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LUNDI
14 JUIN 2004 Carrefour des poètes : Michel Leiris et Alfred Métraux par Guy Poitry, Les autres Articles
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Il est devenu quasiment impossible de parler d’Alfred Métraux sans évoquer ses « doubles » : le « presque jumeau » Pierre Verger et le presque sosie Georges Bataille. J’aurais envie de leur adjoindre Michel Leiris. Non qu’il y ait entre Métraux et lui ressemblance physique ou proximité dans la date, voire l’heure de la naissance ; mais en vertu d’une certaine « parenté d’âme », si l’on peut dire. Ce qui les rapprocherait (ce qui les a rapprochés), effectivement, c’est une même attitude à l’égard de la vie, attitude que Leiris a lui-même qualifiée de « poétique », et qui incluait également la pratique ethnographique. Mais il y a plus encore qu’une volonté de prendre le contrepied de ce qui l’a frappé dès son arrivée en terre martiniquaise : il y a - me semble-t-il - le désir de retrouver cette fête de fraternisation dont il avait été privé. Et ce discours lui en offre l’occasion, in extremis. Sans plus m’attarder sur ce que je ne vois aucun inconvénient à qualifier de « précautions oratoires » (car, moi qui fais profession d’écrire et puis donc, sans outrecuidance, me regarder comme un spécialiste de l’emploi du langage - sous sa forme graphique sinon sous sa forme orale, - je suis mieux placé que quiconque pour savoir que manier la parole, c’est-à-dire la pensée, ne peut se faire à la légère, sans étiquette, sans précautions, parce que, même si l’on ne croit pas à la vertu magique des mots, c’est, à coup sûr, l’une des pires formes du péché contre l’esprit que d’exposer, en mésusant du langage, à de profondes altérations le message personnel que chacun de nous se devrait de formuler à l’intention d’autrui si l’on admet qu’il n’est de véritables rapports humains qu’à partir du moment où peut s’instaurer un dialogue), sans plus m’attarder, dis-je, à ces précautions de début, qui ne sont pas un vain cérémonial mais, de même que les rites pour le pratiquant d’une religion, sont des éléments indispensables à la bonne marche de l’opération, j’en viendrai, d’un coup, à la justification du titre de ma conférence : Antilles et poésie des carrefours... Ainsi, l’ethnographe qu’il devait être durant son séjour peut passer de l’autre côté de la barrière ; déplacer le terrain de la conférence sur celui des cérémonies qu’il se refuse à considérer de l’extérieur uniquement. Il peut ainsi se mettre à niveau avec l’univers féerique, mythique, ritualisé, dans lequel il a été amené à pénétrer. d’un seul coup à l’un de ces carrefours mentaux où l’on se sent comme étourdi ou égaré, dans un état d’incertitude délicieuse qui tient à ce qu’on est en face de quelque chose qui semble être à la fois le comble de l’insolite et le comble du familier. Ainsi, dans le cadre le plus exotique que puisse imaginer un habitant des régions tempérées, au détour d’un chemin que j’empruntais tous les jours je me trouvais face à face avec mon enfance elle-même sous l’apparence de cette jeune bergère noire qui chantait, sur un air nullement africain, un vieux chant de folklore. Comme si, m’inspirant du grand poète Aimé Césaire et de son Cahier d’un retour au pays natal, j’avais voulu que les Antilles fussent, pour moi aussi, le lieu où s’accomplit un retour, c’est une impression de redécouverte de mon enfance qui fut l’une des premières que j’éprouvais à la Martinique, dans une région pourtant fort éloignée, au moins kilométriquement, du Paris où je suis né. [9] Il en ira de même avec un manège de chevaux de bois, où les montures sont traitées d’une façon qui rappelle la sculpture africaine par sa nudité, son dépouillement. Pour qui connaît la France et sait ce qu’un manège de chevaux de bois peut receler comme potentiel de féerie pour un enfant de la ville aussi bien que pour un enfant de la campagne, ma réaction n’a rien de surprenant : retrouver toute la noblesse et toute la simplicité de la sculpture nègre dans un humble