avril 1934 » qu’il a collé dans son Journal, p. 277, et qui commence par « J’ai 32 ans, je vais même sur 33 ». À noter aussi que, dans une lettre à André Schaeffner du 8 mars 1935, Leiris écrit qu’il a récemment « repris, en l’amplifiant beaucoup, un ancien essai autobiographique » (Roussel & Co., édition établie par Jean Jamin, présentée et annotée par Annie Le Brun, Fontfroide-le-Haut, Hérault, Fata Morgana, et Paris, Fayard, 1998, p. 123, note 144).

Sur la structure finale de l’ouvrage et sur les étapes de sa rédaction, on se reportera au livre de Catherine Maubon cité au point 3 et plus particulièrement à son chapitre II, « De “Lucrèce, Judith et Holopherne” à L’Âge d’homme », ainsi qu’à son article « De “Lucrèce, Judith et Holopherne” à L’Âge d’homme ou Comment recoller la tête d’Holopherne » (Genesis, n° 11, 1997, pp. 106-122), article illustré d’une série de fac-similés des manuscrits, suivi des « Notes prérédactionnelles de L’Âge d’homme » (pp. 123-129) et réédité (sans les fac-similés et sans les « Notes prérédactionnelles ») dans l’ouvrage collectif Lectures de Leiris : « L’Âge d’homme », sous la direction de Bruno Blanckeman, Presses universitaires de Rennes, 2004, collection « Didact Français », pp. 43-57.

Les fragments du chapitre V, « La Tête d’Holopherne », publiés en espagnol [38-4] sont datés « Paris, 1937 ». Cette date est étrange puisque ce chapitre figure bien dans le manuscrit de la version définitive de décembre 1930 - novembre 1935 (les cinq cahiers). S’agirait-il de la date de la traduction et non de la rédaction ? Ou d’une initiative de la rédaction de la revue ?

5. Œuvre autobiographique ?

Le prière d’insérer de L’Âge d’homme tel que publié en 1939 date de cette même année et non de l’époque de la rédaction du livre. Son texte manuscrit se trouve dans le cinquième cahier de la version 1930-1935 (LRS. Ms 17, « Lucrèce, Judith et Holopherne, Suite et fin, Additions et refontes ») où il est précédé de plusieurs ébauches et d’un autre texte qui est probablement le prière d’insérer initial (1935) et qui contribue à éclairer l’origine et les étapes du livre ainsi que la démarche de Leiris quant à sa composition et à sa division en chapitres :

J’ai commencé d’écrire ce livre âgé de vingt-neuf ans, en décembre 1930, peu avant un voyage de vingt-et-un mois en Afrique. Il s’agissait alors d’une espèce de liquidation, sous la forme d’une simple confession érotique à propos d’un tableau de Cranach de la Galerie de Peinture de Dresde, représentant Lucrèce et Judith. Le titre primitif, inspiré directement de ce tableau était : « Lucrèce, Judith et Holopherne », Lucrèce et Judith se rapportant à deux aspects de l’éternel féminin qui me semblaient avoir une réalité pour moi, Holopherne à moi-même. Mais trop de choses se trouvaient impliquées dans un pareil dessein et peu à peu j’ai été amené, débordant le cadre de la sexualité pure, à en faire un raccourci de mémoires, une sorte de vue panoramique sur tout un côté de ma vie.
Bien que tous les faits relatés soient véridiques et que tous les symboles mis en œuvre, jusqu’aux moindres, correspondent à quelque chose de réel, il ne s’agit pas à proprement parler d’une autobiographie. Je n’ai pas tenu compte, en effet, de l’ordre chronologique, tentant seulement de définir certains thèmes - qui correspondent aux titres, et parfois aux sous-titres, de chapitres - autour desquels les éléments se groupent, envisagés en fonction de ces thèmes et n’ayant de valeur que par rapport à eux, comme s’il s’agissait d’une sorte de photo-montage destiné à mettre en évidence certaines idées qui, dans chaque partie de l’ensemble, n’apparaissent pas dès le principe.
J’estime avoir fait en cela œuvre à la fois psychologique et esthétique. D’une part, c’est grâce à un tel classement, à de tels séparations et rapprochements, que les éléments prennent leur plein sens et que les attitudes en jeu deviennent claires pour moi. D’autre part, cette répartition de la masse des éléments en plusieurs thèmes distincts joue le même rôle que la composition dans un poème en plusieurs parties ou un roman.
Je pourrais comparer ce qu’est pour moi un tel ouvrage à ce que représentait à mes yeux, avant que j’eusse sept ans, le rosaire qui pendait à la tête de mon lit : le monde abrégé en dizaines, avec un grain plus gros séparant les dizaines et une croix au bout ; ou encore la nature végétale contenue toute entière dans mon jardin sous forme de pois de senteur, capucines, gueules de loup ; ou bien encore le signe étrange que je m’émerveillais de découvrir dans la coupe des tiges de fougères et qui me semblait, lui aussi, condenser tout mon univers.
Pour titre définitif j’ai choisi L’Âge d’homme parce qu’il me semble que le sujet du livre pourrait se résumer ainsi : comment à partir du chaos miraculeux de l’enfance, on arrive à l’ordre cruel de l’âge d’homme.

Ce texte a connu une première rédaction que l’on trouve dans le quatrième cahier du manuscrit LRS. Ms 17, où elle a été soulignée au crayon puis barrée de hachures croisées à l’encre :

J’ai commencé d’écrire ce livre âgé de vingt-neuf ans, en décembre 1930, peu avant mon départ pour l’Afrique. Il s’agissait d’abord d’une simple confession érotique, à propos d’un tableau de Cranach représentant Lucrèce et Judith. Mais trop de choses se trouvaient impliquées dans un pareil dessein et peu à peu j’ai été amené à en faire un raccourci de mémoires, une sorte de panoramique de tout un aspect de ma vie. J’ai repris cet essai à la fin de 1934 et je l’ai terminé durant l’hiver de 1935, plus vieux de cinq ans qu’au moment où je l’entrepris.

On peut également lire dans le cinquième cahier le début de ce qui ressemble aussi à un prière d’insérer :

Romans autobiographiques, journaux intimes, souvenirs, confessions jouissent aujourd’hui d’une vogue extraordinaire. Il semblerait que l’œuvre littéraire tende à ne plus être envisagée que sous l’angle de l’expression et qu’avant de la regarder en tant qu’objet créé on cherche l’homme qui se cache - ou se montre - derrière. Comme tant de ses contemporains, l’auteur de L’Âge d’homme a subi cet engouement [sans point final, la phrase n’ayant pas été achevée].

6. Titre.

On a vu que la version « érotique » de décembre 1930 et le manuscrit en cinq cahiers de la version définitive de 1930-1935 portaient le même titre « Lucrèce, Judith et Holopherne ». Le cahier II porte en outre le titre biffé « Antiquités de Damoclès Siriel ». Cependant, Leiris a mentionné dans le cinquième et dernier cahier (« Suite et fin ; additions et refontes ») que le titre définitif était L’Âge d’homme (ci-dessus point 5 : « à partir du chaos miraculeux de l’enfance, on arrive à l’ordre cruel de l’âge d’homme »).

Dans son Journal, il a noté :

-  en octobre 1934 (p. 288) : « Titres de livres : Haut mal (poèmes) / L’Âge d’homme » ; il a ainsi imaginé ce dernier titre comme possible pour un livre à venir, mais apparemment sans encore y songer pour son manuscrit « Lucrèce, Judith et Holopherne », puisque celui-ci n’est pas cité ;

-  le 27 octobre 1935 (p. 291) : « Commencé à taper “Lucrèce, Judith et Holopherne” » (la version définitive).

Fin novembre, Raymond Queneau lit le manuscrit qui a pour titre L’Âge d’homme (Raymond Queneau, Journaux l914-1965, éd. Isabelle Queneau, Gallimard, 1996, p. 338).
Le changement de titre serait donc intervenu en novembre 1935, avant la rédaction du probable prière d’insérer de 1935 figurant dans le cinquième cahier du manuscrit, cahier dont Leiris n’a pas jugé utile de modifier le titre.
Cependant, il semble qu’avant de s’arrêter à L’Âge d’homme, il ait envisagé le titre L’Âge d’homme mûr, ainsi qu’il ressort d’un passage d’une lettre que Marcel Moré lui a adressée le 19 janvier 1936 : « L’Âge d’homme mûr, cela ne dit pas grand chose ; cela rappelle plutôt une collection parue il y a quelques années sur les quatre âges de l’homme, où avaient collaboré de vagues Maurois, Mauriac ou Morand » (B.L.J.D., LRS ms 45.169, 17 à 20). À noter que dans les lettres de Moré à Leiris publiées dans la revue Digraphe, la transcription de ce titre est fautive : « L’Âge d’homme noir » au lieu de « L’Âge d’homme mûr » (Alexandra Charbonnier, « Une Amitié paradoxale : lettres de Marcel Moré à Michel Leiris », Digraphe, n° 86-87, automne 1998, Le Très curieux Marcel Moré, p. 201).

7. Les divisions du livre.

L’ouvrage est divisé en huit chapitres numérotés de I à VIII, titrés et précédés du long prologue non titré commençant par « Je viens d’avoir trente-quatre ans... ». Prologue et chapitres comprennent un ou plusieurs sous-chapitres non numérotés et, pour la plupart, titrés. Ce terme de chapitre n’est pas utilisé dans le livre mais dans le texte cité au point 5, ainsi que dans une note de Miroir de la tauromachie (publié en juillet 1938), pour désigner le « chapitre III “Lucrèce” [de] L’Âge d’homme, à paraître » (voir [64-9]). Cependant, cette division du livre n’est pas reprise dans la table des matières des éditions antérieures à 2001, qui mentionne fâcheusement chapitres et sous-chapitres de façon uniforme, en minuscules et sans numéro. Ceci sera partiellement corrigé dans l’édition « Folio » de 2001, les chapitres étant en majuscules mais sans leur numérotation. Une bonne table devrait être ainsi libellée, chapitres et sous-chapitres en romain et incipit en italique :

Je viens d’avoir trente-quatre ans...
Vieillesse et mort
Surnature
L’infini
L’âme
Le sujet et l’objet
I. TRAGIQUES
II. ANTIQUITÉS
Femmes antiques
Femme de preux
Sacrifices
Lupanars et musées
Le génie du foyer
Don Juan et le Commandeur
III. LUCRÈCE
Mon oncle l’acrobate
Yeux crevés
Fille châtiée
Sainte martyrisée
IV. JUDITH
Carmen
La Glu
Salomé
Électre, Dalila et Floria Tosca
Le Vaisseau fantôme
Narcisse
V. LA TÊTE D’HOLOPHERNE.
Gorge coupée
Sexe enflammé
Pied blessé, fesse mordue, tête ouverte
Cauchemars
Mon frère ennemi
Mon frère ami
Points de suture
VI. LUCRÈCE ET JUDITH
VII. AMOURS D’HOLOPHERNE
Kay
Le festin d’Holopherne
VIII. LE RADEAU DE LA MÉDUSE
Il y a environ un an et demi...
La femme turban
L’ombilic saignant

8. Publication.

Le 27 novembre 1935, Leiris écrivit à Jean Paulhan qu’il lui apporterait « un de ces prochains jours ce manuscrit dont [il lui a] parlé » (Correspondance 1926-1962, op. cit., p. 62). C’est donc probablement début décembre que le dactylogramme de L’Âge d’homme a été remis aux Éditions Gallimard, après que Leiris l’ait fait lire à Queneau.

Mais le livre ne sera publié que trois ans et demi plus tard, en juin 1939, alors que L’Afrique fantôme avait été éditée très rapidement. Une lettre de Paulhan à Leiris en date du 20 décembre 1935 donne à penser que le livre fut accueilli avec réserve par l’éditeur : « Le mieux serait, il me semble [en marge : c’est aussi le sentiment de Malraux], que vous donniez L’Âge d’homme à une petite collection : « Métamorphoses » qui devrait commencer à paraître en 1936 (et dont les trois premiers livres seront de Michaux, Audiberti et Artaud. Ensuite, Cingria, Jouhandeau). Seul inconvénient : je devrais vous demander une assez longue patience [en marge : je ne crois pas que G. G. [Gaston Gallimard] accepte de les publier à un rythme très rapide]. Voulez-vous accepter tout de même ? » (Correspondance 1926-1962, op. cit., p. 63).

La collection : « Métamorphoses » venait d’être créée par Paulhan (voir [P-78]). Bien que son tirage fût assez faible, Leiris accepta la proposition qui lui était faite d’y publier son livre et, en juillet 1938, il écrivit dans la note du Miroir de la tauromachie mentionnée au point 7, que L’Âge d’homme était « à paraître dans la collection “Métamorphoses” ». Mais en plus de deux ans, quatre titres seulement y avaient été publiés : Voyage en Grande Garabagne de Michaux, Race des hommes d’Audiberti, L’Amour fou de Breton et Le Théâtre et son double d’Artaud. Quelle que fut la qualité de la collection, elle était apparemment, pour L’Âge d’homme, une voie de garage, volontaire ou non, de la part des responsables de chez Gallimard.

