LUNDI 10 MAI 2004

Soixante ans d’amitié

par Jacques Faublée, Les autres Articles

 

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L’hommage à Michel Leiris que je présente ici est d’abord le témoignage d’un collègue et ami qui, pendant près de vingt ans, a travaillé dans les mêmes locaux que lui au Trocadéro, d’abord au Musée d’Ethnographie, ensuite au Musée de l’Homme.

Ce n’est pas au Trocadéro que j’ai entendu parler pour la première fois de Michel Leiris, mais aux cours d’éthiopien de Marcel Cohen aux Langues orientales et à la IVème section de l’Ecole pratique des Hautes Etudes. J’y rencontrais Déborah Lifchitz qui devait rejoindre Leiris en Ethiopie, le 8 juillet 1932, pour la dernière partie de la mission ethnographique Dakar-Djibouti. En cette année 1932, j’ai été appelé au Trocadéro, à sortir de caisses des objets provenant de cette mission et à les placer près des fiches établies par Michel Leiris, qui a pris place ensuite, en 1933, dans l’équipe animée par Georges-Henri Rivière au Musée d’Ethnographie, où je travaillais déjà.

A partir de 1933, j’ai vu Michel Leiris créer et organiser le département d’Afrique noire, diriger la présentation des collections dans l’ancien bâtiment, puis, en 1937-1938, dans la nouvelle construction. Tout en assurant cette charge, il préparait la publication de ses recherches sur les Dogons et les esprits zâr en Ethiopie. Après une mission à Madagascar, je l’ai retrouvé au Musée de l’Homme, en 1941. J’ai quitté cet établissement une dizaine d’années plus tard et nos rapports amicaux sont devenus moins fréquents.

Difficultés, querelles et rivalités n’ont pas épargné la vie professionnelle de Michel Leiris. Après les réactions contre L’Afrique fantôme, qui ont failli l’écarter du métier d’ethnologue, il y a eu les problèmes posés par la transformation du Musée d’Ethnographie en Musée de l’Homme, avec la réduction de la surface d’exposition et l’installation des services concernant l’Afrique dans un triste sous-sol grillagé. Il y a eu aussi la mise à l’écart de celui qui l’avait amené à l’ethnographie : Georges-Henri Rivière. C’est dans ces cas que j’ai apprécié le caractère de Leiris.

Bien qu’il s’agisse ici d’un homme et non de l’étude d’une oeuvre, il semble bon de rappeler quelques axes de sa recherche : l’un, particulièrement technique, porte sur les Dogons, un autre présente les possessions par les esprits, que ce soient les zârs éthiopiens ou ceux du vaudou et l’art nègre. L’étude des zârs a été, comme il l’a écrit, le résultat « d’une enquête ethnographique passionnément menée » et a conduit à des travaux « auxquels je reste attaché en raison de l’ardeur même avec laquelle j’en avais recueilli les matériaux ». Je cite ces phrases parce que les mots « passionnément » et « ardeur » s’y trouvent. Trop de personnes, trompées par le semblant de froideur de Leiris lors d’une première rencontre, n’ont pas compris sa sensibilité. Il ne se réservait pas l’usage de ses observations et de ses notes. Il suffit de citer son apport aux travaux de Maxime Rodinson sur les zârs. De même, sa connaissance des Antilles, de l’Afrique noire et, tout particulièrement, de l’art nègre, ne paraît pas seulement dans ses propres publications, mais, encore plus, dans les travaux inspirés par lui. Par contre, les essais sur l’ethnographie et le colonialisme, les civilisations et les races, n’ont pas mené d’autres ethnographes à poursuivre des enquêtes sur ces domaines. Ces études montrent un autre aspect de Leiris : celui d’un homme luttant de toute son énergie contre les abus des systèmes coloniaux et le racisme. Ceci l’a mené, pendant l’occupation allemande nazie, à montrer son courage dans la résistance.
Michel Leiris ne laisse pas seulement une oeuvre et des disciples, dont certains sont déjà âgés. Par sa générosité (je pense, entre autres choses, aux dons à des musées), sa conscience professionnelle, son honnêteté intellectuelle, sa sincérité envers lui comme envers autrui il a donné l’exemple, comme il a écrit à propos d’Alfred Métraux, d’un « ethnologue conscient de tous les devoirs humains impliqués par sa science ».

Cet article est paru pour la première fois dans le numéro 42 du Journal des anthropologues.




Jacques Faublée