SAMEDI 1ER MAI 2004

De l’ethnologie considérée comme une tauromachie

par Joseph Tubiana, Les autres Articles

 

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Lorsque je préparais ma première exposition au Musée de l’Homme, des gens que je considérais comme respectables me dirent à peu près : "Quand vous aurez rédigé vos textes il faudra les soumettre à Leiris". Je m’étonnais, me sentant parfaitement capable de rédiger ces textes sans surveillance - outre que j’ai toujours cru, non sans une certaine coquetterie discrètement ( ?) dissimulée, pouvoir écrire agréablement lorsque je n’ai pas envie d’être ennuyeux. On me dit : "C’est la règle, on le fait toujours pour une exposition. Vous comprenez, il est écrivain, il corrige votre français". Pas très heureux donc qu’on éprouve le besoin préventivement de veiller à la qualité de mon français, je m’en fus soumettre mes papiers à Michel Leiris, qui les examina attentivement et sérieusement, comme toujours quand il fait quelque chose qui l’emmerde.

Tout se passa fort bien, et l’idée était loin d’être idiote, au bout du compte, de faire revoir des textes destinés au public des expositions par quelqu’un d’intelligent. Mais ce qui m’était resté, et avait frappé l’Algérien que je suis toujours, c’était l’emploi du mot "écrivain !’. En somme Leiris était l’homme qui sait (lire et) écrire, l’écrivain (public) de la place du Trocadéro. Je l’y voyais, avec sa petite table en bois blanc, encrier, plumes, papier, assis sur une chaise en paille, attendant le client ethnologue en mal de message, pour lui rédiger ses écrits. C’était donc ça un écrivain ?

Ce comportement qui m’avait choqué m’apparaît aujourd’hui comme une de ces incompréhensions dont la vie est tissue, incompréhensions nécessaires à toute activité poétique ou littéraire, qui sans elles tourneraient en rond, et qui ne manqueront pas dans la suite de ce texte même.

Leiris a toujours tenu à bien séparer, dans les temps, dans les lieux et en esprit, ses travaux (rémunérés) d’ethnographe et le labeur qu’il accorde (a ùfo) à son oeuvre d’écrivain. Comme, m’est-il apparu, pour se mettre à l’abri des éventuelles ingérences de ses collègues du Musée. Dans le fond, l’activité littéraire, c’est sa vie privée - et c’est très vrai si on y pense : celle-ci est la substance de celle-là - sa vie publique c’est son activité professionnelle et ses prises de position politiques. L’ethnographe opère au Musée de l’Homme (ou en mission) aux jours et heures de service, conçus largement, bien entendu ; l’écrivain fonctionne ailleurs, et ça ne regarde surtout pas les gens du Musée.

Lesquels nonobstant ne se privent pas de lire les livres de leur Michel Leiris à mesure qu’ils sortent - et pas seulement L’Afrique fantôme -, les plus sots y trouvant naguère comme un fumet de scandale. En 1946 Leiris fait précéder la réédition de l’Age d’homme d’un préambule dont on a ici repris le titre, où il note (p. 18) que l’auteur qui publie une autobiographie risque "de se déconsidérer socialement si les aveux qu’il fait vont par trop à l’encontre des idées reçues". Dans la petite société du Musée de l’Homme aussi ?

Mais quelle que soit la vigueur de la coupure voulue par lui, Leiris ne respecte pas non plus absolument l’étanchéité de la séparation entre ses deux activités principales. Le rapport à l’ethnologie que Leiris s’est construit est un rapport d’exclusion : autant l’homme est dans son oeuvre littéraire, autant il n’est pas, ne doit pas être dans ses travaux d’ethnologie. Mais ce n’est pas facile ni, vu par un ethnologue qui n’est pas écrivain, raisonnable.

