2004

Chronologie 1961-1970

par Louis Yvert, Les autres Articles

 

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Ouvrages cités


 

1961

 
Portrait de Michel Leiris par Giacometti - 26.4 ko
Portrait de Michel Leiris par Giacometti
Giacometti : Portrait de Michel Leiris, dessin à l’encre [1].
Leiris rencontre Edmond Jabès par l’intermédiaire de Maurice Nadeau.
La galerie Louise Leiris est constituée en S.A.R.L. dont le capital est détenu par Louise et Michel Leiris, Kahnweiler et Maurice Jardot. En 1971, la première en détiendra 81,8 %, le second 14,5, les deux autres 3,7. La galerie est une affaire prospère qui, en 1970, sera le 444e exportateur français, entre les Éditions Larousse et Bréguet-Aviation.
Janvier. Malgré le blâme du mois précédent, Leiris est promu maître de recherche au C.N.R.S.
2 janvier. Achevé d’imprimer de Nuits sans nuit et quelques jours sans jour (Gallimard), réédition très augmentée de Nuits sans nuit (1945). À l’occasion de cette parution, il donne ses premières interviews « par courtoisie envers la maison Gallimard » [2]. Par la suite, il n’en donnera qu’avec réticence, une interview publiée n’étant pour lui qu’une « restitution trompeuse (fiction qui ne s’avoue pas telle) en même temps qu’un hybride, à dire vrai ni chair ni poisson et non bipartite à la façon des sirènes » [3].
31 mars. Achevé d’imprimer de Vivantes cendres, innommées, livre illustré par Giacometti et publié chez Jean Hugues à 100 exemplaires, qui sera considéré comme un des plus beaux livres illustrés français du XXe siècle.
Mai. Entretien avec Madeleine Chapsal : « Ce que j’adorerais, ce serait écrire un très beau roman ! Où il ne serait plus du tout question de confession ni d’autobiographie. [...] Ce serait pour moi une preuve de liberté, la preuve que je serais arrivé à une certaine émancipation par rapport à moi-même, que ce ressassement écœurant à la première personne, dont je suis moi-même écœuré, est enfin liquidé » [4]. Mais dans Le Ruban au cou d’Olympia (1981), il fera état de son inaptitude à écrire un roman.
3 mai. Mort de Maurice Merleau-Ponty.
10 juin -14 juillet. Exposition Miró à Genève, musée de l’Athénée. En préface au catalogue, dix-huit poèmes de Leiris : Marrons sculptés pour Miró [5], également publiés en volume (Genève, Edwin Engelberts).
11-15 août. Voyage à Bruxelles, où il rend visite à Charlotte Dufrène, la « demoiselle de compagnie » de Raymond Roussel.
17-20 octobre. Trente mille Maghrébins manifestent à Paris contre le couvre-feu qui leur est imposé. Deux cent-cinquante morts, douze mille arrestations.
25 octobre. Quatre-vingtième anniversaire de Picasso. Le Patriote de Nice et du Sud-Est publie un numéro spécial dans lequel Leiris relate sa première rencontre avec le peintre : « “Bonjour Leiris ! Alors vous travaillez ?” » [6].
6 novembre. « Traîne piteusement sur la conclusion de Fibrilles [7]. » Le livre ne paraîtra qu’en 1966.

1962

Participe à la fondation de la collection « Classiques africains », publiée par l’Association des classiques africains et l’Institut d’ethnologie de l’université de Paris. Il en est codirecteur.
8 février. Manifestation pour la paix en Algérie : huit personnes sont tuées au métro Charonne. Leiris participe au défilé de plusieurs centaines de milliers de personnes qui précède l’enterrement et colle dans son journal le papillon en hommage aux victimes.
18 mars. Accords d’Évian mettant fin à la guerre d’Algérie.
29-31 avril. Premier séjour en Espagne depuis l’arrivée au pouvoir de Franco.
3 juillet. Indépendance de l’Algérie.
8 juillet. Mort de Georges Bataille.
 
Georges Bataille - 18.4 ko
Georges Bataille
Leiris lui rendra hommage avec son article « De Bataille l’Impossible à l’impossible Documents » [8], publié dans le numéro d’août-septembre 1963 que Critique consacrera à son fondateur.
Août. Assiste à la Biennale de Venise, qui décerne son Grand prix de sculpture à Giacometti. Écrit à cette occasion : « Alberto Giacometti en timbre-poste ou en médaillon » [9].
Septembre. Bologne et Berne, où il reconstitue sa provision de barbituriques.
15-28 octobre. Participe à la rencontre internationale sur les religions africaines traditionnelles organisée par le centre culturel du monastère de Bouaké (Côte-d’Ivoire). Il y expose ses « Réflexions sur la statuaire religieuse de l’Afrique noire » [10].
5 décembre. Diffusion sur France III-National de l’émission « Anthologie vivante » qui lui est consacrée : entretien avec Jean Paget et pages choisies et présentées par lui-même.

