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La question de la possession chez Michel Leiris et Antonin Artaud

le 1er novembre 2007

par Claude Duprat

De la possession et ses aspects théâtraux chez les Éthiopiens de Gondar, au délire de possession qui s’empara d’Artaud lors de son internement à Rodez.



Au retour de la mission Dakar-Djibouti, dirigée par Marcel Griaule, expédition ethnographique à laquelle il avait participé, Michel Leiris publia dès 1934 une série de travaux sur la croyance aux génies « zâr » en Éthiopie du Nord et sur les différentes manifestations de possession qui s’y réfèrent. En 1958, Leiris fit publier chez Plon une étude remarquable intitulée La possession et ses aspects théâtraux chez les Éthiopiens de Gondar. Elle sera rééditée en 1989 chez Fata Morgana, avec l’article de 1938 sur la croyance aux « zâr ». C’est à partir des textes de cette réédition que nous dégagerons un certain nombre de points.

Les « zâr » sont en grand nombre, mâles ou femelles, ces derniers étant considérés comme les plus mauvais. Leur origine est humaine. On leur attribue la plupart des maladies dont le mode d’action le plus courant est la possession. Ils sont invisibles, constituant une société hiérarchisée en tous points semblable à celle des hommes. Certains zâr assimilés à des génies protecteurs se transmettent pendant sept générations, le plus souvent de mère en fille. Tout le monde a affaire aux « zâr », même ceux chez qui ils ne se sont pas manifestés. Les maladies, les accidents, les événements malheureux sont généralement rapportés à la colère du « zâr » qui est la cause du mal.

La première faute que les êtres humains puissent commettre contre les « zâr » c’est de les mépriser, soit en les traitant avec insolence, soit en négligeant de les honorer par un culte approprié. Chaque « zâr » impose des interdits, leur transgression même involontaire a pour les humains de fâcheuses conséquences. L’idée de faire la paix avec le « zâr », de réparer la faute commise, d’obtenir le pardon est à la base du traitement appliqué par le guérisseur ou la guérisseuse.
La plupart des personnes s’adressant au guérisseur ne présentent pas les signes classiques de la possession. Elles ne sont pas sujettes à un mal consistant en des crises plus ou moins violentes durant lesquelles chacune se conduirait comme habitée par une personnalité étrangère.
René Girard dans La violence et le sacré, livre publié en 1972 chez Grasset, décrit la possession dans les termes suivants : « Le sujet se sent pénétré, envahi, au plus intime de son être, par une créature surnaturelle qui 1 `assiège également en dehors. »

Il assiste, horrifié, à un double assaut dont il est la victime impuissante. Aucune défense n’est possible contre un adversaire qui se moque des barrières entre le dedans et le dehors. Son ubiquité permet au dieu, à l’esprit ou au démon d’investir les âmes comme il lui plaît. Les phénomènes dits de possession ne sont qu’une interprétation particulière du double monstrueux. Il ne faut pas s’étonner si l’expérience de la possession se présente fréquemment comme une mimésis hystérique. Le sujet paraît obéir à une force venue du dehors ; il a les mouvements mécaniques d’une marionnette. Un rôle se joue en lui, celui du dieu, du monstre, de l’autre qui est en train de l’envahir, le possédé mugit comme Dyonisos, le taureau, ou fait mine, lion, de dévorer les hommes à sa portée. Il peut même incarner des objets inanimés. Il est à la fois un et plusieurs. Il vit ou revit la transe hystérique qui précède immédiatement l’expulsion collective, le brouillage vertigineux de toute différence. Comme tout ce qui touche à l’expérience religieuse primordiale, la possession peut acquérir un caractère rituel. Il y a des cultes où la possession passe pour bénéfique, d’autres où elle passe pour maléfique. La majorité des personnes qui consultent le guérisseur sont des gens atteints d’une maladie, victimes d’un accident, d’un échec amoureux, sexuel ou, prosaïquement d’un problème financier ou professionnel. Les crises de possession ne constituent pas l’origine de la plainte, de la demande, elles ne surgissent qu’après l’intervention du guérisseur.
Les éléments principaux du traitement mis en oeuvre sont : l’interrogatoire, la transe qui en est le moyen, le sacrifice.
Le guérisseur s’efforce de faire descendre le « zâr » en cause, à obtenir qu’il livre son nom. Il amène le malade à faire le « gurri », ce mouvement caractéristique de la transe signalant que le « zâr » est descendu de sa monture, qu’il fait s’agiter son cheval. L’expression de la transe prend des formes très différentes, selon le groupe auquel appartient le « zâr ». On peut distinguer deux types classiques : le tournoiement de la tête et du buste dans un plan vertical et un mouvement pendulaire d’arrière en avant propre au « zâr », considérés comme figures de la tradition religieuse de l’Islam. Pendant le « gurri » le sujet est inconscient. Il y a lieu de différencier le « gurri de pardon » qui est un soulagement, voire un plaisir, et le « gurri du bâton » faisant souffrir et venant d’un « zâr » hostile.
Quand le « zâr » veut bien se nommer, par exemple en parlant par la bouche du patient, le « gurri » s’accompagne d’une sorte de rugissement.
Lorsque la personne est une femme, il est souvent dit que le « gurri » équivaut à un accouplement entre le « zâr » et la possédée. Ainsi, pour une femme, coucher seule l’expose à ce qu’un « zâr » vienne la visiter comme un incube.
De façon générale, le possédé est considéré comme le cheval du « zâr » possesseur. Chez les Grecs anciens, on trouve une conception analogue dans les cultes de Pan, d’Hécate, de la Grande Mère et de Dyonisos.
L’interrogatoire s’avère souvent une opération délicate car un « zâr » agit toujours conjointement avec d’autres « zâr ».