Lorsque le poète s’embarque sur le « Saint-Firmin » en mai 1931 pour une traversée de l’Afrique d’ouest en est qui dura un an et huit mois, le maître-mot de l’ethnographie française devait être « catharsis ». A-t-il été convaincu de partir - à son tour - en Afrique pour se purger de ses passions, de ses humeurs, de lui-même, enfin ? Voici le texte de la "prière d’insérer" rédigée pour la première édition de l’Afrique fantôme, en 1934 :

Las de la vie qu’il menait à Paris, regardant le voyage comme une aventure poétique, une méthode de connaissance concrète, une épreuve, un moyen symbolique d’arrêter la vieillesse en parcourant l’espace pour nier le temps, l’auteur, qui s’intéresse à l’ethnographie en raison de la portée qu’il attribue à cette science quant à la clarification des rapports humains, prend part à une mission scientifique qui traverse l’Afrique.
Qu’y trouve-t-il ?
Peu d’aventures, des études qui le passionnent d’abord mais se révèlent bientôt trop inhumaines pour le satisfaire, une obsession érotique croissante, un vide sentimental de plus en plus grand. Malgré son dégoût des civilisés et de la vie des métropoles, vers la fin du voyage, il aspire au retour.
Sa tentative d’évasion n’a été qu’un échec et il ne croit plus, d’ailleurs, à la valeur de l’évasion : malgré le capitalisme qui de plus en plus tend à rendre tout vrai rapport humain impossible, n’y a-t-il pas qu’au sein de sa propre civilisation qu’un Occidental ait des chances de se réaliser, sur le plan passionnel ? Il apprendra une fois de plus, toutefois, qu’ici comme partout ailleurs l’homme ne peut échapper à son isolement : de sorte qu’il repartira, un jour ou l’autre, happé par de nouveaux fantômes - quoique sans illusions, cette fois !
Tel est le schème de l’ouvrage que l’auteur aurait peut-être écrit, s’il n’avait préféré, soucieux avant tout de donner un document aussi objectif et sincère que possible, s’en tenir à son carnet de route et le publier simplement.
Le long de ce journal où sont notés pèle-mêle événements, observations, sentiments, rêves, idées, ce schème est perceptible, au moins à l’état latent.
Au lecteur de découvrir les germes d’une prise de conscience achevée seulement bien après le retour, en même temps qu’il suivra l’auteur à travers hommes, sites, péripéties, de l’Atlantique à la Mer Rouge.

Le texte rédigé à l’intention de la réédition de 1968 est plus bref :

Regardant ce voyage comme une expérience poétique, un moyen de plus large contact humain et une épreuve en vue d’un renouvellement, l’auteur, las de la vie du Paris littéraire des années 1925-1930, prend part à une mission ethnographique qui traverse l’Afrique.
Qu’y trouve-t-il ?
Peu d’aventures, des études qui le passionnent d’abord, mais lui semblent bientôt trop abstraites. De plus en plus, il est le jouet de ce qu’il fuyait : obsessions sexuelles, sentiment d’un vide impossible à combler. Sa tentative d’évasion aura été un échec car, dans un monde où prévaut l’impérialisme d’Occident, ce n’est pas par un simple changement de climat que celui qui se sent comme un enfant perdu peut vaincre sa solitude.
Cette chronique, qui mêle des faits de tous ordres (choses intimes aussi bien que choses de l’extérieur), laisse entrevoir le début d’une prise de conscience en même temps qu’on y suit l’auteur, jour après jour, de l’Atlantique à la Mer Rouge.

Au lecteur amateur de Biffures d’accorder à ces deux textes le traitement philologique minutieux avec lequel il est familiarisé.

Le rapport ainsi défini du poète à l’ethnographie (la Légion étrangère du riche ou du veinard) était difficile à comprendre, difficile à admettre, surtout après la deuxième guerre mondiale, pour ceux d’entre nous qui n’avaient pas, comme Leiris, la possibilité de vivre des vies parallèles. Dès l’épreuve de l’enquête, auprès d’hommes vivants, accomplie, nous sentions, nous savions qu’en s’engageant dans la recherche ethnologique on s’y trouvait engagé tout entier, on ne pouvait pas s’en déprendre sans inconséquence ou lâcheté. Ainsi acceptée, cette recherche-engagement risquait d’absorber toutes nos énergies, de nous stériliser y compris pour elle-même. C’est ici que Leiris a raison : il faut aussi faire autre chose (« être au monde » disent les théologies d’aujourd’hui) ou être un fruit sec.
Mais, avec le temps, le point de vue de Leiris a changé. Parlant de son expérience de la Mission Dakar-Djibouti, il dit en 1969

Je n’étais qu’un novice en matière d’ethnographie, voire même un franc-tireur, puisque c’étaient la poésie et le désir de secouer le joug de notre culture qui m’avaient orienté vers ces études, et non le goût de la science comme telle [1]