manège de chevaux de bois, imité de ceux d’Europe, a, certes, quelque chose de bouleversant. [10] Et la conférence se termine sur le rappel de cette féerie : Je vous remercie tous, sur le point de prendre congé de vous, pour le spectacle que vous m’avez donné d’un pays tel que je puisse repartir avec l’espoir que je viens, à l’instant même, de formuler, moi qui m’apprête à prendre demain, vers le milieu de la journée, un avion de la Pan American Airways pour retourner à Port-au-Prince et Fort-de-France puis à Paris, dans cette Europe en proie au trouble où il devient de plus en plus difficile de s’abandonner aux puissances de la poésie et, à plus forte raison, d’éprouver l’émerveillement heureux que j’éprouvais lorsque j’étais enfant et qu’on m’emmenait à la féerie. Mais Leiris n’est pas seul, en Haïti : il est accompagné par un confrère, Alfred Métraux. Or Métraux a beau l’avoir précédé dans la profession, Leiris n’a aucunement à craindre de lui un rappel à l’ordre, au bon ordre ethnographique « à la française ». Tout au contraire : Leiris ne peut trouver en lui qu’un complice. Les perspectives qu’il a ouvertes avec L’Afrique fantôme sont celles qui ont rapproché les deux hommes, dès leur première rencontre. Et pour éclairer ce rapprochement, je vais m’appuyer sur quelques lettres adressées par Métraux à Leiris, et qui se trouvent déposées dans le Fonds Leiris de la Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet, à Paris. I. EthnographieDans ses lettres à Leiris, Métraux s’en prend violemment à l’ethnographie française, dont il excepte le seul Marcel Mauss : une ethnographie « stérile » ; sans grand savoir, sans grande expérience de travail, sèche, mécanique, etc. (sont visés en particulier Jacques Soustelle et Paul Rivet). Aux Etats-Unis, en revanche, l’ethnographe allant sur le terrain est avant tout un technicien possédant un certain nombre de techniques précises qui lui garantissent l’exactitude de ses observations (excellente base phonétique, en linguistique, bonnes notions de psychologie expérimentale, connaissance de tous les problèmes importants, etc.). [11] Or, à cette conception de l’ethnographie comme science rigoureuse, Métraux apporte aussitôt un correctif : Ceci est la question métier, l’équivalent du tour de main du dentiste américain, mais ce qui est plus important c’est la vision générale du sujet et de ce que doit être une bonne œuvre d’ethnographie. Et de citer alors la définition de Sapir : « La meilleure monographie est toujours un roman », avant de commenter : C’est-à-dire que l’ethnographe de race doit étudier sa tribu comme le ferait un romancier et la faire vivre en usant des points de vue et des procédés du roman. Ne trouvez-vous pas cette conception large, souple et surtout prodigieusement intelligente ? Je partage entièrement ce point de vue qui si vous y pensez un peu est le seul légitime et intéressant. Ne pas aller disséquer des hommes, mais étudier leur vie, donner d’une tribu l’image de sa vie et ne pas disséquer son corps. Présenter les rouages fonctionnant et non pas démontés et classés suivant des règles parfaitement arbitraires et empiriques. Voyez pour cela le cours de Mauss. Non, ce que je veux c’est garder toute cette cuisine pour moi, mais donner aux autres la sensation de vie que doit produire le contact avec des hommes. La même idée est exprimée un an plus tard en réponse, cette fois, à l’envoi par Leiris d’un de ses tout récents articles : J’ai parcouru votre article sur la circoncision Dogon. Je crains que vous n’ayez de l’ethnographie une conception triste et mécanique ; la description pour la description n’a aucun sens. Il n’est pas de science plus humaine. L’ethnographie telle que les bons ethnographes américains la conçoivent est extrêmement voisine de la littérature. Sapir a l’habitude de dire que le meilleur ouvrage d’ethnographie sera toujours un bon roman... L’ethnographie américaine aborde les sujets les plus humains, ceux qui nous importent le plus. Elle se sert de la méthode scientifique uniquement pour obtenir un minimum