MERCREDI 5 MAI 2004

Michel Leiris devant le colonialisme

par Claude Arditi, Les autres Articles

 

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Michel Leiris prononça au mois de mars 1950, devant un public composé de chercheurs, d’étudiants et d’intellectuels, une conférence intitulée : « L’ethnologiste devant le colonialisme ». Quelques mois plus tard, le texte en fût publié dans Les Temps Modernes [1]

Aborder un tel sujet, du moins en France [2] constituait à l’époque une entreprise originale et courageuse. En effet, la majeure partie des ethnologues travaillant en Afrique Noire, pour se limiter à cette aire culturelle, n’évoquait pratiquement jamais le contexte colonial, ne serait-ce que de façon implicite, ni ses incidences économiques, politiques et sociales sur les sociétés qu’ils étudiaient. Ils étaient trop occupés, sans doute, ayant choisi d’enquêter chez des peuples censés être restés à l’écart des turbulences de l’histoire, et dont ils croyaient la culture pure et intacte, à débusquer la cosmologie Dogon, ou à disséquer la religion Bambara. Déjà en 1934, la publication de l’Afrique fantôme - journal de la mission Dakar-Djibouti (1931-1933) avait porté un coup à l’amitié qui liait Griaule et Leiris, car le livre était « de nature à desservir les ethnographes auprès des Européens établis dans les territoires coloniaux ». [3].
Leiris décrit cependant les obstacles et les difficultés de toute nature qui guettent l’ethnographe travaillant en pays colonisé, et l’empêchent d’exercer son métier en toute sérénité scientifique et morale. Cette démarche paraît pourtant très isolée et l’on chercherait en vain des préoccupations du même ordre dans l’oeuvre des ethnographes de l’époque. A partir de réflexions bien venues sur la situation inconfortable de l’ethnographe coincé entre l’Administration coloniale et les populations qu’il étudie et dont il sait être le porte-parole, Leiris définit le chercheur comme « un travailleur intellectuel honnête ». Il pose en réalité des questions épistémologiques concernant l’objet de l’anthropologie et esquisse le programme d’une recherche qu’il souhaite plus réaliste et tournée vers des questions concrètes.
Pour Leiris, la situation coloniale constitue un ensemble de facteurs qui ont entravé de façon irréversible le devenir des sociétés, même si auparavant celles-ci avaient été en contact avec des formations sociales différentes (contacts avec l’Islam par exemple). Cette démarche introduit à une réflexion sur l’histoire de ces sociétés, dimension totalement négligée par l’école africaniste de Griaule qui dominait la recherche à cette époque. Leiris appelle les sociétés qu’étudie l’ethnographe « non-mécanisées » et les définit ainsi : « celles qui n’ont pas élaboré de grande industrie et ignorent le capitalisme » (p. 84-11). Ces sociétés que d’autres nomment primitives ou sans écriture, termes peu satisfaisants car négatifs, entrent avec la situation coloniale dans un rapport de sujétion, fondé sur la force et la coercition. C’est dans un tel contexte que se développe l’ethnographie et le moindre de ses paradoxes ne sera-t-il pas que les formes de civilisation qu’elle étudie et veut faire connaître (art par exemple) émanent de sociétés jugées définitivement inférieures par l’idéologie coloniale.
L’ethnologie dominante, c’est-à-dire l’école de Griaule, insistera sur le fait que les traditions régissent l’ordre social, qui est fondé lui-même sur des mythes. Ces sociétés vouées à la répétition sont « froides » et hors de l’histoire. Il n’est donc pas nécessaire d’étudier les incidences du colonialisme ou de tout autre phénomène générateur de changements sociaux, sur le fonctionnement des sociétés qu’il domine.
Les rapports qu’entretiendront ethnographes et administrateurs coloniaux français seront, semble-t-il de façon générale, de mutuelle indifférence et ceci bien que parmi les premiers certains se muèrent, parfois avec succès, en « ethnographes sauvages ». Dans les colonies anglaises au contraire des ethnologues travailleront directement, à la demande, pour le gouvernement mais il ne semble pas que leurs écrits aient été directement utilisés par les administrateurs. Dans ce domaine, le malentendu paraît avoir été total. [4]
Leiris défend l’idée que l’objectivité pour l’ethnographe consiste à décrire l’état réel dans lequel se trouvent les sociétés colonisées (travail forcé, impôts, scolarisation obligatoire, etc.). Pour lui l’intégrité, voire la pureté, dans laquelle, pour nombre de ses collègues, se trouveraient encore certaines sociétés, constitue un mythe dangereux. Aucune société précoloniale n’est restée, quel qu’ait été son isolement géographique, totalement à l’écart des grands courants commerciaux avec l’Afrique du Nord et du monde arabe, et des idéologies religieuses et politiques qui y sont liées. De nombreux travaux d’anthropologie historique sont venus depuis conforter cette vision des choses. Us tendances et les orientations de la recherche que dénonce Leiris existent cependant encore de nos jours et se traduisent souvent par le refus &envisager l’étude de tout phénomène générateur de profondes transformations sociales, tels que l’exode rural, la scolarisation, les opérations de développement, etc. Cette ethnologie rétrécie considère que son objet immuable est et demeure l’étude de sociétés primitives figées dans la tradition. Elle voit cependant celui-ci se réduire de jour en jour depuis l’accession des pays africains francophones à l’indépendance (1960) et la mise en oeuvre de programmes d’aide au développement. Elle est donc condamnée à se réfugier soit dans l’étude de sociétés précoloniales qu’elle reconstruit à sa guise, soit à poursuivre ses investigations parmi des peuples censés être restés à l’écart des changements sociaux des dernières décennies. Souvent, certains de ses partisans décident de changer de terrain car l’acculturation des sociétés africaines leur paraît trop avancée. Ils choisissent alors de partir chez les Indiens d’Amérique Latine ou les aborigènes de Nouvelle-Guinée, car ces populations leur apparaissent plus primitives et davantage conformes à leurs espérances. La déception risque de se manifester rapidement sur ces nouveaux terrains soumis aux mêmes mouvements £acculturation. Un débat plus fondamental sous-tend ces oppositions, c’est celui de l’objet de l’anthropologie, qui ne peut être défini qu’en envisageant la notion de changement social.
Leiris apparaît ici comme un précurseur de Balandier et de sa sociologie dynamique, dans laquelle la notion de situation coloniale jouera un rôle de premier plan. Le terme d’ethnographe, utilisé par Leiris, qui est pour nous indissolublement lié à la monographie descriptive, paraît un peu restrictif pour caractériser le projet qu’il entend réaliser. Il propose en effet un programme d’étude beaucoup plus vaste que le champ habituellement couvert par cette discipline. Il envisage d’appréhender l’organisation du travail, les formes d’industrialisation, les questions d’habitat, la protection des artisanats (p. 99).
Leiris apparaît très sensible aux relations inévitables que l’on doit entretenir avec les représentants du pouvoir colonial et pour lui l’ethnographe ne peut se comporter comme s’ils n’existaient pas. En même temps, les colonisés, qu’il étudie et dont il partage pour un temps l’existence, ne peuvent, du moins dans un premier temps s’empêcher de l’assimiler au pouvoir colonial. C’est pourtant dans ce contexte fait de contradictions que Leiris développe une conception militante de sa profession proche de la nation d’engagement sartrien. Il écrit : « Il nous revient d’être comme leurs avocats naturels vis-à-vis de la nation colonisatrice à laquelle nous appartenons » (p. 88) et plus loin : « Nous devons être constamment en posture de défenseurs de ces sociétés et de leurs aspirations, même si de telles aspirations heurtent des intérêts économiques donnés pour nationaux et sont objets de scandale » (p. 88).
Leiris a traduit en actes, avec courage et ceci à plusieurs reprises, ses positions intellectuelles et il fût par exemple, parmi les quelques rares ethnologues à signer le Manifeste dit des 121 légitimant le droit à l’insoumission durant la guerre d’Algérie. Il participa en 1945 à une mission d’étude des problèmes de main-d’oeuvre en Côte d’Ivoire en compagnie de Jean Dresch, qui dénonça le travail forcé sur les plantations appartenant à des Européens. Pour Leiris, l’engagement de l’ethnographe doit se manifester aussi à l’intérieur de sa propre société par exemple en combattant stéréotypes et représentations erronées concernant les populations qu’il étudie, que celles-ci vivent en Afrique ou en Europe.
Toute occasion est bonne à saisir pour faire oeuvre de vulgarisation du savoir ethnologique dans le but de combattre l’idéologie raciste. Simultanément, Leiris est un observateur attentif et perspicace de la naissance des mouvements nationalistes africains qui contestent de plus en plus l’ordre colonial (RDA). Il fustige les ethnologues qui, face à ces phénomènes, se réfugient dans l’étude de populations rurales non encore contaminées par ces nouvelles idéologies. Les termes d’évolués ou de détribalisés dont l’usage se répand à l’époque pour désigner les catégories sociales urbaines scolarisées et turbulentes forment un couple avec les bons sauvages ayant la faveur des ethnologues.
On aura compris que Leiris est favorable à une ethnographie plus réaliste, c’est-à-dire moins centrée sur l’étude de la tradition, des rites et des mythes. Les autres thèmes qu’il souhaite voir se développer sont les conduites quotidiennes, l’alimentation, et les niveaux de vie. Pour lui les sociétés coloniales doivent être appréhendées dans leur totalité ce qui signifie que les Européens qui y résident, planteurs, fonctionnaires, etc. constituent des objets ethnographiques du même intérêt que les populations africaines [5].
Les conceptions militantes développées par Leiris, qui était à l’époque proche du P.C. paraissent un peu datées. Malgré cela ?ethnographe devant le colonialisme demeure un texte important qui préfigure des débats actuels sur le rôle qu’a joué la période coloniale dans l’histoire de l’Afrique Noire.