Le respect que Leiris affiche généralement pour la science est quelque peu ambigu, peut-être parce que parmi les hommes de science qu’il a connus il y en avait d’étriqués, de légers ou de malhonnêtes. Des hommes comme Georges-Henri Rivière ou André Schaeffner étaient, comme lui, venus à la recherche ethnologique marginalement, par des voies qui leur étaient propres, non par le cursus linéaire de l’université. Pour Leiris, ils sont beaucoup plus que des hommes de science. Leiris, qui n’a jamais pensé que les "spécialistes" puissent s’intéresser à autre chose que leur spécialité, rencontre Alfred Métraux le plus modeste et peut-être bien le plus grand &entre nous ; il y trouve son semblable :

J’étais séduit par l’ouverture d’esprit dont témoignait ce spécialiste... et par les mouvements soudains qui montraient combien était illusoire son allure plutôt puritaine de fonctionnaire correct [2]

Métraux était - nulle contradiction en cela - à la fois sceptique et enthousiaste, généreux et exigeant. Peut-être considérait-il la littérature et la science comme aussi futiles - aussi fondamentales - l’une que l’autre :

Je sais gré à cet ethnologue totalement dévoué à sa profession de n’avoir rien tenté, bien au contraire, pour m’amener à sacrifier la littérature à la science. Nul doute que pour lui les deux domaines étaient connexes et qu’il portait, par-delà les distinctions de discipline, un intérêt passionné à tout ce qui peut aider les hommes à mieux connaître les choses et à mieux se connaître eux-mêmes [3].

Ce qui avec l’Afrique fantôme, n’est qu’une incidente du voyage, une solution pragmatique à un problème non scientifique, semble être pour Métraux (et pas seulement lui) une composante de la recherche : il est indispensable de dévoiler les arrière-plans de l’observation pour permettre au lecteur de porter un jugement d’ensemble sur les éléments recueillis et sur leur utilisation dans leur raisonnement scientifique :

Ce qui fait, outre leur haute valeur documentaire, le prix de ses écrits, c’est la relation affective qu’on perçoit toujours entre lui-même et ce qu’il étudie : les lieux aussi bien que les hommes... [4]

Puis l’écrivain rédacteur d’une autobiographie et l’ethnographe se retrouvent : « Il n’est aucune observation qui ne soit un rapport entre quelqu’un qui regarde et quelque chose de regardé » [5]. Ici Leiris est au coeur de son oeuvre littéraire.

La boucle est bouclée, nous voilà d’accord. L’ethnologie ? « une science, certes, mais une science dans laquelle le chercheur se trouve engagé personnellement peut-être plus que dans toute autre » [6]. Quelle « évasion » ?
Conclusion, en forme de « prière d’insérer » (rédigée fin 1968 ou début 1969) pour Cinq études d’ethnologie :

Qui sont ces gens que nous appelons « les sauvages », comment réagissent-ils par rapport à nous, sommes-nous certains de les « voir » et de les comprendre, là réside l’essentiel de la recherche ethnologique de Michel Leiris. Elle le conduit à s’interroger sur le colonialisme et sur le racisme, sur le sens de la culture, à montrer la pluralité des civilisations. Comme chez Montaigne, la quête d’un homme total se situe au centre de son œuvre littéraire. Ses écrits ethnologiques en sont l’indispensable complément.

S’il faut accorder à l’oeuvre de science autant de gravité et d’attention qu’en requiert l’oeuvre littéraire, faut-il également ne pas se faire illusion sur les répercussions éventuelles de l’une ou de l’autre ? Peu ou beaucoup lus, mais presque toujours mal ou pas compris, tels sont l’ethnologue commun et l’écrivain-selon-Leiris. Mais le danger ? La « tauromachie » ? « Ce qui se passe dans le domaine de l’écriture n’est-il pas dénué de valeur... (dit Leiris) s’il n’y a rien... qui soit un équivalent... de ce qui est pour le torero la corne acérée du taureau... » [7]. Pas de défi aux usages, aux moeurs, qui ne comporte un risque, une sanction mortelle. Affaire de choix pour l’écrivain mais non - il s’en rend compte à mesure qu’il existe - pour l’ethnologue : solitaire, toujours, et toujours sous le regard public.