Finalement, la publication dans la « collection blanche » fut décidée. Dans une lettre à Jouhandeau d’avril 1939, Paulhan évoqua alors un retard de deux ans (deux ans seulement, écrit-il, et non trois et demi), imputable - si on le comprend bien - à la négligence ou à l’indifférence de l’éditeur. Comme Jouhandeau lui avait demandé son intervention pour hâter la sortie de son De l’Abjection (qui sera publié anonymement en août 1939 comme n° 7 de la collection « Métamorphoses »), Paulhan lui répondit en effet : « pour tout ce qui est éditions, je n’ai aucun pouvoir, tu le sais. J’ai déjà insisté deux fois pour L’A [L’Abjection] sans effet. Je t’en prie, écris à Gaston [Gallimard] pour lui en parler. (Ils ont gardé 2 ans un livre de Leiris qui va enfin paraître, dans la collection blanche) » (Jean Paulhan, Choix de lettres, par Dominique Aury et Jean-Claude Zylberstein, revu, augmenté et annoté par Bernard Leuilliot, tome 2, 1937-1945, Gallimard, 1992, p. 96). Cette lettre de Paulhan appelle un double commentaire : d’une part, son peu d’influence sur les Éditions Gallimard semble quelque peu feint ; d’autre part, comme directeur de La N.R.F., il aurait sans doute pu faire paraître des fragments du livre de Leiris dans la revue plutôt que dans Mesures [36-7]. En bref, il y a lieu de penser que L’Âge d’homme embarrassa la maison Gallimard. En raison du peu de succès de L’Afrique fantôme ? Sans doute pas.

L’ouvrage a été annoncé comme étant en souscription - et l’on peut voir là aussi une réserve de la part de l’éditeur - dans le n° 307, 1er avril 1939, de La N.R.F., partie « Annonces » insérée dans la revue, p. 161.
Prépublications : [36-7 et 38-4]. Voir également « Une Peinture d’Antoine Caron » [29-18].
Rééditions : [46-16, 64-8, 66-3, 73-6, 90-10, 92-6, 93-2 et 2001].

9. Autres points.

a) Après la remise de son manuscrit à l’éditeur, Leiris nota dans son Journal (26 décembre 1935, p. 294) la réaction d’André Malraux à la lecture du livre : « Selon Malraux, après L’Âge d’homme, j’en ai pour quatre ans à être emmerdé », point de vue également formulé par Jacques Prévert sous forme de calembour : « Leiris queues et périls » (Jacques Prévert, Œuvres complètes, éd. Danièle Gasiglia-Laster et Arnaud Laster, Gallimard, « Pléiade », tome II, 1996, p. 1504, n. 16).

b) L’exemplaire de Louise Leiris, conservé dans le Fonds Leiris de la B.L.J.D., comprend :

-  l’épreuve du prière d’insérer corrigée de la main de Leiris et reliée en tête du livre ;

-  l’envoi : « À Zette, / pour (et non contre) qui / j’ai écrit ce livre, dont / l’un des buts premiers / était de dissiper tout / mensonge entre nous / 25 juin 1939 / Michel » (affirmation que l’on peut juger quelque peu suspecte et qui ne l’a d’ailleurs pas incité à dédier son livre à Louise Leiris, ce qu’il fera pour La Règle du jeu) ;

-  insérés aux pages correspondantes, des paperoles datant probablement de 1946 où sont écrits, de la main de Leiris, la dédicace à Bataille et les notes qui figurent dans la deuxième édition [46-16].

c) L’exemplaire de Marie Leiris porte l’envoi : « À ma chère maman, qui lira dans ce livre des choses qui lui seront peut-être pénibles, mais qui comprendra - j’en suis sûr - qu’il ne s’agit là que d’injustices d’enfant, n’engageant pas la tendresse de l’âge adulte. Michel » (Collection littéraire Pierre Leroy : grands écrivains surréalistes et de l’après-guerre, vente, 26 juin 2002, Sotheby’s France, Galerie Charpentier, n° 243.) Après lecture du livre, Marie Leiris adressa à son fils une lettre datée « Saint-Pierre-lès-Nemours, 16 novembre 1939 » dans laquelle on peut lire : « J’ai fini ton livre ; et tu as bien fait de compter sur ma compréhension, je l’ai lu avec beaucoup d’intérêt, et je n’ai pas été choquée comme vous le craigniez tous ; je te connais trop bien. Ce qui m’aurait affligée beaucoup c’est que tu ne me le fasses pas lire ; j’y aurais vu un manque de confiance en moi, en ma tendresse pour toi et j’aurais eu du chagrin » (B.L.J.D., legs Leiris, Ms. 45.120, n° 179).

B. EXTRAITS DU JOURNAL DE LEIRIS RELATIFS À L’ÂGE D’HOMME

26 décembre 1935 (p. 294).
Selon Malraux, après L’Âge d’homme, j’en ai pour quatre ans à être emmerdé. Ce pronostic - qui concorde avec ce que je pense moi-même - me fait bien un peu peur, mais j’en tire une évidente fierté.

6 janvier 1936 (pp. 296-297).
Jouhandeau me reproche la façon dont je parle, non seulement de lui, mais de Zette [Louise Leiris] et de tous dans L’Âge d’homme. Par exemple : « la jeune fille en question ». Je ne nie pas qu’il a raison. Je suis prêt à me révolter contre de pareilles réactions ; signe que le désir d’être absous est à la base de mon besoin de confession. Il faudrait que j’applique une fois pour toute à moi-même ce que Marx a dit du monde, qu’il s’agit non de connaître mais de transformer. Je cherche de tous côtés à quoi me raccrocher ; sans doute, la perche de raccroc est-elle un très simple devoir moral.
Monstrueux égoïsme de ce livre, que Jouhandeau a raison de détester. Je sais très clairement pourquoi je fais figure de - ou plutôt suis - un réprouvé et pourquoi je me sens tellement seul : manque absolu de cœur, impossibilité de fixer sérieusement mon attention sur autre chose que moi (c’est pour cela que presque aucune lecture, aucun spectacle et mon propre travail - en tant qu’il représente quelque chose d’objectif, de valable pour tous, d’indépendant de moi - ne me touchent plus). Réprouvé, comme ce-lui qui, s’étant pris pour centre, brûle dans son cercle vicieux, faute de se reconnaître lié à un centre plus général dont il n’est qu’un fragment de la périphérie. Pas d’idée de Dieu là-dedans : ce centre peut être purement humain, la reconnaissance d’une humanité plus générale qui dépasse celle du moi particulier, ou - frustement - l’amour, le simple fait d’attacher, autant ou plus qu’à soi, de l’importance à une autre personne. Croire à l’existence des autres ou, au besoin, d’un seul autre. Tant que je ne dépasse pas l’idée de ma propre mort, tout est perdu, le monde est fermé.
Ce qu’il faut accomplir, c’est une espèce de conversion, - pas au sens religieux, mais seulement prendre pour centre ce qui n’était que la périphérie, inverser le point de vue, passer du moi-centre au moi-périphérie. Même s’il y a la guerre, même si je meurs, ce serait quelque chose de bien en soi qu’avoir effectué une pareille conversion.
Perdre cette idée du suicide comme rachat, comme ultime façon de payer la dette contractée par tant de narcissisme.
Bien me dire que j’ai toujours fait fausse route, que l’idée d’un devoir moral ne m’est jamais apparue que relativement à moi, comme s’il s’agissait d’une espèce d’élégance. Caractère « intéressé » de cette conversion, envisagée comme un moyen de m’oublier moi-même, donc d’être moins hanté par l’idée de la mort, de la vieillesse, en somme d’avoir moins peur ; retrouver des sources de joie en regardant hors de moi-même.

7 janvier 1936 (p. 298).
Je voudrais que mes amis se rendent bien compte que L’Âge d’homme est une liquidation. Si j’ai fait mon portrait avec tant de minutie, en me montrant si vil, ce n’est pas par complaisance mais avec sévérité et comme un moyen de rompre. Ce que m’a dit Picasso, de mon portrait physique du début : « Votre pire (ou meilleur) ennemi n’aurait pas fait mieux ! » Il est insensé qu’on puisse se méprendre sur la signification de ce livre au point d’y voir une pure revendication égoïste, une façon désinvolte de rabaisser les autres au rôle de comparses. Je ne parle que de moi, c’est entendu, et des autres qu’en fonction de moi-même, mais c’est justement de cet égocentrisme que je souffre et d’une telle attitude que j’ouvre le procès ; sans doute, ce n’est pas encore dans ce livre que j’instruis le procès, mais j’y présente toutes les pièces à conviction, ce qui est le commencement normal de tout procès. Qu’on me reproche mon attitude égoïste, soit ; mais qu’on me reproche d’avoir écrit ce livre (comme si, ce faisant, je m’affermissais dans un tel égoïsme) c’est ce que je ne comprends pas.

31 janvier 1941 (p. 336), après avoir refusé de collaborer à une revue patronnée par Vichy.
À aucun moment de ma vie littéraire il ne m’est venu à l’idée de m’« officialiser ». Ce n’est donc pas, maintenant, le moment de commencer... La signification essentielle que j’attache à mon activité poétique est celle d’un refus. Il n’est donc pas question pour moi de publier dans des conditions telles que cela représenterait pour moi, implicitement, une acceptation de ce qui se passe actuellement dans le domaine politique.
Ce qui m’apparaît surtout, c’est ce sens de « refus », ce caractère profondément négatif que me semble avoir été toute mon activité écrite, ou du moins ce que je considère comme ses produits les plus valables : L’Afrique fantôme est née de mon refus d’écrire un livre ressortissant au genre « littérature de voyage » ; Glossaire j’y serre mes gloses repose, au moins quant à l’idée originelle (car je ne puis me dissimuler que, très rapidement, je me suis laissé prendre au jeu et ai écrit cela comme j’aurais écrit des poèmes), sur le désir que j’éprouvais de disséquer - presque : de détruire - ce qui formait le noyau de mon vocabulaire poétique ; Abanico para los toros répond à une gageure, qui est elle aussi une manière de refus : construire des poèmes dont chacun se référerait à une réalité précise, susceptible d’être scientifiquement - éruditement - décrite ; quant à L’Âge d’homme, il est, en somme, la négation d’un roman et je me suis proposé avant tout d’y condenser, presque à l’état brut, un ensemble d’images et de faits que je me refusais à exploiter en laissant travailler dessus mon imagination.

25 octobre 1942 (p. 370-371).
Samedi dernier, rencontré J.-P. Sartre (que je devais voir il y déjà longtemps, par l’intermédiaire de Giacometti, avant que ce dernier retournât en Suisse). Conversation sur L’Âge d’homme d’une part, et, d’autre part, [sur] la théorie des « situations privilégiées » exposée dans La Nausée. Comment beaucoup des faits racontés dans L’Âge d’homme sont des « situations privilégiées ». Ce terme [ultime] qui est l’objet plus objet que les autres objets, sans plus, et en dehors de toute interprétation.

12 janvier 1982 (p. 747).
Terreur et pitié, pôles de la tragédie, n’est-ce pas à cela que je faisais allusion confusément quand - dans L’Âge d’homme - je me référais aux images opposées et complémentaires de Judith et Lucrèce ?

C. RÉCEPTION

« Un ouvrage noyé dans la vague des événements » a écrit Maurice Nadeau de L’Âge d’homme dans Serviteur ! (Albin Michel, 2002), p. 232. En effet, un seul article a été publié à la sortie du livre en 1939 : celui de Pierre Leyris dans La Nouvelle revue française de décembre 1939. À ma connaissance, rien d’autre sinon une intervention à propos du chapitre « Gorge coupée » du livre, intervention publiée par le psychiatre Gaston Ferdière (probablement en 1940, dans une revue médicale non retrouvée) et que son auteur a développée dans un article de 1959 (voir infra) : pas d’article dans les revues littéraires autres que La N.R.F., ni dans les journaux ou magazines tels que Ce soir (que dirigeait Aragon) ou Marianne (publié par Gallimard) ; pas d’article de Philippe Soupault, de Raymond Queneau, d’Edmond Jaloux, de Georges Bataille, de Marcel Arland, de Jean-Paul Sartre (qui a été impressionné par le livre), de Marcel Moré (voir infra, partie C, Propos d’écrivains et artistes, 1939) ou d’autres écrivains ou critiques qui s’intéressaient à Leiris.

Concernant Queneau, il a lu le manuscrit en novembre 1935 et le livre en juillet 1939 et en juillet 1942 (Journaux 1914-1965, éd. Isabelle Queneau, Gallimard, 1996, pp. 338, 525 et 548) mais sans en faire aucun commentaire.
Pourquoi suis-je personnellement sûr ou à peu près sûr qu’il n’y a pas eu d’autres recensions que celle de Pierre Leyris ? J’ai dépouillé un grand nombre de journaux et de revues ; j’ai consulté le dossier constitué par Leiris des articles reçus de l’Argus de la presse (auquel il était abonné depuis la publication de L’Afrique fantôme, en 1934), dossier figurant dans le fonds Leiris de la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet ; j’ai aussi consulté le dossier relatif à Leiris conservé aux archives des éditions Gallimard à partir également des envois de l’Argus de la presse. En outre, j’ai consulté la plupart des travaux publiés sur L’Âge d’homme et ils ne m’ont rien apporté de plus. En outre aussi, j’ai consulté en vain les bibliographies d’écrivains tels que Desnos, Limbour ou Bataille dans lesquelles on peut trouver des articles sur Leiris mais pas sur L’Âge d’homme. Alors qu’en procédant de la même façon, j’ai pu trouver huit articles sur L’Afrique fantôme, deux sur Miroir de la tauromachie et cinq sur Aurora.

J’ajoute que la publication d’extraits du livre, en juillet 1936 dans la revue Mesures (dirigée par Paulhan, comme la collection « Métamorphoses ») et en mars 1938 - en espagnol - dans la revue argentine Sur (dirigée par Victoria Ocampo), ne semble pas avoir non plus suscité de réactions.

Il faut, comme le fait Maurice Nadeau, expliquer cette quasi-absence de comptes rendus par les circonstances. Quelques dates : l’achevé d’imprimer du livre est du 15 juin 1939, la mise en vente est probablement de la deuxième quinzaine de juin et le service de presse - selon Aliette Armel dans son Michel Leiris (Fayard, 1997), p. 392 - est postérieur à la mobilisation de Leiris (le 1er septembre). Quant aux événements : le 1er juillet, début de la tension avec l’Allemagne au sujet de Dantzig et du corridor polonais ; le 12 juillet, Hitler commence de masser des unités blindées devant Dantzig ; le 30 juillet, crise ouverte ; le 23 août, signature du pacte germano-soviétique ; le 1er septembre, invasion de la Pologne et mobilisation générale en France.

