LUNDI 14 JUIN 2004

Carrefour des poètes : Michel Leiris et Alfred Métraux

par Guy Poitry, Les autres Articles

 

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Il est devenu quasiment impossible de parler d’Alfred Métraux sans évoquer ses « doubles » : le « presque jumeau » Pierre Verger et le presque sosie Georges Bataille. J’aurais envie de leur adjoindre Michel Leiris. Non qu’il y ait entre Métraux et lui ressemblance physique ou proximité dans la date, voire l’heure de la naissance ; mais en vertu d’une certaine « parenté d’âme », si l’on peut dire. Ce qui les rapprocherait (ce qui les a rapprochés), effectivement, c’est une même attitude à l’égard de la vie, attitude que Leiris a lui-même qualifiée de « poétique », et qui incluait également la pratique ethnographique.
C’est cette parenté qui va me retenir ici ; vous me pardonnerez donc si je ne me livre pas à un parallèle biographique, qui épouserait la chronologie depuis la rencontre entre Leiris et Métraux en 1934 ou 1935, jusqu’au lendemain de la mort de Métraux, lorsque Leiris compulse les huit pages de notes griffonnées par son ami tandis qu’il attendait la mort qu’il avait provoquée.
Je prendrai pour point d’ancrage un moment, un lieu et un texte. Le texte, ce sera Antilles et poésie des carrefours [1] ; le moment, octobre 1948 ; le lieu, Haïti. D’où un grand détour, qui me mènera à certaines lettres inédites de Métraux à Leiris (des lettres assez personnelles, intimes même, lorsqu’elles abordent par exemple la question des problèmes conjugaux entre Eva et lui) [2].
Pour fêter le centenaire de l’abolition de l’esclavage, Aimé Césaire avait décidé d’organiser une croisière qui emmènerait Noirs et Blancs, unis « fraternellement », ou du moins réunis pour fraterniser. Mais rapidement, la croisière maritime tombe à l’eau (si l’on ose dire), et le travail prend le pas sur la fête : c’est en effet une bourse d’étude que Césaire propose alors à Leiris, bourse allouée par la Commission nationale du Centenaire de la Révolution de 1848, pour une mission ethnographique : pour « voir un petit peu comment, culturellement, ça se passait aux Antilles, parce qu’on trouvait encore un peu de culture africaine aux Antilles » [3].
A priori, Haïti, pays indépendant, est hors du champ de l’enquête. Mais, vous le savez, Métraux se trouve en mission dans la vallée de Marbial pour le compte de l’Unesco ; et le Ministère français des Affaires étrangères, comme le Commissariat général au tourisme, étant prêts à compléter la bourse d’étude pour la période haïtienne, Métraux encourage vivement Leiris à accepter les conditions qui lui sont imposées et qui le terrorisent par avance, selon son habitude : Leiris fera des conférences à l’Institut français et à l’Alliance française de Port-au-Prince.
Celle qui m’intéresse ici n’a pas été prononcée dan le cadre initialement fixé ; elle est radiodiffusée, la veille du retour de Leiris en France. Ce qui signifie un changement de destinataire : Leiris ne s’adresse pas à des compatriotes ou à ceux des Haïtiens qui fréquenteraient ces institutions qui représentent la France à l’étranger ; il s’exprime pour tous les Haïtiens par la voie des ondes, et par la même occasion, il leur fait ses adieux. Il le dira lui-même dans une lettre à sa femme : il a mis « toute la sauce : courses de taureaux, vaudou, tragédie grecque, etc... Plus des adieux touchants à la population d’Haïti » [4].
Cet aspect-là est important, dans la mesure où Leiris parvient ainsi à réintroduire la « manifestation de fraternité » entre Blancs et Noirs qui devait à l’origine présider à la croisière prévue par Césaire, et qui avait disparu dans ce voyage d’étude. Ceci explique également sans doute qu’il prenne le contrepied de ce qui semblait dominer le début de son périple antillais ; à trois égards en tout cas : 1o dans le refus de s’engager sur le terrain « brûlant » du social et du politique ; 2o en s’en tenant délibérément aux impressions les plus superficielles, voire au « pittoresque » ; 3o en mettant l’accent sur l’hybridation, le syncrétisme, tout ce qu’il réunit sous le vocable de « carrefour », défini comme « conjonction d’éléments dissemblables d’où naît la poésie ».