Je ne parle pas des risques physiques (maladie, accident, noyade, attentat, poison, incarcération, faim, froid ou chaud, insectes variés...) mais de ceux qu’on encourt après, lorsqu’on commence à écrire et, avec beaucoup de chance, à être publié. L’ethnologue, qui fait son métier, vit perpétuellement sur la corne du taureau.

A peine parue l’Afrique fantôme, Leiris fut plus qu’effleuré par le taureau colonialiste, le seul qui fut redoutable en ce temps - mais il l’est encore aujourd’hui. Il fut « puni » comme on dit dans le milieu - mis à l’écart par toute une partie de notre establishment universitaire - pour avoir publié un livre « inopportun... et de nature à desservir les ethnographes auprès des Européens établis dans les territoires coloniaux » [8]. Une traduction anglaise, préparée ou simplement prévue, je ne me souviens plus, ne fut jamais publiée. En 1941, l’ouvrage fut interdit et mis au pilon, sur dénonciation de « quelqu’un de mes collègues ou confrères bien intentionnés » [9].

Pour l’establishment français - et les témoignages afflueraient si les témoins osaient - à cette époque et encore longtemps après les seuls ethnologues dignes d’encouragements étaient l’ethnologue-larbin et l’ethnologue-flic. Certains ont fait ou font de brillantes carrières. Il y faut de l’habileté, et ne pas avoir le visage de l’emploi. Ne dire au roi que ce qu’il veut entendre, et rechercher pour lui l’information qu’il désire, telles sont les voies. Sinon, gare à la corne. Il n’est pas même besoin d’écrire : il suffit qu’un autre vous décrive. Le taureau est toujours là, en éveil, et vigoureux. Ne parlons pas de la censure en pratique là où la tradition coloniale se perpétue presque ouvertement, puisque les victimes elles-mêmes, quand elles ne sont pas complaisantes, ont cependant peur d’en faire état. La sanction suprême n’est d’ailleurs pas d’empêcher de publier, mais d’empêcher même de conduire la recherche : en 1977 un ethnologue du CNRS qui devait se rendre en Afrique pour y collecter des matériaux se vit réclamer son billet d’avion pour une rectification à y apporter. Une fois le billet rendu, l’administration signifia à l’intéressé qu’il ne lui serait pas restitué, sa mission étant interdite à la demande d’un ministère qui n’a, que l’on sache, rien à voir avec la recherche ni avec la science, et dont la médiocrité générale passe pour avoir été un thème favori du général de Gaulle lorsqu’il était président de la République.

Aujourd’hui l’ethnologue n’opère plus « aux colonies » mais dans des États indépendants ; le travail avec le taureau n’a guère changé. Pour l’ethnologue comme pour l’écrivain et pour le torero « il y a règle qu’il ne peut enfreindre et authenticité » [10]. Cette règle fondamentale c’est dire toute la vérité, rien que la vérité, mais loin d’être une protection, la règle contribue à le mettre en danger [11]. « User de matériaux dont je n’étais pas maître et qu’il me fallait bien prendre tels que je les trouvais.... dire tout et le dire en faisant fi de toute emphase, sans rien laisser au bon plaisir et comme obéissant à une nécessité, tels étaient et le hasard que j’acceptais et la loi que je m’étais fixée, l’étiquette avec laquelle je ne pouvais pas transiger » [12].

La plupart des Etats où l’ethnologue poursuit sa recherche sont, il faut bien le dire, des Etats policiers : on désignera très précisément par là non pas un Etat où la police est visible et omniprésente, mais un système de gouvernement dans lequel la sécurité de l’État prime celle du simple citoyen. Les « organes de la sécurité » sont à eux-mêmes la loi. Il n’y a de vérité que la vérité d’État (même si elle est changeante), d’authenticité que l’authenticité proclamée par l’Etat, de nécessité que celle de l’Etat. Le chercheur doit produire des résultats conformes, et s’abstenir de toute activité inopportune. Il doit savoir qu’il y a des problèmes, des peuples qui pour le moment n’existent pas - peut-être existeront-ils plus tard. Sinon ce sera l’expulsion, ou l’interdiction de séjour, ou plus discrètement le refus persistant du visa &entrée ou de l’autorisation de travail : invalidité permanente ou mort professionnelle.