Normalement, les journaux auraient dû rendre compte du livre en septembre ou octobre, après le service de presse. Mais à cette date la plupart des critiques (tous des hommes à l’époque, ou peu s’en faut) sont sous les drapeaux.
Aliette Armel écrit (p. 393-394) :

De L’Afrique fantôme à Miroir de la tauromachie, en passant par « La Néréide de la mer Rouge » et jusqu’au « Sacré dans la vie quotidienne », Michel Leiris a mis en place peu à peu son mode personnel d’écriture : une manière très moderne de forger des mythes universels à partir de sa propre histoire et d’une quête de la vérité, dont l’exigence constitue son originalité profonde. L’Âge d’homme est la formulation la plus évidente de ce nouveau mode de création. Mais sa parution en pleine guerre en limite considérablement la diffusion. L’image de Michel Leiris, surréaliste et poète devenu ethnologue, perdure. L’autobiographie n’est pas encore attachée au nom de cet auteur totalement inconnu du grand public.

Il en eût probablement été autrement si le livre avait été publié en 1936, comme Leiris pouvait normalement l’espérer. Rappelons encore quelques dates : en novembre 1935, remise du manuscrit à Jean Paulhan ; soutien probable de ce dernier et, peut-on penser, de Malraux, attitude inconnue de Queneau, possible réticence de Gallimard après les procès d’intention faits à L’Afrique fantôme ; décision de l’éditeur de publier le livre dans la collection « Métamorphoses » après un long délai pour finalement l’éditer dans la collection blanche trois ans et demi après la remise du manuscrit. Au total, L’Âge d’homme a connu un triste sort et il faut bien en attribuer la responsabilité aux Éditions Gallimard.

Cependant, au sortir de la guerre, en 1946, ces dernières publient à quelques mois d’intervalle deux livres de Leiris : en juillet, Aurora, et, en novembre, une deuxième édition de L’Âge d’homme précédée du texte De la littérature considérée comme une tauromachie. Ce texte, daté « 23 décembre 1945 - 10 janvier 1946 » et précédemment publié dans Les Temps modernes de mai 1946, constitue en fait la meilleure critique de L’Âge d’homme publiée à cette date, écrite par son propre auteur six ans après sa parution et alors qu’il a vécu la période du nazisme et la deuxième guerre mondiale. C‘est bien ce qu’écrira Maurice Blanchot dans son article « Regards d’outre-tombe » paru dans Critique d’avril 1947, article qui porte sur cette deuxième édition de L’Âge d’homme (« l’une des œuvres centrales de la littérature dite moderne », écrit-il) et sur Aurora et Nuits sans nuit : « Michel Leiris a fait précéder la nouvelle édition de L’Âge d’homme d’un essai en forme de préface qui en constitue le commentaire le plus juste et qui rend inutiles tous les autres » (voir infra le texte intégral).

L’introduction par Blanchot d’Aurora et de Nuits sans nuit dans son étude est importante, ainsi que le souligne Bruno Curatolo : « Aurora, écrit vingt ans plus tôt, et que Maurice Blanchot aura la pertinence de faire entrer, ainsi que Nuits sans nuit [Fontaine, 1945], dans sa lecture de L’Âge d’homme afin de saisir ensemble des périodes de composition éloignées dans le temps mais traversées par des soucis analogues quant aux sources d’aspiration et aux stratégies narratives, notamment en ce qui touche la question du rapport entre la première personne et la troisième » (op. cit., p. 186).

On ne sait si Blanchot a lu la première édition. La chose est probable, mais on peut néanmoins noter que dans son article « Poésie et langage », compte rendu de Haut mal de Leiris et des Ziaux de Queneau (Journal des débats du 1er septembre 1943, voir infra, partie C), il n’a pas indiqué que Leiris était aussi l’auteur de L’Âge d’homme.

En dehors de l’article de Blanchot, on ne connaît qu’un seul compte rendu de la deuxième édition de L’Âge d’homme et d’Aurora : d’Albert Béguin, « Pierre, Julien, Morvan et quelques autres », paru dans Une Semaine dans le Monde du 14 juin 1947, mais ce compte rendu n’a qu’une page et ne comporte que quelques lignes sur L’Âge d’homme.

En chemin, une question se pose : l’édition de 1939 était-elle épuisée en 1946 ? On peut le supposer, car comment Leiris aurait-il pu en obtenir une deuxième alors que les Éditions Gallimard avaient tant tardé à publier la première ? Selon ces Éditions, le tirage de celle-ci était de 8920 exemplaires, soit vint-cinq vendus par semaine durant sept ans et en France seulement, les exportations étant alors plus que réduites. On peut en douter s’agissant d’un livre dont la presse n’a pas parlé. Que croire ? Une recherche reste à faire : consulter la correspondance et les contrats de Leiris dans les archives de l’éditeur.

En fait, les comptes rendus de livres de Leiris ne commencent à être nombreux qu’avec Biffures et, surtout, avec Fourbis (dans l’édition « Pléiade » de La Règle du jeu, j’en ai signalés neuf pour le premier et trente-deux pour le second), comptes rendus dans lesquels, dans nombre de cas, L’Âge d’homme n’est pas ou fort peu évoqué.
On peut cependant signaler qu’il est fait référence à ce dernier dans un ouvrage et dans un article de 1948 : La Mystique du surhomme de Michel Carrouges (Gallimard, 1948) dans lequel Leiris ne fait pas l’objet d’un chapitre particulier mais est souvent cité et l’article de Jean Catesson « Le Plomb et la tête » paru dans Les Temps modernes d’octobre, pp. 732-744.

L’article de Pierre Leyris (1939)

Pierre Leyris (1997-2001) était « l’un des plus importants passeurs de la littérature anglo-américaine de ces cinquante dernières année » (Patrick Kéchichian, « La Patience et la subtilité d’un grand traducteur », Le Monde, 7-8 janvier 2001, p. 16). Traducteur de William Blake, Dickens, T. S. Eliot, Melville, Shakespeare, Emily Brontë, etc., il fut aussi directeur des collections « Poètes étrangers traduits » aux Éditions du Seuil et « Domaine anglais » au Mercure de France. Lié à Pierre Klossowski, à Balthus, aux membres du Grand jeu, à Jouve, Gide, Michaux, Marcel Moré, Yves Bonnefoy, etc., il collabora régulièrement à La N.R.F. dans les années 30. Catholique, il fut secrétaire de rédaction, après la guerre, de la revue Dieu vivant (1945-1955).

C’est probablement chez Gallimard et par l’intermédiaire de Jean Paulhan que Leiris a fait sa connaissance, vers 1935. Il le rencontrera à Labrit (Landes) en juin 1940, rencontre qui lui fait grand plaisir (lettre inédite à Marcel Moré, 14 juillet 1940), et l’évoquera dans son Journal à la date du 15 mars 1942, p. 355. On le trouve aussi dans la fiche 266 du « Fichier de La Règle du jeu  » où Leiris évoque «  quelques-unes de [ses] pires fautes (i.e. actions qu’après des années [il ne peut se] rappeler sans une grande honte)... ». Cette faute à l’égard de Pierre Leyris est : « pendant l’occupation, [lui] avoir refusé [...] d’utiliser le 53 bis quai des Grands-Augustins à l’hébergement éventuel de parachutistes » (La Règle du jeu, « Pléiade », p. 1233).

L’ÂGE D’HOMME, par Michel Leiris (Éditions de la N.R.F.)

Il est des heures de la journée, des phases de la vie et des moments du monde où l’homme abandonne le souci de créer pour le soin plus urgent d’un retour sur lui-même. Ce retour peut être un long voyage et la consignation attentive de ses étapes peut devenir, comme par mégarde, création : de là ces ouvrages essentiels, éléments d’une haute hygiène, doués d’une si grande efficacité libératrice pour leur auteur, mais aussi d’une valeur de renseignement et d’un pouvoir d’exhortation incomparables pour ses lecteurs. Je puis bien dire : pour ses frères, car la publication d’un journal intime, d’une confession, d’une méditation autobiographique, car le débat public, enfin, du « qui je suis » peut certes s’interpréter comme un appel à l’effort confraternel vers la connaissance de soi-même et de son prochain.
Ce débat, si rarement ouvert en toute honnêteté, si souvent entaché d’impureté, de pose et, plus souvent encore, d’une orgueilleuse impatience qui entraîne à feindre je ne sais quelle révélation, ce débat, je ne crois pas qu’on puisse le mener avec plus de modestie et de dépouillement que Michel Leiris. Parvenu à l’âge d’homme, il se trouve juché sur la crête incertaine d’où l’on contemple avec nostalgie les plateaux dévastés de sa jeunesse et de son enfance. Avec nostalgie, parce que l’enfance offrait un absolu que le progrès des années et les atteintes du monde extérieur ont irrémédiablement effrité, un absolu que toutes les constructions de l’âge mûr ne sauraient remplacer. Ainsi, de ce balcon aride, il ne me reste plus qu’à me pencher aridement sur « la métaphysique de mon enfance » qui m’a déterminé et qui, pour une part, me détermine encore ; il ne me reste plus qu’à considérer comment elle s’est faite et défaite afin de connaître quelles ruines elle a laissées en moi. Je remonterai au temps où les Couleurs de la vie de l’album d’Épinal me donnaient l’idée du vieillissement et de la mort et la petite fille du cacao Blooker tenant un nombre illimité de fois sa propre image la sensation de l’infini, où l’âme m’apparaissait comme « de part et d’autre traversée par une longue aiguille verticale, une de ces pâtisseries légères et sèches dites colifichets qu’on insère entre les barreaux des cages pour servir de nourriture aux petits oiseaux », où la Salamandre Radieuse et le chapeau haut-de-forme de mon père formaient, avec bien d’autres choses, les éléments prestigieux d’un « sacré quotidien » qui avait ses mythes, ses rites et ses lieux ; je prendrai conscience du rôle immense joué dans mon enfance et ma première jeunesse par le Théâtre qui m’a laissé mon goût présent des allusions et des métaphores, je chercherai au fond de ma mémoire comment ses personnages se sont fondus aux allégories des Belles Images et du Nouveau Larousse Illustré ainsi qu’aux figures familiales pour former un monde mythique au premier plan duquel apparaissent, impérieuses, régnant sur mes rêves et sur mon destin, Judith, la femme qui châtie, Lucrèce, la femme châtiée ; et je franchirai pas à pas les étapes de mon adolescence, nourrie de ces mythes et vivant de ces mythes et se battant contre eux, pour regagner le temps de ma « guérison », la présente crête amère de mon âge d’homme.
Le « sacré » de l’enfance, rien ne saurait m’en tenir lieu. Que je m’efforce d’en édifier un autre, à la mesure de ma lucidité, et que je m’y efforce seul ou avec l’aide de ceux qu’habite un besoin semblable, j’échouerai : le « sacré » doit être donné. Mais, à cet ancien « sacré » ai-je échappé tout à fait ? Non, puisque je ne suis pas tout à fait guéri. Pour une part il me contraint encore, bien que je n’y croie plus. Plus je m’en évade, plus je suis lucide, plus je semble libre, mais aussi plus le vide autour de moi s’accuse, moins j’aperçois une raison de vivre, moins je garde l’espoir de trouver en ce monde une chose « [pour quoi je sois capable de mourir ». Cependant, suis-je bien parvenu à l’Âge d’Homme ? De même qu’il n’était pas la majorité légale, peut-être n’est-il pas non plus la quarantaine, peut-être n’a-t-il rien à voir avec le nombre des années, peut-être n’est-il pas seulement conscience désenchantée et peut-être, au prix d’une épreuve acceptée, dois-je encore espérer l’Initiation.

La Nouvelle revue française, 27e année, n° 315, 1er décembre 1939, pp. 931-933.

De Revoil Beni-Ounif (Sud Algérien) où il est mobilisé durant la « drôle de guerre » et où Paulhan lui a envoyé la livraison de La N.R.F., Leiris lui écrit : «  J’ai été sensible au compte rendu de Pierre Leyris et à cet usage si fraternel qu’il fait du “je” » (lettre du 29 décembre 1939, Michel Leiris et Jean Paulhan, Correspondance 1926-1962, éd. Louis Yvert, Éditions Claire Paulhan, 2000, p. 150).

Mais Pierre Leyris ne semble pas avoir perçu le côté novateur du livre. Son article est élogieux, sensible, chaleureux, mais n’apporte pas grand-chose à Leiris. À ce moment, note Aliette Armel (op. cit., p. 400), ce dernier prépare La Règle du jeu, mais « n’écrit pas encore. Il se contente d’ouvrir des perspectives, déplorant de ne rien pouvoir attendre d’éventuelles critiques sur L’Âge d’homme : les journaux font plus de place à la guerre qu’à la littérature ! Le seul compte rendu qui lui parvient est publié dans la N.R.F., sous la plume de son ami Pierre Leyris. Il regrette que ce petit texte critique, très fidèle à la lettre et à l’esprit du récit, très sensible à son rapport au “sacré”, au temps, au théâtre, aux mythes, à l’initiation, ne soit pas suffisamment fouillé pour lui offrir des éléments de réflexion utiles à la suite de son travail. » Il faudra attendre la réédition du livre précédée du propre commentaire de Leiris «  De la Littérature considérée comme une tauromachie  » (1946), les appréciations de Gaëtan Picon (infra, partie D) et l’article - essentiel - de Maurice Blanchot (1947), puis les analyses qui suivront la publication de Fourbis (1955) - articles de Maurice Nadeau, de Michel Butor et de Jean-Bertrand Pontalis et nouvel article de Maurice Blanchot - pour que sa va-leur et son originalité soient enfin reconnues.