Cet apparent désengagement peut surprendre. Car le séjour à la Martinique, et dans une moindre mesure à la Guadeloupe, a été fortement marqué par la question politique.
Tout d’abord, Leiris est en mission officielle, financée par deux ministères en particulier, l’Education nationale et les Affaires étrangères. A ce titre, il a dû prendre contact, avant même son départ, avec le préfet de la Martinique, le président du Conseil général et le député socialiste de l’île.
Ensuite, Leiris est proche de Césaire, amicalement aussi bien que du point de vue de la sensibilité politique. A peine arrivé, il sympathisera avec les amis du poète, tous militants communistes et partisans de la décolonisation ; tous en conflit ouvert avec le préfet Trouillé. Celui-ci réagit d’ailleurs rapidement : en représailles, il retire à Leiris la voiture officielle qu’il lui avait prêtée, du fait (écrit-il au Directeur du Musée de l’Homme) de son « attitude de partisan politique, lancé dans une amitié ostentatoire envers les calomniateurs attitrés du Gouvernement et de l’administration préfectorale » [5].
Enfin, le rapport que Leiris rédigera au retour soulèvera à nouveau l’indignation du préfet : il y aborde de front toutes les questions relatives à l’équipement culturel des îles, comme on le lui avait demandé, mais non sans tirer la sonnette d’alarme quant au « malaise » généré par « la difficulté des conditions de vie (difficulté très grande pour la majeure partie des habitants des Antilles françaises) », et que complique encore le « fait que le passage de la Martinique et de la Guadeloupe à l’état de départements français, après avoir suscité de grands espoirs, n’a pas encore donné de résultats tangibles suffisants pour n’être pas considéré comme décevant » [6].
La différence entre la position adoptée envers les Antilles françaises et celle que l’on rencontre dans son discours d’adieu aux Haïtiens, tient évidemment au fait que Leiris, en Haïti, n’est plus un émissaire des autorités de la métropole, mais qu’il se trouve dans un pays indépendant, qu’il découvre en tant que visiteur étranger, presque comme un invité qui se doit avant tout de se montrer courtois - et la conférence radiodiffusée, de fait, se termine par des remerciements adressés aux Haïtiens.
C’est aussi ce statut d’invité qui peut expliquer le parti pris de superficialité : quand on va pour la première fois chez quelqu’un qu’on ne connaît pas, on ne va pas se mettre à fouiller dans les coins ; on ne va pas non plus appuyer là où l’on sait que ça fait mal.
Mais ces explications ne sont pas suffisantes. Il me semble qu’au terme de son périple, Leiris essaie de répondre à la fois à ce que devait être ce voyage avant son départ, et à ce qu’il a été en réalité dès les premiers jours.
Leiris a recopié de sa main un texte vraisemblablement écrit par sa femme [7]. Or, la première chose que note Louise Leiris, après l’arrivée à Fort-de-France en hydravion, est la présence de « deux camps », les Blancs d’un côté, les Noirs de l’autre, sans « aucun mélange ». Cette première mention, largement développée ensuite, entre évidemment en résonance avec l’insistance de Leiris, dans sa conférence d’adieu, sur le métissage en Haïti, ou du moins sur la confluence de « groupes humains hétérogènes » et de « courants de civilisation orientés dans des sens différents ». En mettant en avant la notion de « carrefour », de « lieu de rencontre », Leiris, implicitement, s’en prend au spectacle que la Martinique lui a offert à son arrivée : celui de deux camps qui au mieux s’ignorent, les Blancs s’étonnant de voir un des leurs quant à la couleur de peau au milieu de Noirs, serrant des mains et, pire, montant en taxi avec des Noirs, ce qui lui vaut un regard plein de haine de la part d’un créole.