L’ethnologue peut prendre à bon escient des risques pour lui-même. Peut-il en faire prendre, dans de telles conditions, à d’autres, plus vulnérables ? Le travail avec le taureau devient plus difficile si l’on veut à la fois être vrai et authentique et ne pas exposer ses sources aux représailles. Car l’ethnologue aura le plus souvent quitté le pays lorsqu’il publiera, mais les informateurs seront toujours là. Il faut donc pouvoir juger de la nécessité de les protéger non seulement en les plongeant dans l’anonymat, mais en rendant cet anonymat impénétrable par la modification des circonstances les plus triviales, compte-tenu du fait que généralement la police se tient soigneusement informée - c’est son devoir des déplacements de notre voyageur et des personnes avec qui il s’est entretenu. Mais alors, que devient le critère fondamental de toute science, que tout élément d’une démonstration doit pouvoir être vérifié par n’importe quel spécialiste ? Certes, il n’est déjà que trop facile de dire au contradicteur : « Si vous ne me croyez pas, allez y voir ! ». Mais quand on ne peut même pas dire ça ? Faire le sacrifice de sa propre crédibilité n’est pas commode, pour nécessaire qu’on le trouve.

Autre nouveauté, alors qu’autrefois à l’intérêt soupçonneux des autorités coloniales correspondait l’indifférence des populations étudiées, celles-ci aujourd’hui veulent savoir comment on les décrit, exigent, parfois véhémentement, de prendre connaissance de ce qu’on dit d’elles. Cela est matériellement possible, car il n’y a guère de petite ville ou de village dont l’un des fils n’ait pas eu accès à l’institution scolaire. Celui-là lira et traduira pour les autres. Là est le risque suprême car ces gens, pas forcément malveillants, au contraire, sont les seuls qui pourront débusquer dans nos écrits l’erreur : l’erreur factuelle ou erreur d’interprétation. Mais ce risque est salubre et il faut aller au-devant de lui puisque ce que nous voulons c’est justement qu’on nous aide à y voir très précisément clair. Trop heureux si ensuite nous pouvons publier ces corrections pour les mettre sous les yeux de leurs auteurs.

Comment rendre nos écrits accessibles aux populations étudiées ? En publiant le plus possible dans une langue qui leur soit précisément accessible : français, anglais, espagnol, portugais, arabe, etc. Dangers de la traduction ! une traduction qui sera une deuxième fois traduite, par quelqu’un qui n’a pas forcément une appréhension parfaite du langage qu’il traduit, et doit le faire passer dans la langue du village ! Mais ce n’est pas tout, il faut écrire une prose que le plus humble puisse comprendre, donc dépouillée au maximum de tout jargon, de tout effet de style, de toute préciosité ; comment renoncer aux calembours anoblis par la psychanalyse ? C’est le prix à payer pour éviter qu’objections et contestations absurdes fleurissent sur l’équivoque et l’incompréhension.
Le risque est passé de l’autre côté. On te pardonnera peut-être, l’ami d’utiliser un langage transparent dans une oeuvre qui n’est pas de fiction, mais renoncer à la partie inutile du jargon, n’est-ce pas trahir ? Trahir la mode, et montrer ton absence d’ingéniosité, ta stérilité en matière d’invention lexicale, trahir la profession en renonçant à la protection du langage secret que tout groupe détenteur de savoir tend à interposer entre lui et le reste du monde. N’importe, il faut le faire et par surcroît distribuer abondamment ta prose à tes informateurs qui on l’espère, seront devenus tes amis, ta famille, tes protecteurs. La règle et I’authenticité de la science, n’est-ce pas s’efforcer de dire simplement les choses compliquées, plutôt que de dire de façon compliquée des choses simples en elles-mêmes ?
Ce qui était simple dans le langage des Myrmidons doit-il devenir obscur en français ?