L’article de Maurice Blanchot (1947)

Le 9 avril 1946, Georges Bataille, directeur de Critique, écrivit à Pierre Prévost, rédacteur en chef : «  Il y aura lieu de donner un compte rendu de la réimpression de L’Âge d’homme. Le fait que ce livre est sorti dans l’été de 39 justifie qu’on en parle aujourd’hui. J’ai cette idée de demander à Sartre - étant donné le cas qu’il fait de Leiris et du livre. Qu’en pensez-vous ? » (Choix de lettres, 1917-1962, éd. Michel Surya, Gallimard, 1997, p. 289.) Et le 29 avril, au même : «  Si Sartre, ce qui est probable, n’accepte pas, nous pourrions demander à Blanchot. Sinon à Georges Limbour  » (p. 301). Ce sera Blanchot, dans le numéro d’avril 1947.

REGARDS D’OUTRE-TOMBE

Michel Leiris a fait précéder la nouvelle édition de L’Âge d’homme d’un essai en forme de préface qui en constitue le commentaire le plus juste et qui rend inutiles tous les autres. Dans cet essai, intitulé « De la littérature considérée comme une tauromachie », il éclaire parfaitement les intentions auxquelles nous devons ce livre, l’une des œuvres centrales de la littérature dite moderne. Qu’a-t-il voulu en voulant l’écrire ? D’abord, échapper à la gratuité des œuvres littéraires et accomplir un acte réel, menaçant pour son auteur et capable de signifier pour lui le même péril que représente dans d’autres jeux « la corne acérée du taureau » [L’Âge d’homme, « Folio », 2001, p. 10, édition désormais mentionnée AH]. En outre, réaliser une œuvre qui pût l’éclairer sur lui-même et éclairer les autres sur lui, en même temps le délivrer de certaines obsessions et lui permettre d’atteindre une véritable « plénitude vitale » [AH, p. 10]. Enfin, écrire un livre qui fût dangereux et pour ses autres livres et pour la littérature en général, en montrant « le dessous des cartes » [AH, p. 14], en faisant voir « dans toute leur nudité peu excitante les réalités qui formaient la trame plus ou moins déguisée, sous des dehors brillants », de ses autres écrits [AH, p. 14].
Toutes ces intentions répondent à des problèmes dont la littérature ne se sépare pas. Écrire n’est rien, si écrire n’entraîne pas l’écrivain dans un mouvement plein de risques qui le changera d’une manière ou d’une autre. Écrire n’est qu’un jeu sans valeur, si ce jeu ne devient pas une expérience aventureuse, où celui qui la poursuit, s’engageant dans une voie dont l’issue lui échappe, peut apprendre ce qu’il ne sait pas et perdre ce qui l’empêche de savoir. Et puis, écrire, oui, mais si écrire rend toujours plus malaisé l’acte d’écrire, tend à lui retirer les facilités que les mots ne cessent de recevoir des mains des plus habiles.
L’Âge d’homme n’est pas une autobiographie, ni de simples confessions ; encore moins s’agit-il de Mémoires. L’autobiographie est l’œuvre d’une mémoire vivante, vitale, qui veut et peut ressaisir le temps dans son mouvement même. L’autobiographie, en dehors de son contenu, vaut par son rythme, par son épanchement, qui n’est pas ici synonyme de confidence mais évoque la puissance du flot, la vérité de quelque chose qui coule, s’étend et ne prend forme que dans le flux. Henri Brulard, Souvenirs d’égotisme, parfois Quincey et la deuxième partie de Si le grain ne meurt sont les modèles de cette histoire qui se retrouve, non pas histoire déjà faite et figée, mais existence tournée vers l’avenir et qui, au moment qu’elle se raconte, semble toujours en train de se faire, inconnue à celui même qui la raconte au passé. Pour les Mémoires, on sait ce qu’il en est : reconstitutions délibérées et méthodiques, œuvres de réflexion, quelquefois d’art et de science. L’existence ici (même s’il s’agit d’une existence privée) est histoire parce qu’elle est historique. Elle se présente comme ayant toujours été, avec cette dignité et cette solennité qu’elle doit à la présence monumentale d’un passé sur lequel l’auteur lui-même n’a plus de droit. Les Mémoires d’outre-tombe ont cette vertu exemplaire : elles surgissent de la tombe, dit M. Maurice Levailant [1], et Chateaubriand, avec son sens incomparable du passé, le confirme en des termes dont on ne peut sourire : « On m’a pressé de faire paraître de mon vivant quelques morceaux de ces Mémoires ; je préfère parler du fond de mon cercueil ; ma narration sera alors accompagnée de ces voix qui ont quelque chose de sacré, parce qu’elles sortent du sépulcre. » Mais, à dire vrai, dans ces Mémoires, ce n’est pas la mort qui parle, mais l’existence comme morte, comme ayant toujours été, toujours révolue, immobilisée dans une vie grandiosement étrangère à tout avenir et même à l’avenir de la mort.
L’Âge d’homme se rapproche des Confessions. Comme dans les Confessions, son auteur veut « s’exposer », « confesser publiquement certaines des déficiences ou des lâchetés qui lui font le plus honte » [AH, p. 10]. Les Confessions ont pour objet de rendre public ce qui n’est que privé, et cela dans une intention morale ou du moins pratique. On se confesse, d’abord, pour mettre au jour ce qui est caché, ensuite pour rendre le jour juge de cette profondeur cachée, enfin pour se décharger sur le jour de cette vie occulte. Michel Leiris nous a dit dans sa préface : « Par le moyen d’une autobiographie portant sur un domaine pour lequel, d’ordinaire, la réserve est de rigueur (...) je visais à me débarrasser de certaines représentations gênantes en même temps qu’à dégager avec le maximum de pureté mes traits, aussi bien à mon usage propre qu’afin de dissiper toute vue erronée de moi que pourrait prendre autrui » [AH, p. 12]. Et il parle ensuite de catharsis, de délivrance, d’une discipline venant compléter les premiers résultats d’une cure psychanalytique. Peut-être est-ce là dans le livre une intention assez obscure. On pourrait remarquer que cette intention contredit les autres, que si l’auteur écrit pour se délivrer d’obsessions dangereuses, ce « bien » qu’il escompte de son livre en diminue grandement le caractère menaçant. Qu’à force de sincérité il pense se guérir de « certaines déficiences et lâchetés » [AH, p. 10], il pourra bien, dans le même temps, éprouver tout ce que cette sincérité a de dangereux pour lui, en lui rendant plus difficiles les relations avec certains de ses proches, mais, finalement, ce ne sera qu’un mal en vue d’un bien, un inconvénient momentané qu’il accepte pour se débarrasser d’inconvénients bien plus graves, un effort risqué pour vivre désormais à l’abri des risques que représentent obsessions et déficiences.
On pourrait remarquer encore que la confession suppose un étrange enchevêtrement de motifs et d’effets. Certes, s’avouer lâche, cela n’est pas si facile. Mais, justement, cela ne va pas sans courage, et le témoin de la confession risque d’apercevoir derrière la lâcheté surtout la fermeté courageuse qui se confesse, et il verra d’autant mieux que l’aveu sera franc, rigoureux, juste. Si, en outre, celui qui avoue ses déficiences, compte sur cet aveu pour s’en délivrer, si, se confessant lâche, il se retrouve, après cette confession, le plus courageux des hommes, l’on voit comme l’opération se révèle en définitive avantageuse et propre à récompenser celui qui l’a tentée pour ses risques.
Ces difficultés, l’auteur de L’Âge d’homme non seulement ne les ignore pas, mais il les dénonce, ou du moins il en dénonce d’autres qui sont équivalentes. Celles-ci d’abord : c’est que le danger auquel on s’expose en écrivant est rarement mortel. La corne de taureau qui menace l’écrivain n’est qu’une ombre de corne. Le scandale peut être grand, mais la littérature est cette épée qui guérit celui qu’elle blesse : la valeur esthétique du scandale, sa beauté, bientôt le transforment, et le livre pour lequel on a risqué le mépris vous apporte à la fin l’admiration et la gloire. La tricherie est donc au point de départ de toute entreprise de littérature comme tragédie. Mais il y a plus grave : « Ce que je méconnaissais, c’est qu’à la base de toute introspection il y a goût de se contempler et qu’au fond de toute confession il y a désir d’être absous » [AH, p. 13]. À la vérité, ce goût et ce plaisir sont les seuls « bénéfices » immédiats que réserve la confession à quiconque s’y abandonne, les autres avantages que nous avons signalés demeurant très ambigus : se peindre tel que l’on est, c’est-à-dire plus médiocre que l’on ne voudrait paraître et que les autres ne vous voient, cet aveu a beau nous promettre pour plus tard d’importantes consolations, au moment qu’il se fait, seuls comptent l’ennui et la difficulté de le faire ; celui qui s’avoue lâche aperçoit la lâcheté qu’il avoue et non le courage de son aveu, et le livre où cet aveu s’inscrit n’est encore qu’une ébauche balbutiante, qui ignore tout à fait son destin à venir d’œuvre réussie et louée et admirée. L’aveu est donc bien un risque ; remède, mais peut-être illusoire, qui, loin de faire disparaître les choses obscures, les rendra plus obscures, plus obsédantes et précipitera la faillite qu’il devait empêcher.
« Me regarder sans complaisance, c’était encore me regarder, maintenir mes yeux fixés sur moi au lieu de les porter au delà pour me dépasser vers quelque chose de plus largement humain » [AH, p. 13]. Sur ce plan, la confession est en effet secrètement minée par les satisfactions qu’elle apporte. Certains tirent orgueil de leurs humiliations et tirent plaisir de leurs confidences humiliantes : c’est parfois le cas de Rousseau. Mais le plaisir peut être d’un ordre plus subtil et plus redoutable. L’on met ainsi de la complaisance à se regarder sans complaisance, on trouve une volupté trouble à tout tirer au clair, et la rigueur devient faiblesse. Plus on sera franc, plus la franchise satisfera la duplicité du fond du cœur. Plus on se montrera exact avec soi, et plus cette exactitude sera source de dangereux écarts. Il y a un péché de la confession, que nulle confession ne peut rattraper, puisqu’il se commet en s’avouant et s’aggrave dès qu’on l’absout : la faute est ici liée à la justification, à l’innocence, et cependant vouloir cette innocence, cela est nécessaire, l’on ne peut non plus s’en dispenser, en sorte que tout est faute et l’aveu et le refus de l’aveu. Telle est à peu près la catégorie du démoniaque dont a parlé Kierkegaard.
Michel Leiris a choisi la faute de l’aveu, et cette faute est sans doute felix culpa puisque nous lui devons un livre dès aujourd’hui classique. Mais, il faut encore observer que la complaisance est ici le contraire de la complaisance, que non seulement elle ne signifie pas un penchant excessif à parler mais a plutôt son origine dans le refus de ne rien dire, dans un « Je ne puis parler » qui par ses excès finit par lui ouvrir la bouche. « Tous mes amis le savent : je suis un spécialiste, un maniaque de la confession ; or, ce qui me pousse - surtout avec les femmes - aux confidences, c’est la timidité. Quand je suis seul avec un être que son sexe suffit à rendre si différent de moi, mon sentiment d’isolement et de misère devient tel que, désespérant de trouver à dire à mon interlocutrice quelque chose qui puisse être le support d’une conversation, incapable aussi de la courtiser s’il se trouve que je la désire, je me mets, faute d’un autre sujet, à parler de moi-même ; au fur et à mesure que s’écoulent mes phrases la tension monte, et il advient que j’en arrive à instaurer entre ma partenaire et moi un surprenant courant de drame, car, plus mon trouble présent m’angoisse, plus je parle de moi d’une manière angoissée, appuyant longuement sur cette sensation de solitude, de séparation d’avec le monde extérieur, et finissant par ignorer si cette tragédie par moi décrite correspond à la réalité permanente de ce que je suis ou n’est qu’expression imagée de cette angoisse momentanée que je subis sitôt entré en contact avec un être humain et mis, en quelque manière, en demeure de parler » [AH, pp. 155-156].
On voit comment la parole la plus profonde naît du vertige qui monte de l’impossibilité de parler, on voit aussi que cette parole a pour motif et pour seul thème sa propre impossibilité : elle se parle comme ne parlant pas et, à cause cela, elle est sans limites, rien ne peut l’interrompre puisqu’elle n’a aucun contenu à épuiser, - rien, si ce n’est qu’à un certain moment elle se découvre parlant, parlant sans fin et ainsi, consciente de sa tricherie, se renvoie-t-elle au silence, dans la honte et la haine de cette vaine parole. De la confidence orale au livre, la distance est grande. Parler, l’auteur ici l’a voulu délibérément, et avec un souci de maîtrise, une sévérité d’examen qui n’autorisent pas la démesure d’un langage sans frein. Cependant, en parlant, son but est encore de donner la parole à ce qui en lui ne parle pas, de forcer le silence de ce qui veut se taire. L’Âge d’homme est justement ce moment de la maturité où au règne de l’intimité silencieuse, du mutisme en soi et sur soi qui est celui de l’enfance et de l’adolescence, il est brutalement mis fin par une parole exigeante, explicative et dénonciatrice. À la complaisance du silence qui est la faute du premier âge, faute de l’innocence qui ne veut rien dire et n’a rien à dire, l’âge d’homme substitue la complaisance du langage, la faute qui veut se reconnaître pour faute et par là retrouver l’innocence, l’innocence de la faute.