Mais il y a plus encore qu’une volonté de prendre le contrepied de ce qui l’a frappé dès son arrivée en terre martiniquaise : il y a - me semble-t-il - le désir de retrouver cette fête de fraternisation dont il avait été privé. Et ce discours lui en offre l’occasion, in extremis.
Non pas seulement grâce au fait qu’il est radiodiffusé et permet ainsi de réaliser cette communication si importante pour Leiris. Mais parce que le contenu et la forme du discours assurent aussi bien la fraternisation entre un Blanc (délégué par des Blancs) et les Noirs qui l’écoutent, que le passage à la fête, au sens rousseauiste du terme.
Dans cette conférence, en effet, le vaudou, les « cérémonies et danses vaudouesques », ont droit à un traitement de choix, c’est vers elles que tout le texte tend, c’est sur elles qu’il s’achève. Et l’essentiel, ce qui fait la supériorité du vaudou sur le théâtre occidental, n’est autre que l’absence de séparation stricte entre spectateurs et acteurs, entre scène et salle : « Assistant à un rite vaudouesque, vous êtes à chaque instant intégré à l’action », écrit Leiris, en insistant sur « l’idée de cette participation indispensable du spectateur à l’action, de cette nécessité qu’il y a pour lui d’éprouver même la menace de l’action, participation faute de quoi il n’y a pas vraiment théâtre mais simple gesticulation stérile sur des tréteaux » [8].
A cette époque, ce n’est plus la violence, le déchaînement qui retiennent son attention, mais bien plutôt la participation, envisagée comme partage et communication, pour reprendre deux termes qui lui sont chers. Le mot carrefour, ici, est trompeur ; comme Leiris le relève, il est emprunté au « vocabulaire de la voirie », au quotidien. Or pour l’auteur du Sacré dans la vie quotidienne, c’est ce premier aspect qui l’emporte : le sacré, ou le merveilleux, ou le poétique, ou encore ce qu’il appelle des « instants totaux » ; les moments où le quotidien s’élève au-dessus de sa quotidienneté, en quelque sorte.
Ces moments-là, Leiris les définit toujours à travers le lexique ou la métaphorique du théâtre, mais d’un théâtre où chacun serait monté sur la scène. En ce sens, il est significatif que la dernière phrase de la conférence commence par ces mots : « Je vous remercie tous, sur le point de prendre congé de vous, pour le spectacle que vous m’avez donné [...] » - quand les premières lignes de ce même texte assuraient, à la veille d’embarquer pour la France : « c’est avec un petit serrement de cœur très réel que je verrai le rideau se fermer » sur les trois mois passés aux Antilles. L’image du rideau de théâtre est fondamentale chez Leiris ; c’est sur elle que s’ouvre Fourbis, commencé la même année 1948, pour signifier la difficile remontée sur scène que représente l’écriture d’un livre où, précisément, l’auteur se met en scène. Et c’est encore cette même image que l’on trouvera dans l’incipit de Fibrilles, en 1955, pour évoquer cette fois le retour de Chine, après la participation à une autre fête de fraternisation, celle qui a eu lieu sur la place Tien An Men le 1er octobre de cette année.
Dans son discours haïtien, Leiris prononce donc un adieu à l’espace scénique où il lui a été donné de vivre ce qu’il qualifie lui-même de « féerie », avant de retrouver la quotidienneté terre à terre et de surcroît troublée de la France de l’après-guerre.
Mais il ne se contente pas d’évoquer cet espace du spectacle, du rite, du cérémoniel : il cherche à le redoubler dans son discours même. En mettant toute la sauce, comme il le dit à sa femme, mais de manière progressive, avec ce point culminant qu’est le vaudou ; et surtout, en commençant par un préambule auquel il assigne quasiment la fonction de ces rites de sacralisation décrits par Marcel Mauss, ainsi qu’en témoigne cette phrase immensément déployée :