Paradoxalement, de nos jours, plus les écrits de l’ethnologue sont accessibles à ceux qu’il a étudiés, plus il risquera d’être mal compris. Au plan de la nation : les jeunes nations ont beaucoup de mal à admettre leur complexité. Essayez donc, par exemple, d’expliquer à un fonctionnaire citadin, fils de citadin, petit-fils de cultivateur ou de commerçant, qu’il ne faut pas tenter de « sédentariser » les nomades, qui sont dans son pays les seuls producteurs de protéines animales (et encore, voilà un argument économique, pas sentimental pour un sou) ? Combien faudra-t-il de discussions, séminaires, conférences, livres, articles, pour qu’on se décide à faciliter la vie des éleveurs nomades - pas l’interdire ? En attendant, dans le meilleur des cas, l’ethnologue passe pour un maniaque inoffensif, mais ennemi des progrès du Tiers-Monde.
Lorsque l’incompréhension est née seulement du préjugé, on peut espérer la voir tomber. C’est bien plus sérieux lorsque l’ethnologue est pris à partie, au plan du village, par le demi-savant, le cuistre (il y en a partout et de tous âges). Celui-là n’est pas de bon vouloir. Il s’est fixé sur un point de détail, le tire de son contexte, le rend absurde, y oppose sa conviction que lui seul peut savoir, et non pas l’étranger, argumente avec des bribes de science glanées parfois à l’université, cite un obscur professeur en cas de besoin ; il ne comprend pas, ne veut pas, ne peut pas. On concédera pour en finir que ce qu’on a observé il y a cinq ans dans un endroit a pu ne jamais se présenter dans celui dont parle le contradicteur. Inutile d’ajouter que d’ailleurs on ne l’avait jamais sous-entendu. Ce taureau a la corne malhabile mais tenace ; il vaut mieux le laisser sur une impression de victoire. Qu’on me comprenne bien : il ne faut pas décourager ce genre de critiques. Ils ont leur utilité. A l’intérieur du système qu’ils ont bâti ou qu’on a bâti pour eux, ils sont de bonne foi. Il faut prendre en compte leurs observations. Tout commentaire émanant d’un membre de la société étudiée est une information.

Après tout, il ne faut pas se plaindre : pour le torero comme pour l’ethnologue, ce sont les risques du métier.

De toutes les incompréhensions dont j’ai fait état, les plus dangereuses sont celles des scientifiques, car elles aboutissent à des déformations de la connaissance. Mais chacun de nous est trop pris par sa propre quête pour tenir autre chose qu’un monologue, lire autrement que d’un oeil, écouter autrement que d’une oreille. Sûrement je n’ai pas bien compris Leiris, j’ai déformé ce qu’il a dit. Je demande au lecteur de revenir aux textes, à ceux que j’ai cités et aussi à d’autres : ce livre remarquable que sont les Contacts de civilisation en Martinique et en Guadeloupe, et aussi les pages très importantes qui constituent le début de La langue secrète des Dogons de Sanga, enfin La Possession et les aspects théâtraux chez les Ethiopiens de Gondar.
A chacun ses transformations.
« Vivere pericolosamente ! », cette devise dont l’Italie fasciste, celle qui fit la conquête de l’Abyssinie en prenant si peu de risques, se faisait toute fière, me paraît comique : ne vivons-nous pas tous dangereusement ? J’ai pourtant longtemps cru qu’elle convenait bien à l’ethnologue, voyeur vu et revu, qu’il soit parti regarder les autres pour mieux se voir ou mieux s’oublier. Ne convient-elle pas non plus bien à cet homme qui prend les mots à la lettre, se les fait exploser sous le nez, les dissèque littéralement, en fait l’autopsie, créateur d’une philologie presque pathologique ?
Sans doute, en écrivant ce texte, suis-je souvent passé trop près des cornes pour mon peu d’agilité. Et cependant, tant de choses non dites encore sur Leiris ethnographe, ethnologue, grapho-logue.

Cet hommage « anthume » à Michel Leiris est paru pour la première fois dans la revue Sud (Marseille, n° 28-29, hiver 1978-1979, pp. 70-81).
Il a ensuite été publié dans le numéro 42 du Journal des anthropologues.


[1] Michel Leiris, Cinq études d’ethnologie Bibliothèque Médiations, Denoël Gonthier, Paris 1969:129

[2] Id. : 130.

[3] Id. : 130.

[4] Id. : 134-135.

[5] Id. : 135.

[6] Id. : 5.

[7] Michel Leiris, L’âge d’homme, Gallimard, Paris, Nelle. éd., 1946 ; cette phrase, extraite de la "prière d’insérer" écrite pour la première édition de 1939, se trouve page 10.

[8] Michel Leiris, L’Afrique fantôme, Gallimard, Paris, troisième édition 1968 : 7.

[9] Id. : 7.

[10] Michel Leiris, L’âge d’homme, 1946 : 18.

[11] Id. : 19.

[12] Id. : 21-22




Joseph Tubiana