Le livre de Michel Leiris n’est en rien un vertige, il se refuse à la spontanéité des confidences à bouche ouverte où le fond se révèle avec la force incoercible d’humeurs se frayant un chemin vers le dehors. Pour écrire cette vie « vue sous l’angle de l’érotisme » [AH, p. 18], il nous le dit, il s’est imposé des règles. Il ne s’est pas confié à l’élan des souvenirs ni à la simple succession chronologique. Comme tout auteur d’autobiographie, il veut ressaisir sa vie, la « ramasser en un seul bloc solide » [AH, p. 19], mais il le fait par le moyen d’une vue ordonnatrice, d’une clairvoyance préalable qui dispose cette existence selon les thèmes profonds qu’elle y a reconnus. Ces règles strictes, cette discipline qu’il observe et dans l’expression et dans l’interprétation de soi, c’est tout cela qui lui semble assurer à son entreprise la plus grande chance de vérité et la rendre aussi le plus semblable aux jeux tauromachiques où le combat force la menace surgie de l’instinct à se composer avec un cérémonial auquel rien ne peut être changé. Le paradoxe de ces Confessions, si c’en est un, vient donc de ceci : l’auteur les sent dangereuses pour lui-même, non en raison de leur licence et de leur mouvement déréglé, mais à cause de la rigueur des règles qu’il s’impose pour les écrire et de l’objectivité lucide qu’il veut atteindre en les écrivant. Et il s’en suit cet autre paradoxe : c’est que le ton de ces confidences est presque toujours réservé, réticent, et pourtant cette réserve et cette réticence, loin de diminuer la franchise qui semble aussi grande que possible, au contraire la garantissent et lui donnent un caractère de nécessité. La franchise qui dit tout ne dit qu’elle-même, et elle le dit peut-être par hasard. Mais la franchise qui se réserve pour tout dire dit aussi la réserve à partir de laquelle elle parle, qui l’oblige à parler, lui en fait un devoir, en lui interdisant tout désaveu, toute reprise et toute excuse. Le ton « objectif » de L’Âge d’homme, la froideur vigilante, parfois presque compassée, qui s’y fait jour répondent au « Je ne veux pas parler » souterrain, sont comme l’écho de la timidité dont il a été fait mention, de cette réticence foncière qui d’abord empêche puis rend folle toute communication. Mais, ici, le vertige est devenu lucidité et l’angoisse est sang-froid.
L’Âge d’homme est un essai d’interprétation de soi, où le détail des goûts, le hasard de la conduite, toute la poussière anecdotique de la vie, tenue généralement pour insignifiante, est rapportée à des thèmes autour desquels s’organise le sens profond de l’existence. Tentative fort différente d’une autobiographie ordinaire et d’autant plus significative qu’elle échappe au piège des explications causales et des vues systématiques, comme celle de la psychanalyse ou même de l’interprétation, de la compréhension à tout prix. Il y a là une mesure et une maîtrise rares : souci de se voir qui n’altère pas la vue, pouvoir de se comprendre qui ménage les mouvements peu compréhensibles, sentiment du tragique de la condition humaine entrevu à travers ses propres difficultés, sans que celles-ci soient exaltées ni abaissées. Dans le petit livre intitulé L’Aveu, Arthur Adamov a lui aussi tenté une confession dont le pathétique et la sincérité ne se contestent pas, et il a tenté en outre de lier les obsessions qui sont les siennes à la situation du monde en général, tel qu’il apparaît aujourd’hui. Mais il n’a pu poursuivre pleinement ni l’un ni l’autre dessein qui sans cesse se brouillent et s’interrompent. Le pathétique même de son histoire l’oblige à s’en tenir au seul pathétique qu’il ne peut maîtriser et dont il ne nous donne que de brèves images ; et le sentiment que son mal est aussi le mal du monde lui met en mains des possibilités d’explication et de justification trop aisées qui le détournent de soi et de la vue rigoureuse et exigeante sans laquelle « l’aveu » reste peut-être une tentation.
La « forme » même de L’Âge d’homme, cette roideur qu’on y trouve dans l’expression, la contrainte ordonnée qui permet le débridement, la réticence qui est franchise, tous ces traits qui ne sont pas de simples procédés d’écriture, mais font partie de l’existence qu’ils aident à mettre à découvert. Michel Leiris nous explique que, dès sa quinzième année, il a recherché dans l’habillement comme dans les manières, « le genre anglais (...) le style propre et correct - voire un peu guindé et même funèbre » [AH, p. 183]. Et il ajoute : « Cela correspondait à une tentative symbolique de minéralisation, réaction de défense contre ma faiblesse interne et l’effritement dont je me sentais menacé ; j’aurais voulu me faire une sorte de cuirasse, réalisant dans mon extérieur le même idéal de roideur que je poursuivais poétiquement » [AH, pp. 183-184]. Cependant, ce « froid glacial » [AH, p. 184], cette affectation d’impassibilité, ce masque pareil à une figure de plâtre n’ont eux-mêmes été choisis qu’en vertu d’un souci et d’un appel plus profonds. Le « froid » et le visage de pierre sont utilisés comme moyens de défense, mais c’est que le « froid » est aussi désiré pour lui-même, et aux rêves de marbre s’associent les mouvements de la sensibilité la plus vive. Dans Aurora, œuvre littéraire en apparence toute gratuite, sans autre raison que le travail des mots, mais dans laquelle l’on retrouve, enfoncés dans les images et les symboles, tous les thèmes dont L’Âge d’homme nous montre la signification vitale [2], l’un des personnages déclare : « Je dois dire que de tous temps la vie s’est confondue pour moi avec ce qui est mou, tiède et sans mesure. N’aimant que l’intangible, ce qui est hors de la vie, j’identifiai arbitrairement tout ce qui est dur, froid, ou bien géométrique avec cet invariant... » [Aurora, Gallimard, coll. « L’Imaginaire », 1997, p. 83]. Et ce Damoclès Siriel dit encore : « Nuit et jour la mort me surplombait comme une morne menace. Peut-être m’efforçais-je de croire que je la déjouerais par cette minéralité, qui me constituerait une armure, une cachette aussi (pareille à celle que se font de leur propre corps les insectes qui feignent d’être morts pour résister à un danger) contre ses attaques mouvantes mais infaillibles. Craignant la mort, je détestais la vie (puisque la mort en est le plus sûr couronnement) » [Aurora, p. 84].
Nous ne voulons pas entrer dans le mouvement des thèmes, dans cet entremêlement qui unit ce qui est déchiré et ce qui est aimé, ce qui blesse et ce qui rassure, ce qu’on aime comme image de la mort et ce qu’on aime comme chance de ne pas mourir. Tout cela appartient au livre. Mais nous voudrions montrer à quel point l’ambiguïté des motifs en approfondit la signification. Damoclès Siriel nous parle de la menace de la mort qui le surplombe nuit et jour. Cette menace surplombe aussi constamment L’Âge d’homme. Mais ce n’est pas une menace vague, ignorante de ce qu’elle représente et étrangère à sa nature. L’un des passages les plus importants du livre nous semble être celui-ci : « Je ne puis dire à proprement parler que je meurs, puisque - mourant de mort violente ou non - je n’assiste qu’à une partie de l’événement. Et une grande partie de l’effroi que j’éprouve à l’idée de la mort tient peut-être à ceci : vertige de rester suspendu en plein milieu d’une crise dont ma disparition m’empêchera, au grand jamais, de connaître le dénouement. Cette espèce d’irréalité, d’absurdité de la mort est (...) son élément radicalement terrible » [AH, pp. 85-86]. On le voit par ces mots si clairs : la crainte de mourir est aussi la crainte de ne pouvoir mourir. Le fait que nous ne pouvons pas éprouver jusqu’au bout la réalité de la mort rend la mort irréelle, et cette irréalité nous condamne à craindre de ne mourir qu’irréellement, de ne pas vraiment mourir, de demeurer comme pris, à jamais, entre la vie et la mort, dans un état de non-existence et de non-mort, duquel toute notre vie prend peut-être son sens et sa réalité. Nous ne savons pas que nous mourons. Nous ne savons pas non plus que les autres meurent, car la mort d’autrui nous demeure étrangère et demeure toujours incomplète, puisque nous qui la connaissons, nous vivons. Nous ne nous reconnaissons certes pas immortels, mais nous nous voyons plutôt condamnés, dans la mort même, à l’impossibilité de mourir, à l’impossibilité d’accomplir, de ressaisir le fait de notre mort en nous y abandonnant d’une manière décidée et décisive.
Un tel vertige entre vivre et mourir explique, d’après Michel Leiris, que, dans la vie, ce qui est simulacre de mort, perte de soi, puisse quelquefois nous rassurer contre la mort et nous aider à la regarder en face. « S’il arrive que l’on songe à l’amour comme moyen d’échapper à la mort - de la nier ou, pratiquement, de l’oublier - c’est peut-être parce qu’obscurément nous sentons que c’est le seul moyen dont nous disposions d’en faire un tant soit peu l’expérience, car, dans l’accouplement, nous savons au moins ce qui se passe après et pouvons être le témoin - d’ailleurs amer - du désastre consécutif » [AH, pp. 86-87]. Mais, ce qui est en jeu, ce n’est pas « le besoin de savoir », et ce qui se passe après, nous n’avons qu’indirectement le désir de le connaître : nous voulons être sûrs de la mort comme achevée, comme d’un tout réel et vrai, et c’est pourquoi, après nous intéresse, parce que « après la mort » serait la preuve que la mort est sinon dépassée, du moins bel et bien passée, accomplie. Nous ne voulons pas pour lui-même d’un au-delà de la mort, mais, artificieusement, nous désirons pouvoir nous regarder morts, nous assurer de notre mort en dirigeant sur notre néant, d’un point situé au delà de la mort, un véritable regard d’outre-tombe. Par ce même mouvement, l’amour, dans la mesure où, selon Michel Leiris et les mythes traditionnels, il est la mort vécue à l’avance et comme jusqu’au bout, a toujours peur de ses lendemains, de son avenir, parce qu’il craint de devenir son propre réveil, ce moment profondément misérable où il se découvre non pas fini, mais, dans cette fin même, inaccompli, n’ayant jamais été, la vaine et interminable durée de ce qui pourtant n’était pas. Et c’est pourquoi l’amour fait quelquefois appel à la mort pour recevoir d’elle son achèvement, comme si la mort, elle-même inachevée et toujours incomplète quand elle est mort de l’homme seul, pouvait s’accomplir vraiment en devenant la mort unique de deux êtres déjà morts à eux-mêmes, de sorte que « l’amour plus fort que la mort » aurait ce sens mythique : l’amour triomphe de la mort en mettant fin à la mort, en faisant d’elle une vraie fin.
« Depuis longtemps, je confère à ce qui est antique un caractère franchement voluptueux. Les constructions [de marbre] m’attirent par leur température glaciale et leur rigidité. Il arrive que je m’imagine allongé sur des dalles (dont je sens le froid sur ma peau) ou debout contre une colonne à laquelle est collé mon torse [3]. » Et dans Aurora où Damoclès Siriel fait l’amour avec des figures d’albâtre aux crânes nus comme des cailloux, il est dit : « L’amour pour moi fut toujours lié à cette idée de la dureté, mes dents, froides pierrailles de ma bouche, me semblant dès cette époque l’organe qui, plus que tous les autres, à l’amour était destiné » [p. 84]. Ainsi comprenons-nous que « le froid » n’est pas une simple réaction de défense pour préserver contre autrui et contre la mort une intimité menacée, mais qu’il est aussi ce qui ouvre cette intimité à autrui, parce que la froideur du marbre et l’intangibilité de la pierre sont les images privilégiées par lesquelles mort et autrui se confondent, et par lesquelles, aussi, la mort s’anticipe pour s’imposer dès ce monde dans sa plénitude monumentale soustraite à l’effritement du temps. Les subterfuges de la sensibilité, on le voit, sont infinis. Ce qui nous est montré comme une tentative pour déjouer la mort est déjà présence de la mort, l’introduit au cœur de l’être, la fait aimer et désirer et n’entretient la crainte que pour mieux la faire reconnaître sous une forme pleine et réelle qui la rende étrangère à l’inachèvement de la vie et à l’irréalité du « Je meurs ».
Dans Aurora, nous lisons ces phrases : « Il m’est toujours plus pénible qu’à quiconque de m’exprimer autrement que par le pronom JE ; non qu’il faille voir là quelque signe particulier de mon orgueil, mais parce que ce mot JE résume pour moi la structure du monde [4]. » Mais, un peu plus loin, nous lisons encore : « M’y voici venu à la Mort cathédrale, à cette troisième singulière personne que tout à l’heure je biffais d’un trait de plume, la Mort, fourche grammaticale qui assujettit le monde et moi-même à son inéluctable syntaxe, règle qui fait que tout discours n’est qu’un piètre mi-rage recouvrant le néant des objets, quels que soient les mots que je prononce et quel que soit le JE que je mette en avant » [pp. 40-41]. Aurora est le récit des métamorphoses par lesquelles le JE se change en IL et le IL tente en vain, par des transformations de plus en plus exténuantes, de tomber au-dessous du CELA pour atteindre un rien véritable. Mais L’Âge d’homme nous a déjà montré comment au fond du JE et s’unissant sans cesse à lui, dans la crainte même qu’il inspire et l’angoisse qu’il fait naître, le IL de la mort se propose avec son éternité de marbre et sa froide impassibilité. Dans le recueil de rêves, intitulé Nuits sans nuit, nous est rapporté, à la date du 12-13 juillet 1940, le rêve suivant : « Réveil (avec cri que Z... [Louise Leiris dite Zette] m’empêche de pousser), ayant rêvé ceci : j’introduis ma tête, comme pour regarder, dans un orifice à peu près semblable à un œil de bœuf donnant sur un lieu clos et sombre, qui ressemble à un grenier cylindrique en pisé (...). Mon angoisse est due à ce que, me penchant sur cet espace claquemuré que je surprends dans son obscurité intérieure, c’est en moi-même que je regarde. » L’Âge d’homme est ce regard lucide par lequel le JE, pénétrant son « obscurité intérieure », découvre que ce qui en lui regarde, ce n’est plus le JE, « structure du monde », mais déjà la statue monumentale, sans regard, sans figure et sans nom : le IL de la Mort souveraine.