Sans plus m’attarder sur ce que je ne vois aucun inconvénient à qualifier de « précautions oratoires » (car, moi qui fais profession d’écrire et puis donc, sans outrecuidance, me regarder comme un spécialiste de l’emploi du langage - sous sa forme graphique sinon sous sa forme orale, - je suis mieux placé que quiconque pour savoir que manier la parole, c’est-à-dire la pensée, ne peut se faire à la légère, sans étiquette, sans précautions, parce que, même si l’on ne croit pas à la vertu magique des mots, c’est, à coup sûr, l’une des pires formes du péché contre l’esprit que d’exposer, en mésusant du langage, à de profondes altérations le message personnel que chacun de nous se devrait de formuler à l’intention d’autrui si l’on admet qu’il n’est de véritables rapports humains qu’à partir du moment où peut s’instaurer un dialogue), sans plus m’attarder, dis-je, à ces précautions de début, qui ne sont pas un vain cérémonial mais, de même que les rites pour le pratiquant d’une religion, sont des éléments indispensables à la bonne marche de l’opération, j’en viendrai, d’un coup, à la justification du titre de ma conférence : Antilles et poésie des carrefours...

Ainsi, l’ethnographe qu’il devait être durant son séjour peut passer de l’autre côté de la barrière ; déplacer le terrain de la conférence sur celui des cérémonies qu’il se refuse à considérer de l’extérieur uniquement. Il peut ainsi se mettre à niveau avec l’univers féerique, mythique, ritualisé, dans lequel il a été amené à pénétrer.
S’il se sent autorisé à le faire, c’est que cet univers ne lui est pas étranger. Dans son discours radiodiffusé, Leiris adopte quatre positions successives. Initialement, il est le visiteur extérieur qui découvre ces contrées inconnues de lui, en ne se situant qu’à la surface des choses, ne mentionnant que ses premières impressions, au premier coup d’œil. A la fin, il est entré pleinement dans cet univers, il a été « intégré à l’action ». Dans l’intervalle, deux temps, qui permettent d’expliquer comment il a pu passer de l’extérieur à l’intérieur.
Tout d’abord, il est un poète, et convoque Baudelaire, Reverdy, Breton, lui-même enfin (plus précisément, son essai Miroir de la tauromachie), pour montrer que cette poésie des carrefours a été théorisée et pratiquée en Europe par tout un courant dont il est l’héritier. En ce sens, le spectacle qu’offrent les Antilles est à l’image de ce que les surréalistes, notamment, ont recherché dans la poésie et tenté de réinsuffler dans la vie.
Corollairement, au-delà d’une théorie de la métaphore ou de l’image comme coïncidence de réalités hétérogènes, il y a, aux Antilles, des éléments susceptibles de réveiller la part d’enfance qui sommeille au fond de l’adulte venu de France. Deux exemples en sont donnés, en particulier ; deux exemples qui ressuscitent l’émerveillement de l’enfant dans la mesure où ils sont à la fois exotiques et familiers. C’est d’abord un air chanté par une adolescente « à la peau très foncée », une « apparition franchement africaine », dit Leiris, « une bergère qui mène sa chèvre » en chantant, en français, « sur un vieil air d’allure très Ile-de-France ». Remontent alors à la surface, à la fois sa propre enfance et le souvenir de Nerval, celui des vieilles chansons du Valois ; il se trouve ainsi placé

d’un seul coup à l’un de ces carrefours mentaux où l’on se sent comme étourdi ou égaré, dans un état d’incertitude délicieuse qui tient à ce qu’on est en face de quelque chose qui semble être à la fois le comble de l’insolite et le comble du familier. Ainsi, dans le cadre le plus exotique que puisse imaginer un habitant des régions tempérées, au détour d’un chemin que j’empruntais tous les jours je me trouvais face à face avec mon enfance elle-même sous l’apparence de cette jeune bergère noire qui chantait, sur un air nullement africain, un vieux chant de folklore. Comme si, m’inspirant du grand poète Aimé Césaire et de son Cahier d’un retour au pays natal, j’avais voulu que les Antilles fussent, pour moi aussi, le lieu où s’accomplit un retour, c’est une impression de redécouverte de mon enfance qui fut l’une des premières que j’éprouvais à la Martinique, dans une région pourtant fort éloignée, au moins kilométriquement, du Paris où je suis né. [9]

Il en ira de même avec un manège de chevaux de bois, où les montures sont traitées d’une façon qui rappelle la sculpture africaine par sa nudité, son dépouillement.