Le sacrifice se présente comme un rituel dont on peut distinguer deux espèces principales : le « dangarâ » et le « dergâ ». La première consiste en la mise à mort d’un animal avec lequel on a massé le malade, puis l’abandon du cadavre dans une rivière ou un fourré. Il s’agit d’expulser les mauvais esprits hors du patient et de les laisser envahir le première personne qui passera à proximité du cadavre. L’animal est égorgé, le « zâr » étant censé boire le sang et consommer la chair par l’intermédiaire de la personne possédée. Le guérisseur exige du « zâr » un serment : qu’il laisse en paix la malade et ne reviennent plus qu’à dates fixes où un sacrifice lui sera offert. Lui même est un ancien possédé et parfois le « zâr » peut l’habiter en permanence.
Michel Leiris note que dans la vie publique éthiopienne de l’époque, la possession par le « zâr » avait une dimension très spectaculaire, étant prétexte à des danses et à des chants. L’existence d’un rituel ayant des formes conventionnelles, faisant intervenir des figures imaginaires typiques, utilisant des parures, des accessoires spéciaux marquant, comme pouvait le faire un masque, l’effacement du sujet derrière l’entité dont il a à jouer le rôle, donnent aux possessions un caractère théâtral.
L’importance de la convention, de l’artifice, de la « comédie » pouvant légitimement évoquer le cadre artistique du théâtre.
La possession donne l’occasion aux possédés d’acquérir des bijoux, de se parer et de se déguiser. Un homme possédé par un « zâr » femelle peut parler comme une femme ; se livrer à des travaux féminins. Les personnes physiquement les plus belles semblent fréquemment affectées par la possession.
Historiquement l’apparition dans la Grèce ancienne de genres théâtraux comme le dithyrambe ou le drame satyrique semble liée au culte de Dyonisos où la possession occupe un place très importante.

Né en 1896 et mort en 1948, Antonin Artaud fut l’un des grands écrivains français de ce siècle. En 1924, il adhéra au mouvement surréaliste et il rencontra à cette occasion Michel Leiris.
A partir de septembre 1926, Artaud prépara avec Aron et Vitrac la création du « Théâtre Alfred Jarry ». En 1934, il assista à un spectacle de danses balinaises qui le bouleversa. Deux ans plus tard il travailla à la fondation du « Théâtre de la Cruauté ». En Avril 1934, Antonin Artaud publia Héliogabale ou l’Anarchiste couronné, livre sulfureux déployant la sombre légende d’un prince syrien de l’Antiquité devenu à cinq ans prêtre du soleil. Pour préparer cet ouvrage il étudia un impressionnant nombre de textes érudits sur les religions, les rites et les sciences occultes. La même année, il mit la dernière main à un texte intitulé Le théâtre et la peste.