Critique, 2e année, n° 11, avril 1947, pp. 291-301, repris dans La Part du feu, Gallimard, 1949, pp. 247-258.

L’article de Gaston Ferdière

Psychiatre, proche des surréalistes, militant dans les milieux de gauche et anarchistes, Gaston Ferdière (1907-1990) a probablement connu Leiris dans les années 20 ou 30, peut-être à la revue Masses. C’est lui qui, directeur de l’asile de Rodez quand Antonin Artaud y était interné (de 1943 à 1946) fit subir à ce dernier des électrochocs dont le bienfait sera contesté. En 1945, il dirigeait la collection « Humour » dans laquelle parut La Place de l’Étoile de Desnos et où étaient prévus des « cahiers collectifs » avec Leiris, Michaux, Prévert, Queneau, etc., cahiers qui ne parurent jamais. Il est l’auteur des Mauvaises fréquentations : mémoires d’un psychiatre (J.-C. Simoën, 1978).

OÙ UN HOMME DE LETTRES FAIT FIGURE DE PRECURSEUR AUX YEUX DU PSYCHIATRE

L’œuvre de Michel Leiris ne s’est que tardivement épaissie et il semble bien qu’elle est en train d’acquérir une audience de plus en plus large. Nous sommes cependant quelques-uns à la suivre avec passion depuis plus d’un quart de siècle : c’est qu’elle nous apparaît comme une des plus importantes et des plus significatives de notre époque ; le psychiatre se doit d’en connaître quelques aspects - il est bien entendu qu’on ne peut séparer ceux-ci qu’au prix de laborieux artifices : il n’y a qu’un Leiris, personnalité trop forte et trop accusée pour paraître multiple.
Je suis sûr que notre ami Henri Ey, qui a fondé avec Michel Leiris le cercle taurin de la capitale [5], possède dans sa bibliothèque d’aficionado cet admirable Miroir de la tauromachie paru grâce à G.L.M. en 1938, avec trois dessins d’André Masson aussi profonds que le texte qu’ils accompagnent ; je suis sûr aussi qu’il a plus d’une fois relu la copieuse préface composée en décembre 1945 et janvier 1946 pour la [réédition] de L’Âge d’homme : « De la Littérature considérée comme une tauromachie ».
Les amateurs de mots et de langage - je pense à Jacques Delmond dont je ne suis pas près d’oublier les travaux sur la schizophasie... et à quelques autres, trop rares à mes yeux - font grand cas des anciens articles de Leiris dans La Révolution surréaliste (révisez votre manuel de Nadeau), du Glossaire j’y serre mes gloses et de la luxueuse plaquette d’Aubier [6], Bagatelles végétales (1956) où abondent mots-valises et contrepèteries.
Le Point cardinal (1927), si élégant dans la collection célèbre « Les Cahiers nouveaux » (éditions du Sagittaire), Haut mal (1943) dans la robe moderne de la collection de Gallimard « Métamorphoses », le soi-disant roman ( !) Aurora (1946) ouvriront à ceux d’entre vous qui aspirent au « monde invisible » les fameuses « portes d’ivoire ou de corne » du rêve... et de la poésie [7].
Quant à ceux qui, comme moi-même, désirent confronter minutieusement les observations de notre propre discipline à celles de l’ethnologie et, sous aucun prétexte, se contenter de ces rapprochements hâtifs et stériles qu’a dénoncés Roger Caillois il y a belle lurette - que d’exemples à fournir à celui-ci au fil des années et que d’eau à porter à son moulin ! -, ils se sont longuement penchés sur L’Afrique fantôme (Gallimard, 1934), journal intime de l’ethnologue Michel Leiris, recueil de notes prises au jour le jour au cours de la mission Dakar-Djibouti et dédié à Marcel Griaule lui-même [8]. Ils ont pu le compléter récemment par Contacts de civilisation en Martinique et en Guadeloupe (Gallimard, 1955) et La Possession et ses aspects théâtraux chez les Éthiopiens de Gondar (Plon, 1958), et cette dernière publication a dû, je pense, faire les délices de notre sorcier national, Henri Aubin [9].

***

Dans son ouvrage récent consacré à L’Auto-analyse (P.U.F.), Anzieu consacre tout un développement au cas de Michel Leiris [10] : l’autoanalyse de celui-ci, commencée dans L’Âge d’homme, se poursuit dans les deux volumes de La Règle du jeu : Biffures (1948) et Fourbis (1955). Elle n’approche guère de sa fin - c’est tant mieux pour nous ! - et il est bien probable qu’elle ne sera jamais achevée : c’est le type même de la psychanalyse « interminable » (si ce point éveille votre attention, vous pourrez vous reporter à la très belle étude de J.-B. Pontalis dans le numéro de décembre 1955 des Temps modernes [11]).
Pour vous engager à entrer dans la forêt, j’en détache un rameau à votre intention : c’est dans L’Âge d’homme, une double page du chapitre V, « La Tête d’Holopherne » ; elle s’intitule « Gorge coupée » (voici d’autres titres significatifs du même chapitre : « Sexe enflammé » - « Pied blessé, fesse tordue, tête ouverte » - « Cauchemars » - (...) « Points de suture ») ; je propose un sous-titre dans le style d’une communication à une société savante et vous verrez pourquoi.

GORGE COUPÉE


(Accidents psychologiques graves consécutifs à une adénectomie)

Âgé de cinq ou six ans, je fus victime d’une agression (c’est moi qui souligne ; cette note est valable pour la citation tout entière). Je veux dire que je subis dans la gorge une opération qui consista à m’enlever des végétations ; l’intervention eut lieu d’une manière très brutale, sans que je fusse anesthésié. Mes parents avaient d’abord commis la faute de m’emmener chez le chirurgien sans me dire où ils me conduisaient. Si mes souvenirs sont justes, je m’imaginais que nous allions au cirque ; j’étais donc très loin de prévoir le tour sinistre que me réservaient le vieux médecin de la famille, qui assistait le chirurgien, et ce dernier lui-même. Cela se déroula, point pour point, ainsi qu’un coup monté et j’eus le sentiment qu’on m’avait attiré dans un abominable guet-apens. Voici comment les choses se passèrent : laissant mes parents dans le salon d’attente, le vieux médecin m’amena jusqu’au chirurgien, qui se tenait dans une autre pièce en grande barbe noire et blouse blanche (telle est, du moins, l’image d’ogre que j’en ai gardée) ; j’aperçus des instruments tranchants et, sans doute, eus je l’air effrayé car, me prenant sur ses genoux, le vieux médecin dit pour me rassurer : « Viens, mon petit coco ! On va jouer à faire la cuisine. » À partir de ce moment je ne me souviens de rien, sinon de l’attaque soudaine du chirurgien qui plongea un outil dans ma gorge, de la douleur que je ressentis et du cri de bête qu’on éventre que je poussai. Ma mère, qui m’entendit d’à côté, fut effarée.
Dans le fiacre qui nous ramena je ne dis pas un mot ; le choc avait été si violent que pendant vingt-quatre heures il fut impossible de m’arracher une parole ; ma mère, complètement désorientée, se demandait si je n’étais pas devenu muet. Tout ce que je me rappelle de la période qui suivit immédiatement l’opération, c’est le retour en fiacre, les vaines tentatives de mes parents pour me faire parler puis, à la maison : ma mère me tenant dans ses bras devant la cheminée du salon, les sorbets qu’on me faisait avaler, le sang qu’à diverses reprises je dégurgitai et qui se confondait pour moi avec la couleur fraise des sorbets.
Ce souvenir est, je crois, le plus pénible de mes souvenirs d’enfance. Non seulement je ne comprenais pas que l’on m’eût fait si mal, mais j’avais la notion d’une duperie, d’un piège, d’une perfidie atroce de la part des adultes, qui ne m’avaient amadoué que pour se livrer sur ma personne à la plus sauvage agression. Toute ma représentation de la vie en est restée marquée : le monde, plein de chausse-trapes, n’est qu’une vaste prison ou salle de chirurgie ; je ne suis sur terre que pour devenir chair à médecins, chair à canons, chair à cercueil ; comme la promesse fallacieuse de m’emmener au cirque ou de jouer à faire la cuisine, tout ce qui peut m’arriver d’agréable en attendant n’est qu’un leurre, une façon de me dorer la pilule pour me conduire plus sûrement à l’abattoir où, tôt ou tard, je dois être mené. - L’Âge d’homme (pp. 111-113 [AH, pp. 103-104]).

Dès une première lecture en 39, ce souvenir d’enfance si effroyable me troubla profondément. « Toute ma représentation de la vie en est restée marquée », affirmait Leiris dont je connaissais l’attitude névrotique et l’anxiété majeure. Cette auto-observation si complète - aucun détail essentiel ne manque - et d’une précision toute scientifique me parut d’un intérêt capital à la fois pour l’oto-rhino-laryngologiste et pour le neuropsychiatre - j’ajouterais aujourd’hui : l’anesthésiste. Je m’empressai de la détacher, de la faire taper à la machine et l’envoyai à une revue éditée par un laboratoire (je ne me souviens plus de son nom : Le Paris-médical peut-être ? [12]). Je le faisais avec l’assentiment de Leiris auquel je n’avais pas manqué de soumettre le commentaire qui entourait son texte, un court « chapeau », comme on dit en argot journalistique, se bornant à rappeler quelques faits que j’avais personnellement observés et qui m’avaient choqué : enfants grossièrement trompés par leur famille ou par des praticiens ; se trouvant tout à coup en face d’un opérateur ganté de caoutchouc, à la blouse tachée de sang, parlant à travers un masque ; saisis par des mains étrangères, maintenus de force, roulés dans un drap, parfois ligotés, etc.
Cette publication eut un retentissement auquel je ne m’attendais guère et la revue me transmit un courrier assez abondant venu de tous les coins de la France, lettres de confrères de médecine générale et d’oto-rhino-laryngologistes, de chefs de clinique et de professeurs de faculté... ; tous déploraient avec moi un appareil de Grand-Guignol et ajoutaient que, pour des hommes de cœur, il était bien facile à éviter : sans retard, il fallait « humaniser l’amygdalectomie » (c’est le mot de Ginsbourg). Comme j’avais informé Leiris de cette correspondance, il me répondit par une carte inter-zone assez amusante : en face de « je suis » imprimé (vous vous souvenez [13]) il avait écrit : « dans mon petit musée » (c’était le musée de l’Homme !). Je dépouillai ces documents et en proposai à la revue la « substantifique moelle » : je ne sais ce qu’il advint de ce travail et ne pensais plus à ce sujet jusqu’en 1955.

***

C’est en 1955 en effet que virent le jour les travaux de Mora et de P.-L. Klotz consacrés aux accidents psychiques observés après l’amygdalectomie : le premier en mai dans la Revue de neuropsychiatrie infantile ; le second en février (Revue A.M.I.F.) et en octobre (communication au Congrès de la Société française d’oto-rhino-laryngologie). Klotz a encore publié un article dans La Gazette des hôpitaux d’avril 1956 et un autre dans les Archives françaises de pédiatrie de mars 1957 ; ce dernier en collaboration avec Yvonne Rozec-Juery qui, je crois, a fait sa thèse sur ce sujet (Paris, 1956), est sui d’une importante bibliographie.
Je me borne à reproduire le résumé de la seconde observation de P.-L. Klotz ; elle a justement été communiquée par Lebovici et rappelle de fort près l’observation de Leiris.

Enfant V..., 8 ans. Est amené dans le service du Prof. Heuyer, en 1946, pour un spasme de l’élocution datant de un an. Cet enfant, d’intelligence normale, deuxième d’une famille sans antécédents pyscho- ou névro-pathiques, présentait à la fois un certain degré de bégaiement tonique et un spasme à type d’ouverture forcée de la bouche, affectant l’aspect d’un tic chaque fois qu’il cherchait à parler. Un an plutôt, cet enfant avait subi une amygdalectomie, sans préparation et sans anesthésie. On le soumet pendant six mois à une psychothérapie individuelle, d’inspiration psycho-analytique, au cours de laquelle s‘extériorise, surtout dans les dessins, une anxiété à type de castration. L’intervention avait provoqué la formation d’un complexe de culpabilité d’origine œdipienne. L’enfant guérit de son tic, mais il persiste chez lui un certain degré d’anxiété, avec manifestations rituelles à type obsédant. Ici encore la responsabilité de l’amygdalectomie est bien établie.

Pour terminer, je vous demande d’examiner avec attention la bibliographie proposée et d’en tirer une conclusion qui convient à mon propos.
Du côté français, le premier cas paraît signalé par Campan et Enguilabert dans une communication à la Société française d’anesthésie en janvier 1953 : il concerne une arriérée faisant, à la suite de l’amygdalectomie, une régression mentale sévère.
À l’étranger, l’étude de Coleman du New York medical journal est de 1950 : « The Psychological implications of tonsillectomy » (l’auteur va jusqu’à se demander, suivant Klotz, si, chez certains enfants, les dangers psychologiques de l’opération ne devaient pas en dépasser les avantages) ; le cas de Levy (American journal diseases of children) est de 1945, mais il demande à être étudié de près : les troubles psychiques n’existaient-ils pas avant l’intervention ?
Il reste que l’observation princeps est bien de celle de Michel Leiris qui ipso facto a souligné les points importants : nécessité de la préparation psychique de l’opéré, de l’anesthésie, d’une propice ambiance opératoire - autant de têtes de chapitre que l’avenir précisera. Bien des médecins ont vu leur nom attaché à un syndrome de moindre importance qu’ils avaient les premiers plus ou moins grossièrement isolé !
Voici pour nous une nouvelle raison d’aimer Michel Leiris et de suivre avec une scrupuleuse attention tout ce qui sort de sa plume, trop avare à notre gré.
L’Information psychiatrique, publiée par le Syndicat des médecins des hôpitaux psychiatriques, 35e année, n° 10, décembre 1959, pp. 641-645.