Pour qui connaît la France et sait ce qu’un manège de chevaux de bois peut receler comme potentiel de féerie pour un enfant de la ville aussi bien que pour un enfant de la campagne, ma réaction n’a rien de surprenant : retrouver toute la noblesse et toute la simplicité de la sculpture nègre dans un humble manège de chevaux de bois, imité de ceux d’Europe, a, certes, quelque chose de bouleversant. [10]

Et la conférence se termine sur le rappel de cette féerie :

Je vous remercie tous, sur le point de prendre congé de vous, pour le spectacle que vous m’avez donné d’un pays tel que je puisse repartir avec l’espoir que je viens, à l’instant même, de formuler, moi qui m’apprête à prendre demain, vers le milieu de la journée, un avion de la Pan American Airways pour retourner à Port-au-Prince et Fort-de-France puis à Paris, dans cette Europe en proie au trouble où il devient de plus en plus difficile de s’abandonner aux puissances de la poésie et, à plus forte raison, d’éprouver l’émerveillement heureux que j’éprouvais lorsque j’étais enfant et qu’on m’emmenait à la féerie.

Mais Leiris n’est pas seul, en Haïti : il est accompagné par un confrère, Alfred Métraux. Or Métraux a beau l’avoir précédé dans la profession, Leiris n’a aucunement à craindre de lui un rappel à l’ordre, au bon ordre ethnographique « à la française ». Tout au contraire : Leiris ne peut trouver en lui qu’un complice. Les perspectives qu’il a ouvertes avec L’Afrique fantôme sont celles qui ont rapproché les deux hommes, dès leur première rencontre. Et pour éclairer ce rapprochement, je vais m’appuyer sur quelques lettres adressées par Métraux à Leiris, et qui se trouvent déposées dans le Fonds Leiris de la Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet, à Paris.

I. Ethnographie

Dans ses lettres à Leiris, Métraux s’en prend violemment à l’ethnographie française, dont il excepte le seul Marcel Mauss : une ethnographie « stérile » ; sans grand savoir, sans grande expérience de travail, sèche, mécanique, etc. (sont visés en particulier Jacques Soustelle et Paul Rivet). Aux Etats-Unis, en revanche,

l’ethnographe allant sur le terrain est avant tout un technicien possédant un certain nombre de techniques précises qui lui garantissent l’exactitude de ses observations (excellente base phonétique, en linguistique, bonnes notions de psychologie expérimentale, connaissance de tous les problèmes importants, etc.). [11]

Or, à cette conception de l’ethnographie comme science rigoureuse, Métraux apporte aussitôt un correctif :

Ceci est la question métier, l’équivalent du tour de main du dentiste américain, mais ce qui est plus important c’est la vision générale du sujet et de ce que doit être une bonne œuvre d’ethnographie.

Et de citer alors la définition de Sapir : « La meilleure monographie est toujours un roman », avant de commenter :

C’est-à-dire que l’ethnographe de race doit étudier sa tribu comme le ferait un romancier et la faire vivre en usant des points de vue et des procédés du roman. Ne trouvez-vous pas cette conception large, souple et surtout prodigieusement intelligente ? Je partage entièrement ce point de vue qui si vous y pensez un peu est le seul légitime et intéressant. Ne pas aller disséquer des hommes, mais étudier leur vie, donner d’une tribu l’image de sa vie et ne pas disséquer son corps. Présenter les rouages fonctionnant et non pas démontés et classés suivant des règles parfaitement arbitraires et empiriques. Voyez pour cela le cours de Mauss. Non, ce que je veux c’est garder toute cette cuisine pour moi, mais donner aux autres la sensation de vie que doit produire le contact avec des hommes.

La même idée est exprimée un an plus tard en réponse, cette fois, à l’envoi par Leiris d’un de ses tout récents articles :

J’ai parcouru votre article sur la circoncision Dogon. Je crains que vous n’ayez de l’ethnographie une conception triste et mécanique ; la description pour la description n’a aucun sens. Il n’est pas de science plus humaine. L’ethnographie telle que les bons ethnographes américains la conçoivent est extrêmement voisine de la littérature. Sapir a l’habitude de dire que le meilleur ouvrage d’ethnographie sera toujours un bon roman... L’ethnographie américaine aborde les sujets les plus humains, ceux qui nous importent le plus. Elle se sert de la méthode scientifique uniquement pour obtenir un minimum d’objectivité et de précision. L’idée que l’on se fait de l’ethnographie dans les milieux Trocadero est quelque chose de révolu. (On en est à 1870 environ.) Je ne parle pas de primaires ignorants du genre Rivet. Mauss fait exception, mais n’étant jamais sorti, il a perdu le sens du réel. Son influence est grande aux Etats-Unis dans certains milieux et il jouit d’un prestige dont on est loin de se rendre compte en France. Je ne m’étonne pas que vous soyez dégoûté de l’ethnographie. Je me serais dégoûté moi-même si j’y étais resté encore un an. [12]