Le 10 janvier 1936, l’écrivain embarqua à Anvers pour le Mexique. Il écrivit le 25 à Paulhan pour lui annoncer qu’il réfléchit à la rédaction d’un recueil ayant pour titre « Le Théâtre et son double ». Le 30, lors d’une escale à la Havane, il reçut d’un sorcier cubain une petite épée à laquelle il attachera une grande valeur. Depuis 1933, date où il avait écrit une pièce intitulée La conquête du Mexique, il se passionnait pour les croyances et les rites de l’Amérique latine. Trois ans après, l’homme de lettres entrepris un voyage initiatique au pays des Aztèques. Il resta neuf mois au Mexique. Le temps crucial de ce séjour fut son expédition dans la sierra. Il passa vingt huit jours chez les indiens Tarahumaras où il s’initia au rite du Peyotl.
Dans sa recherche théorique sur le Théâtre, le dramaturge avait été conduit à élaborer la doctrine d’un théâtre nouveau. Désormais, annonçait-il, la littérature, la parole écrite, le dialogue, la psychologie ne devraient plus être au premier plan . Il voulait promouvoir « un Théâtre qui produise des transes comme les danses des Derviches et des Aïssaonas ». Et il préconisait de recourir « aux mêmes moyens que les musiques de guérison de certaines peuplades que nous admirons dans les disques mais que nous sommes incapables de faire naître parmi nous ». Ce théâtre devait avoir la solennité d’un rite sacré, l’aspect transcendantal des mystères orphiques. La mise en scène avait une importance capitale, le cri, le geste,, le souffle, la voix, le mouvement y tenaient une fonction essentielle. Arrivé au Mexique, Antonin Artaud déclara qu’il était venu chercher une nouvelle idée de l’homme.
Il dénonçait la faillite de la culture rationaliste de l’Europe. Au savoir de la science il disait préférer la « connaissance », l’ésotérisme. La société moderne aurait, selon lui, « oublié les vertus thérapeutiques du théâtre alors qu’au Mexique abondent les musiques et danses de guérison. »
Dans « La montagne des signes », texte paru en espagnol le 16 Octobre 1936, Artaud fit le récit de son initiation par les Tarahumaras qui cultivaient le Peyotl et pratiquaient des rites solaires. On peut y lire l’émergence au grand jour de phénomènes élémentaires. Les hallucinations visuelles, les mécanismes interprétatifs, l’accent de certitude marquant ses spéculations leur donne un caractère délirant.
Avant son départ pour le Mexique, Antonin Artaud s’était intéressé à l’ Astrologie et à la pratique divinatoire des Tarots. Il publia en juillet 1937 un livre intitulé Nouvelles Révélations de l’Être, centré sur ces sciences occultes, qui paraît sans nom d’auteur mais signé « Le Révélé ». La décompensation psychotique se confirmait. En août 1937 l’écrivain partit pour l’Irlande. C’était un second voyage à visée initiatique. Artaud voulait découvrir la civilisation ancienne des Celtes, les secrets des Druides. Il souhaitait remettre aux irlandais initiés une étrange canne dont on venait de lui faire cadeau. Il était sûr qu’elle avait appartenu à Saint Patrick, Patron de l’Irlande. Là-bas son comportement s’avéra si pathologique qu’il dût être rapatrié d’urgence en France. Dès son arrivé au Havre le 30 septembre il fût interné d’office. Artaud avait alors quarante et un ans.
Pendant neuf ans, de septembre 1937 à Mai 1946, le dramaturge resta interné. En février 1943 il fut transféré à l’asile psychiatrique de Rodez où le Docteur Ferdière, un ami de Desnos, l’accueillit.
La publication par Gallimard des lettres et des cahiers écrits par Artaud à Rodez a permis au lecteur de suivre l’évolution du délire du patient et de reconnaître les éléments typiques d’un délire de possession.
Le poète se croit victime de manoeuvres visant à l’empoisonner et à l’envoûter. Il se sent en proie à « l’envoûtement occulte des démons ». Dans une lettre du 19 juillet 1943 adressée au Docteur Latrémolière et signée Antonin Nalpas il écrit : « Le monde a toujours été partagé en deux classes : celle des envoûteurs et celle des envoûtés. Les Asiles d’aliénés sont pleins de démons. Pour moi tous les hallucinés et tous les délirants perçoivent en réalité ce qu’une médecine, ici envoûtée et ailleurs envoûteuse de l’Antéchrist leur reproche de s’imaginer voir. Il n’y a pas de crise d’épilepsie qui ne soit provoquée par la projection en corps fluidique d’un démon que l’on voit entrer dans le malade qui à ce moment là se comporte comme un possédé. »

Après une phase marquée par l’adhésion à la foi catholique, Artaud traverse une crise où il se sent possédé par Dieu, vampirisé par une volonté divine méchante qui vole son âme et sa pensée. Dieu le dévore de l’intérieur, le viole. Le poète subit un supplice, Dieu le crucifie, le torture, lui prend la vie, l’assassine.
Dans son délire Artaud met en scène un Autre jouisseur, un être suprême en méchanceté. Il est envahi par une jouissance non symbolisable, non limitée par la castration qui fait retour au lieu du corps et se manifeste sous la forme d’un extrême souffrance vécue comme corporelle.

Claude Duprat