D. OPINIONS SUR LEIRIS EXPRIMEES DANS LES ANNEES QUI ONT SUIVI LA PUBLICATION DE L’ÂGE D’HOMME

Si L’Âge d’homme ne fait l’objet, en 1939, que d’un article, unique et assez peu convaincant, la notoriété de son auteur s’affirme néanmoins dans le milieu intellectuel parisien. « Un changement important se produit dans la position de Leiris, écrit Anna Boschetti. Pour le cercle restreint qui établit les réputations à Paris à cette époque, il n‘est plus seulement l’ancien surréaliste, auteur de quelques fascinants jeux de langage, ou l’étrange personnage révélé par L’Afrique fantôme. On commence à le considérer comme un écrivain remarquable, digne de prendre place aux côtés de ceux qui sont en train de s’imposer comme les auteurs les plus intéressants de sa génération : Sartre, Camus, Bataille, Blanchot, Ponge » (Anna Boschetti, « La Création d’un créateur », Revue de l’Université de Bruxelles, 1990, n° 1-2, Michel Leiris, pp. 44-45.

On trouvera ci-dessous quelques opinions élogieuses exprimées par divers auteurs proches de Leiris pendant et peu après la guerre, auxquelles ont été ajoutées deux appréciations de Max Jacob et de François Mauriac.

1) Dictionnaires.

Ce n’est qu’en 1968 que Leiris entre de façon significative dans un dictionnaire de littérature, le Dictionnaire des œuvres contemporaines de Laffont-Bompiani, avec une douzaine d’entrées : L’Afrique fantôme, L’Âge d’homme, Aurora, etc. (désormais incluses dans le Nouveau dictionnaire des œuvres de tous les temps et de tous les pays en 7 volumes). Auparavant, il n’est guère cité que dans des dictionnaires ou des anthologies de la poésie française, à la suite de la publication de Haut mal (1943). Deux exceptions :

1949. Gaëtan Picon . Panorama de la nouvelle littérature française (Gallimard, 1949), pp. 109-110 :

La Littérature de l’aveu. (...) Il faut citer le livre de Maurice Sachs (Le Sabbat), celui de Pierre Minet (La Défaite), celui d’Arthur Adamov (L’Aveu). Mais sans doute le modèle du genre est-il fourni par l’admirable confession de Michel Leiris, L’Âge d’homme. Non seulement la langue, très pure et très ferme, en fait un beau texte littéraire, non seulement ce livre est l’une des expressions les plus véridiques et les plus émouvantes d’une génération, mais encore nous y voyons quel sens supérieur peut prendre une littérature de l’aveu : après avoir lu les pages d’introduction, il n’est plus question de considérer l’aveu (pour Leiris, tout au moins, et pour les meilleurs) comme une complaisance, une forme de lâcheté ; il est un risque, un suprême courage, une façon de s’assurer qui mène droit au combat. L’aveu, qui en semble le contraire, fait partie d’une lecture héroïque, d’une littérature d’enjeu, non de jeu, ce que Leiris appelle « la littérature considérée comme une tauromachie ».

Dans son compte rendu de ce Panorama, Maurice Nadeau évoque les écrivains qui s’y trouvent, dont «  Michel Leiris prosateur, auteur d’un des maîtres-livres de cette avant-guerre : L’Âge d’homme » (repris dans Littérature présente, Corrêa, 1952, p. 201).

Le texte de Gaëtan Picon est ainsi développé dans la nouvelle édition revue et augmentée (Gallimard, 1953), pp. 126-127 :

La Littérature de l’aveu. (...) Avec des récits comme L’Enfant de cœur et La Belle Lurette, parus avant guerre, et dont nous n’avons pas oublié le noir éclat, Étiemble et Henri Calet font figure de précurseurs. Citons les livres plus récents de Maurice Sachs (Le Sabbat), de Pierre Minet (La Défaite), d’Arthur Adamov (L’Aveu). Mais sans doute les modèles du genre sont-ils dans les admirables confessions de Michel Leiris : L’Âge d’homme et Biffures. À la perfection du récit classique, L’Âge d’homme ajoutait toutes les vertus de l’engagement : l’aveu prend conscience de lui-même comme d’un risque ; il est le courage suprême, une façon de s’assumer qui mène au combat. C’est « d’une littérature considérée comme une tauromachie » - d’une littérature héroïque - que relève, chez Leiris, la confidence. Dans Biffures, la substance est encore celle du journal intime. Mais au delà du charme facile des souvenirs d’enfance, ce livre nous révèle les grandes lignes d’une sorte de mythologie de la découverte de la vie qui prend le plus souvent pour symbole la distance qui sépare le sens d’abord prêté aux mots et leur sens officiel et, finalement, la distance entre le langage et les choses. Comme l’explorateur, jadis, dessinait la carte de L’Afrique fantôme, l’homme circonscrit cet univers non moins fantomatique : la réalité. Le style épouse la démarche d’une prospection qui s’ouvre constamment à l’incidente, à l’atténuation, à la surcharge : style patient et précis de l’homme de science, style miroitant et nostalgique du poète. Certaines pages de Biffures me semblent compter parmi les plus belles de la littérature d’aujourd’hui.

1953. Les Écrivains célèbres, sous la direction de Raymond Queneau (Lucien Mazenod, tome 3, Le XIXe siècle, le XXe siècle, 1953) :

Il a appartenu au groupe surréaliste (Le Point cardinal, 1927 ; Aurora, publié seulement en 1946), puis se tourna vers l’ethnographie [...] sans jamais abandonner une œuvre littéraire qui en fait l’un des plus grands prosateurs français contemporains. De son voyage d’exploration, Dakar-Djibouti, il a rapporté son journal de route, L’Afrique fantôme (1934). En 1939, il a publié L’Âge d’homme, à la fois confession et tableau d’une époque, et en 1938, Miroir de la tauromachie. Il a entrepris de raconter ses souvenirs d’enfance, en les classant par thèmes et associations d’idées (Biffures, 1948). Citons également son recueil de poèmes, Haut-mal (1943).

2) Propos d’écrivains et artistes.

1939. André Masson. En juillet 1939, dans une lettre à Leiris (Les Années surréalistes ; correspondance 1916-1942, éd. Françoise Levaillant, La Manufacture, 1990, p. 429) :

Je trouve L’Âge d’homme très important. Tu places l’accent sur l’essence de l’angoisse : la certitude de l’homme d’être enfermé dans sa finitude - Enfermé dans l’arène-labyrinthe, se débattant et s’embrouillant dans ses propres viscères il cherche une issue qui ne peut être que sa propre fin. Naturellement Éros tient le premier rôle dans cette tragédie mais Freud est dépassé. Tout cela jaillit merveilleusement de ton livre qui dépasse de beaucoup la traditionnelle « autobiographie ».
[...] Je t’écrirai plus longuement mon vieux - dans quelques jours - je veux te reparler de ton livre qui m’enthousiasme.

1939. Henri Michaux. Dans une lettre à Leiris, à la parution de L’Âge d’homme, citée dans Jean-Pierre Martin, Henri Michaux, Gallimard, 2003, p. 262 :

Parmi toutes les confessions et romans, votre livre est peut-être le seul qui renseigne vraiment sur une personnalité. Je me suis toujours demandé et le problème subsiste comment « ils » pouvaient tant et tant écrire sans donner un bon renseignement sur eux-mêmes. Prodige.

1939. Marcel Moré. Dans une lettre à Leiris datée du 6 octobre, Marcel Moré (qui avait fait un compte rendu de L’Afrique fantôme dans Les Cahiers du Sud d’octobre 1934), s’exprime ainsi (lettre publiée dans Alexandra Charbonnier, « Une Amitié paradoxale : lettres de Marcel Moré à Michel Leiris », Digraphe, n° 86-87, automne 1998, Le Très curieux Marcel Moré, pp. 221-224) :

Je ne sais si Pierre Leyris a fait le compte rendu de L’Âge d’homme pour la N.R.F. Je lui ai demandé de me rendre le livre pour tenter de mon côté quelque chose à destination d’Esprit. Mais je ne te cache pas que je ne vois pas comment m’y prendre. Bien que tu m’aies dit un jour que par ce livre tu avais voulu exprimer ton besoin d’échapper aux mythes, j’ai malgré tout l’impression - impression que je définis fort mal, d’ailleurs - que tu n’y es pas parvenu. Cela me met dans un embarras cruel.

De fait, ce compte rendu ne semble pas avoir été publié et probablement pas écrit.

1939. Jean-Paul Sartre. Le 19 décembre 1939 dans son carnet (Carnets de la drôle de guerre, septembre 1939 - mars 1940, nouvelle édition augmentée d’un carnet inédit, éd. Arlette Elkaïm-Sartre, Gallimard, 1995, p. 351) :

Ce matin, en écrivant sur ce carnet que je voudrais essayer d’attraper le style de mes gestes, je me suis fait l’effet d’un maniaque de l’analyse, genre Amiel. Pourtant je suis resté plus de quinze ans sans me regarder vivre. Je ne m’intéressais pas du tout. J’étais curieux des idées et du monde et du cœur des autres. La psychologie d’introspection me semblait avoir donné son meilleur avec Proust, je m’y étais essayé entre 17 et 20 ans avec ivresse mais il m’avait semblé qu’on passait maître fort vite à cet exercice et que d’ailleurs les résultats étaient assez monotones. Et puis l’orgueil m’en détournait, il me semblait qu’à mettre le nez sur de minimes bassesses on les grossissait, on leur conférait de la force. Il a fallu la guerre et puis le concours de plusieurs disciplines neuves (phénoménologie, psychanalyse, sociologie), ainsi que la lecture de L’Âge d’homme, pour m’inciter à dresser un portrait de moi-même en pied.

1941. Jean Lescure. Dans Poésie et liberté, histoire de Messages, 1939-1946 (Éditions de l’I.M.E.C. 1998), pp. 176-177, Jean Lescure évoque sa rencontre avec Leiris, fin 1941, lors de la préparation du premier cahier publié sous l’Occupation, Exercice du silence (décembre 1942), qui comprendra les poèmes de Leiris « La Rose du désert » (repris en 1943 dans Haut mal) :

C’est par Queneau que Leiris puis Bataille avaient rejoint Messages. J’avais été fasciné par L’Âge d’homme. Je sentais, sans bien savoir comment ça se passait, que l’écriture y était le lieu d’une transmutation en poésie non seulement du quotidien de l’auteur mais des choses mêmes. Toute la réalité du monde, pour y être évoquée, n’en avait pas moins subi un changement d’état. Quasi alchimique. En rencontrant Leiris pour la première fois, je ne manquais pas de le « reconnaître » tel que dans les premières lignes de son livre : « plutôt petit », un peu raide et les ongles rongés « jusqu’à l’os ». Soucieux d’élégance il m’avouera plus tard avoir été jaloux de la mienne en ce temps où les tissus anglais étaient rares, mais où les soins attentifs d’une mère m’en avaient d’avance suffisamment pourvu.
Je me sentis du premier coup d’autant plus proche de lui que j’eus le sentiment qu’en ralliant Messages, et donc en choisissant de courir les risques que toute personne, se mêlant de « Résistance », acceptait, il venait de trouver ce dont il déplorait que cela lui eût si longtemps fait cruellement défaut, quelque chose « pour quoi il serait capable de mourir ».

1942. Simone de Beauvoir. Elle confirme dans La Force de l’âge (Gallimard, 1960, pp. 573-574) l’intérêt que Sartre et elle-même portaient à Leiris lorsqu’ils le rencontrèrent en 1942 :

L’Afrique fantôme et L’Âge d’homme de Michel Leiris nous avaient frappés par leur sincérité pointilleuse, par l’éclat d’un style à la fois lyrique et distant ; nous avions souhaité en connaître l’auteur.

1943. Maurice Blanchot. Dans son compte rendu des recueils Les Ziaux de Raymond Queneau et Haut mal de Leiris, intitulé « Poésie et langage » et paru dans le Journal des débats du 1er septembre 1943 (repris dans Faux pas, Gallimard, 1943, rééd. 1971, pp. 157-162), Blanchot écrit :

Dans ces recueils sont réunies les œuvres qui ont fait partie des plus belles, des plus puissantes constellations des années passées. Ce n’est rien dire que d’affirmer le souvenir que nous en avons gardé. C’est grâce à elles et à quelques autres que notre mémoire poétique existe pour toute cette part de création dont l’entre-deux-guerres a mesuré la richesse.

Dans cet article, Blanchot ne précise pas que Leiris est l’auteur de livres antérieurs (Simulacre, Le Point cardinal, L’Afrique fantôme, Tauromachies, Miroir de la tauromachie et L’Âge d’homme).