Cet article est paru pour la première fois dans le numéro 42 du Journal des anthropologues.


[1] 1950, n’ 58 : 357-374. Le texte fut republié dans Cinq études d’ethnologie Paris 1969.

[2] A partir des années 1960 eurent lieu d’abord en Grande-Bretagne, et ensuite aux Etats-Unis, de nombreux débats sur Anthropologie et Impérialisme. Cf. T. ASAD (ed.) Anthropology and the Colonial Encounter, Londres 1973.

[3] L’Afrique fantôme, Paris 1981 : 7.

[4] Voir l’excellent article désabusé de P.H. GULLIVER « An Applied Anthropologist in East Africa During the Colonial Era" in Social Anthropology and Development Policy, Grillo, Rew (eds), Londres 1985.

[5] A. TIREFORT, « Un monde policé en terre ivoirienne, le cercle Toubadou - 1904-1939 » in Cahiers d’Etudes Africaines, 1983 : 97-119 et 1989-1990, XXII : 1-2.. Ces propos devaient sans doute choquer bon nombre de collègues de Leiris et quarante ans plus tard on ne peut que constater que les rares travaux sur les « tribus blanches » de l’Afrique sont l’oeuvre d’historiens[[Il faudra cependant attendre les années 1970 pour qu’une anthropologue anglaise étudie la communauté française du Sénégal. CF. R.C. O’BRIEN : White Society in Black Africa. The French of Senegal, Londres 1972




Claude Arditi