Cette conception de l’ethnographie où il s’agit de « donner aux autres la sensation de vie que doit produire le contact avec des hommes », d’une ethnographie qui serait littérature en un sens où le romancier fait vivre ses personnages, il va de soi qu’elle est aussi celle de Leiris : faire vivre ce dont on parle et établir le contact, la communication avec son destinataire, c’est toujours ce à quoi il a visé, même s’il ne parlerait pas de roman, de fiction, en l’occurrence, mais de poésie, dans une acception très large incluant également le meilleur de l’autobiographie.

II. Voyage

Mais chez l’un comme chez l’autre, l’intérêt pour l’ethnographie a été déterminé par autre chose, par un malaise, un mal-être qui incite au départ, au lâchez-tout, aux grands voyages dépaysants, et chez Métraux à un déracinement bien réel, auquel Leiris ne s’est jamais résolu. Métraux s’en explique dans ce qui est peut-être sa première lettre à Leiris, au moment où il s’apprête à débarquer à New York avant de partir pour Honolulu.

Paris m’est terriblement loin. Il me semble qu’en le quittant, je me suis retrouvé. Je n’ai plus le sentiment pénible de vivre par fractions. Je me retrouve très complet, formant mon petit univers. La solitude m’a corrompu à jamais : je ne pourrai plus exister longtemps loin d’elle et je ne sais pas si Honolulu n’est pas au fond ce à quoi je tendais toute ma vie. J’ai peut-être le cœur timide et une peur affreuse de la vie. Je réagis à cette peur par des moyens mécaniques : excès d’érudition, voyages lointains, toujours des barrières entre moi et l’extérieur. Si jamais je deviens un grand savant ce sera par peur. [13]

Cette fin-là, on pourrait tout aussi bien la trouver sous la plume de Leiris... Mais l’explication que Métraux donne à ces fuites, à cette tendance à l’errance, Leiris ne peut l’invoquer.

Malgré tous les motifs que j’ai pour être heureux et en dépit même de mon activité scientifique qui marche assez bien, je suis souvent la proie d’ennuis assez noirs. La faute en est à ma nature inquiète qui ne trouve son climat que dans les difficultés, les complications et les situations désespérées. J’en veux à la Polynésie pour tout son confort et j’ai la nostalgie du plus hideux des pays : la Bolivie. Je songe sérieusement à m’orienter de nouveau vers l’Amérique du Sud et si je parviens à réaliser la mission que je projette, il se pourrait que j’aille m’installer dans le plus pouilleux des villages du haut-plateau. Ai-je hérité de mon cinquante pour cent de sang juif, cette instabilité et ce goût du malheur et de la mortification ? Je souffre de ne pas avoir à m’indigner et je sens en moi un vide déplorable né de cette aspiration insatisfaite au martyre. [14]

III. Poésie

Dans son hommage à son ami, Regard vers Alfred Métraux [15], Leiris a glosé la dédicace que Métraux avait placée en tête de l’exemplaire du Vaudou haïtien qu’il lui avait offert : « A Michel, en souvenir de nos errances, ces naïves diableries qui nous consolent ». Et Leiris reprend et commente chacun des termes de cette courte phrase. L’errance, s’il ne la rattache pas au mythe du Juif errant, n’a pu que le frapper : durant son séjour de 1948 en Haïti, ils avaient donc erré ensemble, alors même que leurs va-et-vient étaient dus aux « exigences de notre profession », comme il l’écrit. Or c’est cet aspect-là qui rend à ses yeux l’existence de Métraux poétique. Peu avant sa mort, Leiris déclare ainsi à Jean Jamin et Sally Price, à son propos : « Cet homme - sa fin l’a prouvé d’ailleurs - complètement inadapté à la vie actuelle et qui roulait sa bosse partout sans jamais arriver à être satisfait, c’était franchement poétique » [16].
Et en qualifiant de « naïves diableries » les cérémonies vaudou auxquelles ils ont assisté ensemble, Métraux prouve qu’il était à l’unisson avec Leiris. Je cite ce dernier : « Il est certain que dans ces mots il s’exprime un regret, quelque chose comme une nostalgie de ce que Baudelaire a nommé le vert paradis des amours enfantines » [17]. C’est bien une sorte de bouffée d’enfance, si l’on peut dire, que les deux amis ont respirée en ce mois d’octobre 1948, l’un avec l’autre.
Quant à la poésie des carrefours, Métraux y était assurément sensible, quoique d’une façon peut-être plus tourmentée que celle (émerveillée) de Leiris, si j’en juge d’après ces quelques lignes, extraites de la première lettre envoyée d’Honolulu :