1943. Jean-Paul Sartre. Dans son étude « Un Nouveau mystique » sur L’Expérience intérieure de Bataille (Cahiers du Sud, octobre-décembre 1943, repris dans Situations, tome I, Gallimard, 1947, pp. 144-145) :

Enfin M. Bataille a passé tout près du surréalisme et personne autant que les surréalistes n’a cultivé le genre de l’essai-martyre. La volumineuse personnalité de Breton s’y trouvait à l’aise : il démontrait froidement, dans le style de Charles Maurras, la précellence de ses théories, et puis soudain il se racontait jusque dans les plus puérils détails de sa vie, montrant les photos des restaurants où il avait déjeuné, de la boutique où il achetait son charbon. Il y avait, dans cet exhibitionnisme, un besoin de détruire toute littérature et, pour cela, de faire voir soudain, derrière les monstres “par l’art imités”, le monstre vrai, sans doute aussi le goût de scandaliser, mais surtout celui de l’accès direct. Il fallait que le livre établît entre l’auteur et le lecteur une sorte de promiscuité charnelle. Enfin, pources auteurs impatients de s’engageret qui méprisaientle calme métier d’écrire, chaque ouvrage devait être un risque à courir. Ils révélaient d’eux, comme Leiris dans son admirable Âge d’homme, ce qui pouvait choquer, déplaire, faire rire, pour donner à leur entreprise toute la gravité périlleuse d’un acte véritable. Les Pensées, les Confessions, Ecce Homo, Les Pas perdus, L’Amour fou, le Traité du style, L’Âge d’homme ; c’est dans cette série de « géométries passionnées » que L’Expérience intérieure prend sa place.

1943. Jean-Paul Sartre. Dans « Qu’est-ce que la littérature ? », Les Temps modernes, 2e année, n° 17, février 1947, p. 775, repris dans Situations, tome II, Gallimard, 1948, p. 67 :

Le mot, qui arrache le prosateur à lui-même et le jette au milieu du monde, renvoie au poète, comme un miroir, sa propre image. C’est ce qui justifie la double entreprise de Leiris qui, d’une part, dans son Glossaire, cherche à donner de certains mots une définition poétique, c’est-à-dire qui soit par elle-même une synthèse d’implications réciproques entre le corps sonore et l’âme verbale, et, d’autre part, dans un ouvrage encore inédit [Biffures], se lance à la recherche du temps perdu en prenant pour guides quelques mots particulièrement chargés, pour lui, d’affectivité. Ainsi le mot poétique est un microcosme.

1943. Max Jacob. Venant de lire L’Âge d’homme (que Leiris ne lui avait pas envoyé lors de sa parution, en 1939), il lui adresse le 13 août 1943 cette sévère remontrance (Lettres à Michel Leiris, éd. Christine Van Rogger Andreucci, Honoré Champion, 2001, p. 132) :

Si Rousseau avait connu la psychanalyse, aurait-il fait mieux que les Confessions ? Tu nous offres un Jean-Jacques d’après Freud.

Ce que Leiris reconnaîtra en 1967 dans son entretien avec Paule Chavasse : « la critique que je fais maintenant de ce livre, c’est que, surtout vers la fin, je le trouve beaucoup trop psychanalytique. Je parle ouvertement de complexe d’Œdipe, etc. : ça me paraît sans grand intérêt. Ce à quoi je reste attaché dans L’Âge d’homme, c’est au fond les aspects poétiques du livre : le récit, enfin les comptes rendus de certaines expériences d’enfance, des choses comme ça. Mais la partie en quelque sorte théorique et interprétative me paraît vraiment assez faible et, en tout cas, sans véritable intérêt. Là, il me semble que je m’étais écarté de ce conseil de Max Jacob : moi à qui on avait dit qu’il fallait bien se garder d’employer le vocabulaire psychologique et de jargonner, quand je me mets, comme vers la fin de L’Âge d’homme, à parler en propres termes de complexe d’Œdipe, je suis fort loin de m’exprimer dans le langage de la plus vieille femme de la maison » (op. cit., p. 224).

1943. Max Jacob. Dans une lettre du 23 août 1943 à Marcel Béalu (Lettres à Marcel Béalu, précédées de Dernier visage de Max Jacob par Marcel Béalu, Lyon, Emmanuel. Vitte, 1959, pp. 310-311) :

Ce qui me concerne dans L’Âge d’homme, c’est le haut de la page 156. Ça commence au bas de la page précédente [AH, pp. 185-186]. Leiris est venu à moi croyant que j’allais lui donner le truc standard pour être un poète. J’ignorais ses intentions et ne lui parlais que de religion. De ce malentendu est né une espèce d’abandon qui n’exclut pas un reste d’amitié. Leiris est un intellectuel raide d’esprit qui écrit en grisaille, d’un style abstrait et sans aucune émotion. Il ne connaît pas la différence du vers à la prose, ni du style critique au style humain et poétique. C’est intelligent et pas assez : il n’a pas l’intelligence artistique mais l’autre. J’ai lu de l’Aragon, il est plus artiste que Leiris, mais aussi grisaille. Aucune sonorité, aucune densité. Aragon, ce n’est pas mauvais, c’est tartineux.

1944. Jean-Paul Sartre. Dans son article « À propos du Parti pris des choses  » (Poésie 44 de juillet-octobre et novembre-décembre 1944) repris sous le titre « L’Homme et les choses » dans Situations, tome I, Gallimard, 1947, pp. 251-252, « il revient à Jean-Paul Sartre d’avoir saisi, fût-ce pour les opposer, que Michel Leiris et Francis Ponge avaient pour préoccupation commune le rapport des “mots” aux “choses” » (Bruno Curatolo, op. cit., p. 190, n. 45) :

Ce [que Francis Ponge] reproche au mot, c’est de coller trop exactement à sa signification la plus banale, d’être à la fois exact et pauvre. Mais en y regardant mieux, il y distingue des boursouflures, des décollements, des sens adventices, toute une dimension secrète et inutile, faite de son histoire et des maladresses de ceux qui en ont usé. N’y a-t-il pas dans cette profondeur ignorée les éléments d’un rajeunissement des termes ? Il ne s’agit pas tant d’insister, comme Valéry, sur leur sens étymologique, pour les rafraîchir, ni non plus de leur découvrir, comme Leiris, une face subjective, qui nous les approprie plus sûrement : il faut plutôt les regarder avec les yeux que Rimbaud tournait vers les « peintures idiotes [14] », les saisir au moment même où les créations de l’homme se gauchissent, se gondolent, échappent à l’homme par les secrètes chimies de leurs significations. En un mot, les surprendre et s’en emparer dans le moment qu’ils sont en train de devenir choses. Ou plutôt, car le mot le plus humain, le plus constamment manié est toujours une chose, sous un certain aspect, s’efforcer de saisir tous les mots - avec leur sens - dans leur étrange matérialité, avec l’humus signifiant, rebut, reliquat, qui les emplit. Cette notion du « mot-chose » me paraît essentielle chez lui. Jusqu’aujourd’hui il reste hanté par la matérialité du mot.

1945. Jean-Paul Sartre. Dans un article de juillet 1945 publié aux États-Unis, « New writing in France : the Resistance “taught that literature is no fancy activity independent of politics” », Vogue, New York, vol. 106, n° 1, July 1945, pp. 84-85, repris en français dans les Œuvres romanesques, Gallimard, 1987 (« Pléiade »), pp. 1919, Sartre a rangé Leiris parmi les écrivains qui représentaient l’avenir de la littérature française. Sans citer L’Âge d’homme mais, peut-on supposer, en y pensant :

Pour Camus, pour Leiris, pour Jean Cassou, pour tous les jeunes écrivains, parler est une affaire sérieuse ; écrire, une affaire plus sérieuse encore. Et comme ils savent que leurs œuvres engagent nécessairement le lecteur, ils veulent s’engager eux-mêmes complètement dans leurs œuvres.

1948. Gaston Bachelard. Il n’évoque L’Âge d’homme ni dans La Terre et les rêveries du repos ni dans La Terre et les rêveries de la volonté (les deux livres chez José Corti, 1948). Dans le premier (pp. 27, 125-128 et 232-233), il évoque Aurora et Le Point cardinal. Dans le second (pp. 277-278), il commente ainsi un fragment de « Perséphone » (le cinquième chapitre de Biffures) paru en revue en 1945 sous le titre « Leçons de choses » :

Nous nous habituons à désigner les objets par leurs formes et leurs couleurs sans nous confier les uns aux autres les impressions que nous recevons de la matière des objets. Il suffit cependant qu’un écrivain nous dise ses rêveries de participation à une matière pour que nous prenions un intérêt inattendu aux choses les plus banales. Qu’on lise, par exemple, l’admirable article de Michel Leiris intitulé précisément « Leçons de choses » (Messages, 1944, II [avril 1945]). On y trouvera des notations très curieuses sur les noms de matières minérales et métalliques.

1958. François Mauriac. Dans son article « N’en plus parler », Le Figaro littéraire, n° 627, 26 avril 1958, p. 1 et 4, repris dans Mémoires intérieurs, Flammarion, 1959, et dans Œuvres autobiographiques, éd. François Durand, Gallimard, 1990, « Pléiade », p. 545 :

J’accorde que Proust ne s’est pas livré à nous comme Gide, dans une confession directe et ininterrompue et qu’À la recherche du temps perdu comporte plus d’une interprétation. Mais se fut-il « anatomisé », nous n’en eussions pas moins ajouté, chacun, notre grain de sel : voyez ce qui se passe aujourd’hui à l’égard de Michel Leiris, par exemple, qui porte l’auto-investigation au-delà de ce que nous aurions cru possible et supportable. Et pourtant, sur Michel Leiris, qui dit tout de lui-même et devrait décourager le commentaire, le commentateur déjà pullule.

Mauriac fait ici allusion aux articles sur Leiris qui, en fait, n’ont commencé de « pulluler » qu’à partir de Fourbis (1955).

REFERENCES

Leiris (Michel). - Journal 1922-1989, éd. Jean Jamin. - Gallimard, 1992.
Armel (Aliette). - Michel Leiris. - Fayard, 1997.
Maubon (Catherine). - L’Âge d’homme de Michel Leiris. - Gallimard, 1997 (coll. « Foliothèque »). - Chapitre VII, « Lecteurs de L’Âge d’homme », pp. 180-194.
Curatolo, (Bruno). - « La Réception de L’Âge d’homme : revues littéraires et histoire de la littérature ». - Méthode ! revue de littératures française et comparée, 83150-Bandols, n° 7, automne 2004, Agrégation de lettres 2005, pp. 183-190.


[1] Maurice Levaillant (1884-1961), auteur de plusieurs éditions des Mémoires d’outre-tombe, dont celle parue dans la « Bibliothèque de la Pléiade ».

[2] Leiris qualifie Aurora (écrit en 1927-1928) de « roman poétique » dans Fibrilles (La Règle du jeu, « Pléiade », p. 584) et de « roman mythologique » dans son entretien radiophonique avec Paule Chavasse : « C’est une espèce de mythe de mon propre personnage que j’ai essayé d’écrire ». Il le qualifie aussi d’autobiographique : « C’est en un sens mon premier ouvrage autobiographique : une autobiographie, bien sûr, qui a très peu d’incidences véritablement historiques, mais qui fait un peu le trait d’union entre les poèmes lyriques - les poèmes lyriques où on dit « je » - que j’écrivais à l’origine et puis les essais dûment autobiographiques que j’ai écrits ensuite » (Paule Chavasse, op. cit., p. 225).

[3] AH, p. 54. Les mots « de marbre », qui figurent dans le texte de Leiris, manquent dans la citation de Blanchot.

[4] P. 39. Dans ce passage et le passage suivant, tels que cités par Blanchot, le pronom « je » est écrit Je alors que la graphie adoptée par Leiris était JE. On a repris la graphie originelle et on l’a étendue au Il et au Cela de Blanchot, qui deviennent ainsi IL et CELA.

[5] Le Dr Henri Ey (1900-1977) - auteur, notamment, d’études sur l’inconscient et d’un Manuel de psychiatrie - a fondé le Cercle taurin de Paris au printemps 1947. Grâce à Leiris, la première réunion du cercle se tint au musée de l’Homme.

[6] Jean Aubier (1913-1956), ami de Leiris, éditeur de textes poétiques de Tristan Tzara, André Frénaud, Francis Ponge, Robert Ganzo, André du Bouchet et Michel Leiris en plaquettes illustrées par André Beaudin, Suzanne Roger et Joan Miró.

[7] « Le rêve est une seconde vie. Je n’ai pu percer sans frémir ces portes d’ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible » (Gérard de Nerval, Aurélia, première partie, I).

[8] La dédicace « À mon ami Marcel Griaule » a été supprimée des rééditions (1951 et suivantes), Griaule - qui était le chef de la mission - ayant reproché à Leiris la publication de ses carnets de route.

[9] Psychiatre, auteur de L’Homme et la magie (Desclée, de Brouwer, 1952).

[10] Didier Anzieu, L’Auto-analyse ; son rôle dans la découverte de la psychanalyse par Freud ; sa fonction en psychanalyse, 1959. pp. 191-194.

[11] Jean-Bertrand Pontalis, « Michel Leiris ou la Psychanalyse interminable », réédition augmentée sous le titre « Michel Leiris ou la Psychanalyse sans fin » dans son recueil Après Freud, Gallimard, 1968 (coll. « Les Essais »), pp. 330-353.

[12] Nous n’avons pu la retrouver dans cette revue.

[13] Les cartes interzones - obligatoires, de 1940 à 1942, pour correspondre d’une zone à l’autre (occupée et non occupée) - comportaient des formules imprimées suivies d’espaces à remplir à la main.

[14] Une Saison en enfer, « Délires », II, « Alchimie du verbe ».




Louis Yvert

Inspecteur général honoraire des bibliothèques. Auteur de la Bibliographie des écrits de Michel Leiris, 1924 à 1995 (Jean-Michel Place, 1996). Éditeur de la correspondance Michel Leiris - Jean Paulhan (Éditions Claire Paulhan, 2000) et du volume Bataille-Leiris, Échanges et correspondances (Gallimard, 2004). A participé à l’édition de La Règle du jeu dans la « Bibliothèque de la Pléiade » (Gallimard, 2003).