d’objectivité et de précision. L’idée que l’on se fait de l’ethnographie dans les milieux Trocadero est quelque chose de révolu. (On en est à 1870 environ.) Je ne parle pas de primaires ignorants du genre Rivet. Mauss fait exception, mais n’étant jamais sorti, il a perdu le sens du réel. Son influence est grande aux Etats-Unis dans certains milieux et il jouit d’un prestige dont on est loin de se rendre compte en France. Je ne m’étonne pas que vous soyez dégoûté de l’ethnographie. Je me serais dégoûté moi-même si j’y étais resté encore un an. [12] Cette conception de l’ethnographie où il s’agit de « donner aux autres la sensation de vie que doit produire le contact avec des hommes », d’une ethnographie qui serait littérature en un sens où le romancier fait vivre ses personnages, il va de soi qu’elle est aussi celle de Leiris : faire vivre ce dont on parle et établir le contact, la communication avec son destinataire, c’est toujours ce à quoi il a visé, même s’il ne parlerait pas de roman, de fiction, en l’occurrence, mais de poésie, dans une acception très large incluant également le meilleur de l’autobiographie. II. VoyageMais chez l’un comme chez l’autre, l’intérêt pour l’ethnographie a été déterminé par autre chose, par un malaise, un mal-être qui incite au départ, au lâchez-tout, aux grands voyages dépaysants, et chez Métraux à un déracinement bien réel, auquel Leiris ne s’est jamais résolu. Métraux s’en explique dans ce qui est peut-être sa première lettre à Leiris, au moment où il s’apprête à débarquer à New York avant de partir pour Honolulu. Paris m’est terriblement loin. Il me semble qu’en le quittant, je me suis retrouvé. Je n’ai plus le sentiment pénible de vivre par fractions. Je me retrouve très complet, formant mon petit univers. La solitude m’a corrompu à jamais : je ne pourrai plus exister longtemps loin d’elle et je ne sais pas si Honolulu n’est pas au fond ce à quoi je tendais toute ma vie. J’ai peut-être le cœur timide et une peur affreuse de la vie. Je réagis à cette peur par des moyens mécaniques : excès d’érudition, voyages lointains, toujours des barrières entre moi et l’extérieur. Si jamais je deviens un grand savant ce sera par peur. [13] Cette fin-là, on pourrait tout aussi bien la trouver sous la plume de Leiris... Mais l’explication que Métraux donne à ces fuites, à cette tendance à l’errance, Leiris ne peut l’invoquer. Malgré tous les motifs que j’ai pour être heureux et en dépit même de mon activité scientifique qui marche assez bien, je suis souvent la proie d’ennuis assez noirs. La faute en est à ma nature inquiète qui ne trouve son climat que dans les difficultés, les complications et les situations désespérées. J’en veux à la Polynésie pour tout son confort et j’ai la nostalgie du plus hideux des pays : la Bolivie. Je songe sérieusement à m’orienter de nouveau vers l’Amérique du Sud et si je parviens à réaliser la mission que je projette, il se pourrait que j’aille m’installer dans le plus pouilleux des villages du haut-plateau. Ai-je hérité de mon cinquante pour cent de sang juif, cette instabilité et ce goût du malheur et de la mortification ? Je souffre de ne pas avoir à m’indigner et je sens en moi un vide déplorable né de cette aspiration insatisfaite au martyre. [14] III. Poésie Dans son hommage à son ami, Regard vers Alfred Métraux [15], Leiris a glosé la dédicace que Métraux avait placée en tête de l’exemplaire du Vaudou haïtien qu’il lui avait offert : « A Michel, en souvenir de nos errances, ces naïves diableries qui nous consolent ». Et Leiris reprend et commente chacun des termes de cette courte phrase. L’errance, s’il ne la rattache pas au mythe du Juif errant, n’a pu que le frapper : durant son séjour de 1948 en Haïti, ils avaient donc erré ensemble, alors même que leurs va-et-vient étaient dus aux « exigences de notre profession », comme il l’écrit. Or c’est cet aspect-là qui rend à ses yeux l’existence de Métraux poétique. Peu avant sa mort, Leiris déclare ainsi à Jean Jamin et Sally Price, à son propos : « Cet homme - sa fin l’a prouvé d’ailleurs - complètement inadapté à la vie actuelle et qui roulait sa bosse partout sans jamais arriver à être satisfait, c’était franchement poétique » [16]. J’adore la banalité d’Honolulu-City, ville plage pas très au point où l’Orient met une note de désordre et voudrait être crasseux si le policeman américain ne flanquait pas des amendes. Un bariolage de race vraiment inouï : quatre éléments prédominants : japonais, polynésien, coréen, chinois et peut-être philippin bien que je ne les distingue pas. Il y a un grand quartier portugais que je n’ai pas encore visité. Dans le costume, il y a hésitation : certaines femmes combinant la blouse chinoise avec la robe plage, portant des kimonos et des bas de soie. Comment dire, juste ce degré d’anarchie, ce clash que j’aime par-dessus tout. J’ai un goût assez morbide pour les métissages, les out-casts, les combinaisons extraordinaires. Une Chinoise dont je vois les bas de soie par la fente du kimono me trouble infiniment plus que les mousmés authentiques que l’on rencontre à chaque pas. L’élément blanc est rare, très rare même. Le matin je prends un autobus, je me réjouis à l’avance. Vous aimeriez Honolulu, justement pour ce côté qui afflige la plupart des Américains qui voudraient un pittoresque plus uniforme. Je dois ajouter que certaines rues sont entièrement orientales avec ces relents particuliers que j’imagine être ceux de la Chine ou du Japon. Je ne les ai jamais sentis ailleurs et ma mémoire olfactive est la plus fidèle de toutes. Même goût, donc, pour les métissages, la conjonction d’éléments hétérogènes. Et Leiris ne pouvait alors que placer sous ce signe la personne même de Métraux, qui réalise cet alliage des contraires d’où naîtrait la poésie. En lui, comme en Bataille d’ailleurs, se donne à voir en effet « cet alliage réalisé en peu d’individus : une violente ardeur à vivre jointe à une conscience impitoyable de ce qu’il y a là de dérisoire » [18]. Littérature valable : celle qui peut accompagner les moments cruciaux d’une vie (comme un orchestre fait d’une voix), et peu importe le moyen par lequel l’auteur y est parvenu (confession bouleversante, grand lyrisme, invention fulgurante). Conférence donnée dans le cadre du colloque Ethnologies d’Alfred Métraux, sous la responsabilité d’Alain Monnier, Genève, 6-7- décembre 1996. [1] Antilles et poésie des carrefours, in Zébrage, Gallimard, Folio Essais, 1992, pp. 67-87. [2] Guy Métraux et Jean Jamin ont bien voulu m’accorder l’autorisation de les consulter et de les reproduire. Aliette Armel, de son côté, m’a généreusement fourni toute une série d’informations sur oe séjour de Leiris aux Antilles, dont on trouvera plus loin la trace. A tous trois, je tiens à exprimer ici ma vive reconnaissance. [3] M. Leiris, « Le Théâtre d’Aimé Césaire », entretien radiophonique diffusé le 26 septembre 1989 sur Radio-France. [4] Cité in Aliette Armel, Michel Leiris, Paris, Fayard, 1997, p. 503. [5] A. Armel, op. cit., p. 492. [6] Notes manuscrites de Michel Leiris ; voir A. Armel, p. 509. [7] Voir A. Armel, p. 493-494. [8] Op. cit., in Zébrage, p. 83. [9] Ibid., p. 76. [10] Ibid. p. 77. [11] Lettre du 6 mai 1936, envoyée d’Honolulu. [12] Lettre du 17 juillet 1937. [13] Lettre non datée. [14] Lettre du 6 mai 1936. [15] Regard vers Alfred Métraux, in Brisées, Paris, Gallimard, Folio Essais, 1992, pp. 280-287. [16] Michel Leiris, C’est-à-dire, entretien avec Sally Price et Jean Jamin, Paris, Jean-Michel Place, Les Cahiers de Gradhiva, 1992, pp. 33-34. [17] Brisées p. 284. [18] Ibid. p. 282. [19] Fibrilles, Paris, Gallimard, 1966, pp. 106-107. [20] On me pardonnera de renvoyer le lecteur à mon ouvrage, Michel Leiris, dualisme et totalité, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 1995. [21] Voir Michel Leiris, Journal 1922-1989, Paris, Gallimard, 1992, p. 592.
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Guy Poitry. Chargé d’enseignement de littérature française à l’Université de Genève, où il anime notamment un atelier de création littéraire.
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