1963

Maurice Nadeau : Michel Leiris et la quadrature du cercle (Julliard), premier livre sur Leiris [11].
27 février. Opération de la prostate.
11 avril. Suicide d’Alfred Métraux.
28 avril. À Mougins, Picasso réalise dix portraits de Leiris : neuf dessins à la mine de plomb et un aux crayons de couleur [12].
17 juin. Leiris prononce une allocution lors de l’hommage de l’Unesco à Métraux « Regard vers Alfred Métraux » [13].
Septembre. Vacances à Venise.
Automne. Entre au Who’s who. À la rubrique « carrière », il est « écrivain, poète, ethnographe et essayiste ».
28 octobre - 6 décembre. Exposition André
 
André Masson en 1965 - 44 ko
André Masson en 1965
Masson à Genève, galerie Gérald Cramer, catalogue préfacé par Leiris : « Le Monde imaginaire d’André Masson » [14].
29 novembre. Témoigne au procès de dix-huit jeunes Martiniquais membres de l’Organisation de la jeunesse anticolonialiste de la Martinique.
24 décembre. Mort de Tristan Tzara. Leiris lui rend hommage dans Les Lettres françaises [15].

1964

Jean-Paul Sartre : Les Mots. En 1960, Sartre avait dit que son livre ressemblerait « beaucoup plus à ce qu’avait fait Leiris avec ses mots clés » qu’à ce qu’avait fait Simone de Beauvoir dans ses mémoires : « il y aura plutôt des idées ou des thèmes clés, et c’est seulement par rapport à ces thèmes que je raconterai les choses » [16].
Encyclopédie des farces et attrapes et des mystifications, publiée par l’Association française pour l’étude des farces et attrapes sous la direction de François Caradec et Noël Arnaud. Leiris est président d’honneur de l’association.
Janvier. Mort de Théodore Fraenkel.
15 janvier - 15 février. Exposition Picasso à la galerie Louise Leiris : « Peintures 1962-1963 », comprenant quelque quarante peintures sur le thème du peintre et son modèle, thème que commente Leiris dans sa préface au catalogue [17].
Début février. Au Havre, il est très impressionné par l’énormité de la cale sèche du paquebot France, une des choses qui illustreront ce qu’est pour lui le merveilleux [18].
30 mars. Achevé d’imprimer de Grande fuite de neige (Mercure de France), écrit en 1926 et publié en revue en 1934. Dans une note liminaire, il écrit : « C’est à la poésie - nécessaire gageure - qu’aujourd’hui je voudrais revenir, comme à son pâturage natal le voudrait peut-être le taureau ».
19 mai - 11 juin. Voyage au Japon avec Louise Leiris et D.-H. Kahnweiler, à l’occasion d’une exposition Picasso à Tokyo. Il tient un carnet de voyage resté inédit.
21 juin. Grande fête au Prieuré pour les quatre-vingts ans de Kahnweiler. Le Quatuor à cordes écrit à cette occasion par René Leibowitz y est créé.
2 août. Dans le golfe du Tonkin, incident entre navires nord-vietnamiens et américains marquant le début de l’intervention directe des États-Unis dans la guerre du Viêt-nam.
26 et 27 septembre. Dans le cadre de la Biennale de Venise, représentations de La Tragédie du Roi Christophe d’Aimé Césaire, mise-en scène de Jean-Marie Serreau (1915-1973). Leiris y donne une conférence : « Qui est Aimé Césaire ? » [19].
28 octobre - 30 novembre. Exposition « Afrique, cent tribus, cent chefs-d’œuvre » au musée des Arts décoratifs. Leiris s’en entretient avec Guy Dumur dans Le Nouvel observateur.

1965

Avril-octobre. Exposition « Chefs-d’œuvre du musée de l’Homme », dont le catalogue comporte un entretien de Leiris avec Georges Henri Rivière et un texte sur les œuvres d’Afrique noire exposées.
12-14 mai. Représentations de La Tragédie du Roi Christophe à l’Odéon - Théâtre de France. La pièce de Césaire avait été jouée plusieurs fois à l’étranger et pour qu’elle puisse être représentée à Paris, Leiris avait créé l’association « Les Amis du Roi Christophe », dont il était président.
17 juillet - 30 août. Rétrospective Giacometti à la Tate Gallery de Londres.
 