J’adore la banalité d’Honolulu-City, ville plage pas très au point où l’Orient met une note de désordre et voudrait être crasseux si le policeman américain ne flanquait pas des amendes. Un bariolage de race vraiment inouï : quatre éléments prédominants : japonais, polynésien, coréen, chinois et peut-être philippin bien que je ne les distingue pas. Il y a un grand quartier portugais que je n’ai pas encore visité. Dans le costume, il y a hésitation : certaines femmes combinant la blouse chinoise avec la robe plage, portant des kimonos et des bas de soie. Comment dire, juste ce degré d’anarchie, ce clash que j’aime par-dessus tout. J’ai un goût assez morbide pour les métissages, les out-casts, les combinaisons extraordinaires. Une Chinoise dont je vois les bas de soie par la fente du kimono me trouble infiniment plus que les mousmés authentiques que l’on rencontre à chaque pas. L’élément blanc est rare, très rare même. Le matin je prends un autobus, je me réjouis à l’avance. Vous aimeriez Honolulu, justement pour ce côté qui afflige la plupart des Américains qui voudraient un pittoresque plus uniforme. Je dois ajouter que certaines rues sont entièrement orientales avec ces relents particuliers que j’imagine être ceux de la Chine ou du Japon. Je ne les ai jamais sentis ailleurs et ma mémoire olfactive est la plus fidèle de toutes.

Même goût, donc, pour les métissages, la conjonction d’éléments hétérogènes. Et Leiris ne pouvait alors que placer sous ce signe la personne même de Métraux, qui réalise cet alliage des contraires d’où naîtrait la poésie. En lui, comme en Bataille d’ailleurs, se donne à voir en effet « cet alliage réalisé en peu d’individus : une violente ardeur à vivre jointe à une conscience impitoyable de ce qu’il y a là de dérisoire » [18].
Poète, Métraux l’est donc par son instabilité, par ses voyages, ses déplacements incessants, ses errances ; par sa nostalgie pour le temps de l’émerveillement enfantin ; par son attirance, à la fois fascinée et inquiète, pour les métissages, les bariolages, les « carrefours » en tous genres ; par les contradictions qui sont en lui, et qui en font un être déchiré ; mais encore par ce désir de faire vivre pour autrui ce qu’il décrit, de communiquer. C’est sur cet aspect-là que s’achève Regard vers Alfred Métraux, sur ce « souci d’ordre proprement poétique : ne pas se contenter de décrire les choses mais, les ayant saisies dans toute leur réalité singulière, les faire vivre sous les yeux de celui qui vous lit ». Telle est la définition du poète : « J’entends par là, non point tellement quelqu’un qui écrit des poèmes, mais quelqu’un qui voudrait parvenir à une absolue saisie de ce en quoi il vit et à rompre son isolement par la communication de cette saisie. » Cette communication, on sait que Leiris voulut aussi la voir dans l’instant de plénitude où Métraux attendait la mort qu’il s’était donnée.
Je n’insiste pas sur ce point ; je ne relèverai qu’une chose. En 1957, Leiris a tenté de se donner la mort (Métraux lui a d’ailleurs écrit une lettre très sensible à cette occasion). Et le dernier mot qu’il prononce à sa femme avant de sombrer dans le coma est : « Tout ça, c’est de la littérature », ce qu’il commente ainsi dans Fibrilles : « voulant dire non seulement que la littérature m’avait vicié jusqu’au cœur et que je n’étais plus que cela, mais que rien ne pouvait désormais m’arriver qui pesât plus lourd que ce qui s’accomplit par l’encre et le papier dans un monde privé d’une au moins des trois dimensions réglementaires. » [19]
Ne plus exister qu’en silhouette, c’est échapper à la mort, monter sur cette scène de théâtre dont Leiris a dit qu’elle est le lieu de la mort feinte ; c’est s’élever au niveau du merveilleux théâtral. Je ne m’engage pas davantage dans cette voie, qui exigerait de reprendre toutes les idées de Leiris sur ces questions [20].
Mais de fait, cette phrase, « Tout ça, c’est de la littérature », Leiris la retrouve dans les pages griffonnées par Métraux en attendant la mort [21]. Elle s’intègre dans un autre contexte, à première vue : elle suit en effet une série de citations d’auteurs latins et anglais (dont Shakespeare). Mais Leiris ne peut pas ne pas voir là une étrange convergence entre ces deux instants où l’un a tenté un suicide en le ratant, et où l’autre l’a mené jusqu’à son terme ; deux instants qualifiés par Leiris de poétiques, pour l’un comme pour l’autre.
Que Métraux, jusqu’au bout, ait été lui aussi habité par la littérature, dans son suicide comme dans la manière dont il envisageait l’ethnographie, cela ne peut que toucher Leiris. Et le commentaire de Leiris à cette phrase commune, prononcée dans un instant qu’ils ont d’une certaine façon partagé, peut servir de mot de la fin :

Littérature valable : celle qui peut accompagner les moments cruciaux d’une vie (comme un orchestre fait d’une voix), et peu importe le moyen par lequel l’auteur y est parvenu (confession bouleversante, grand lyrisme, invention fulgurante).

Conférence donnée dans le cadre du colloque Ethnologies d’Alfred Métraux, sous la responsabilité d’Alain Monnier, Genève, 6-7- décembre 1996.
Paru dans Bulletin du Centre Genevois d’Anthropologie n° 5, 1995-1996, Peeters Press - Louvain.


[1] Antilles et poésie des carrefours, in Zébrage, Gallimard, Folio Essais, 1992, pp. 67-87.

[2] Guy Métraux et Jean Jamin ont bien voulu m’accorder l’autorisation de les consulter et de les reproduire. Aliette Armel, de son côté, m’a généreusement fourni toute une série d’informations sur oe séjour de Leiris aux Antilles, dont on trouvera plus loin la trace. A tous trois, je tiens à exprimer ici ma vive reconnaissance.

[3] M. Leiris, « Le Théâtre d’Aimé Césaire », entretien radiophonique diffusé le 26 septembre 1989 sur Radio-France.

[4] Cité in Aliette Armel, Michel Leiris, Paris, Fayard, 1997, p. 503.

[5] A. Armel, op. cit., p. 492.

[6] Notes manuscrites de Michel Leiris ; voir A. Armel, p. 509.

[7] Voir A. Armel, p. 493-494.

[8] Op. cit., in Zébrage, p. 83.

[9] Ibid., p. 76.

[10] Ibid. p. 77.

[11] Lettre du 6 mai 1936, envoyée d’Honolulu.

[12] Lettre du 17 juillet 1937.

[13] Lettre non datée.

[14] Lettre du 6 mai 1936.

[15] Regard vers Alfred Métraux, in Brisées, Paris, Gallimard, Folio Essais, 1992, pp. 280-287.

[16] Michel Leiris, C’est-à-dire, entretien avec Sally Price et Jean Jamin, Paris, Jean-Michel Place, Les Cahiers de Gradhiva, 1992, pp. 33-34.

[17] Brisées p. 284.

[18] Ibid. p. 282.

[19] Fibrilles, Paris, Gallimard, 1966, pp. 106-107.

[20] On me pardonnera de renvoyer le lecteur à mon ouvrage, Michel Leiris, dualisme et totalité, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 1995.

[21] Voir Michel Leiris, Journal 1922-1989, Paris, Gallimard, 1992, p. 592.




Guy Poitry

Guy Poitry. Chargé d’enseignement de littérature française à l’Université de Genève, où il anime notamment un atelier de création littéraire.
A travaillé sur Leiris, Sade, Voltaire, Diderot.
Dans le domaine de l’écriture narrative, a publié aux Editions Metropolis un roman, Jorge (1996), et un bref recueil de récits, Chutes(1998).