Leiris aux côtés de Francis Bacon en 1970 - 8.3 ko
Leiris aux côtés de Francis Bacon en 1970
Leiris y rencontre Francis Bacon, qui expose au même moment à la Marlborough Gallery des œuvres récentes. Giacometti et Bacon étaient amis depuis 1962.
23 août. À Fréjus, Leiris assiste à sa dernière course de taureaux.
31 octobre. Mort d’Olivier Larronde. Hommage de Leiris dans Les Lettres françaises : « Le Vrai poète fait métier... ».
12 novembre. Il est à Genève pour une exposition Masson dont il a préfacé le catalogue : « Si, appliquant aux arts graphiques... ».

1966

 
Alberto Giacometti - 26.7 ko
Alberto Giacometti
11 janvier. Mort d’Alberto Giacometti en Suisse. Leiris assiste à son enterrement le 15 janvier à Borgonovo-Stampa et lui rend hommage dans Le Nouvel observateur (« Pour ceux qui l’ont connu et aimé... ») et dans Les Lettres françaises (« Alberto Giacometti »).
Février. Premier livre de Leiris au format de poche : L’Âge d’homme.
30 mars. Achevé d’imprimer de Brisées (Mercure de France), recueil de cinquante-deux de ses « textes non strictement littéraires » dont le projet remontait à 1949.
30 mars - 8 avril. Participe au colloque « Fonctions et significations de l’art nègre dans la vie du peuple et pour le peuple » organisé à Dakar dans le cadre du premier Festival mondial des arts nègres.
Mai. Voyage en Angleterre et en Écosse avec Sonia Orwell et Georges Limbour.
Fin juin - début juillet. Allemagne : Weimar, Leipzig, Dresde, Berlin.
8 septembre. Achevé d’imprimer de Fibrilles, tome III de La Règle du jeu (Gallimard). Pour la sortie du livre, la presse publie des photos de lui où il se découvre « vieux monsieur tout courbé » et « petit homme vulgaire, grassouillet et gesticulant »
André Breton - 8 ko
André Breton
 
qu’il ne manquerait pas de détester s’il le rencontrait [20].
28 septembre. Mort d’André Breton. Le 1er octobre, Leiris assiste à son enterrement. Il lui rend hommage dans Le Monde (« Depuis longtemps, oubliant les vieilles querelles... ») et dans Le Nouvel observateur (« L’Élément passionnel inhérent au surréalisme... »). Dans son journal, il évoque l’émotion soulevée par cette disparition : « Je me demande quelle est la pire de ces deux choses : une mort qui passe inaperçue ou bien une mort qui revêt l’allure d’un malheur public ? Il me semble que le moins horrible se situe entre les deux : une mort qui émeuve quelques-uns parmi les proches et les non-proches et telle que cela reste, non pas nul et non avenu, mais pas le contraire non plus et, si l’on peut dire, “entre soi”. En somme, l’édition de luxe plutôt que le gros tirage. » [21]
29 septembre - 5 octobre. Parution d’un entretien de Leiris avec Raymond Bellour dans Les Lettres françaises [22].
Novembre. Exposition Bacon à la galerie Maeght, catalogue préfacé par Leiris : « Ce que m’ont dit les peintures de Francis Bacon » [23].
Novembre 1966 - février 1967. À l’occasion de son quatre-vingt-cinquième anniversaire, « Hommage à Picasso », rétrospective réunissant un millier d’œuvres au Grand Palais, au Petit Palais et à la Bibliothèque nationale.
Novembre-décembre. René Leibowitz compose une musique pour chant et piano sur deux poèmes de Vivantes cendres, innommées. Leiris s’opposera à son exécution.
Hiver 1966. Premier numéro de L’Éphémère, cahiers trimestriels de littérature dont le comité de rédaction est composé d’Yves Bonnefoy, André du Bouchet, Louis-René des Forêts et Gaëtan Picon. Dans ce premier numéro, partiellement consacré à Giacometti, Leiris publie le poème « Autres “pierres” » [24], écho des « Pierres pour un Alberto Giacometti » de 1951.

1967

Roger Bastide (1898-1974) : Les Amériques noires. Leiris en fait un important compte rendu dans le Journal des américanistes de 1968, (publié en 1970).
Début de la rédaction de Frêle bruit, qu’il poursuivra jusqu’en 1975.
28 février. Achevé d’imprimer de Afrique noire : la création plastique (Gallimard), cosigné par lui et sa collègue du musée de l’Homme Jacqueline Delange (1923-1991). Le livre est dédié « au poète Aimé Césaire, grand porte-parole du monde noir ». Près des trois quarts du livre sont de Leiris [25], une grande partie de la contribution de Jacqueline Delange ayant été disjointe pour former un volume séparé : Arts et peuples de l’Afrique noire, introduction à l’analyse des créations plastiques, avec une préface de Leiris. Voulant préparer les voies de nouvelles recherches visant à la constitution d’une « ethno-esthétique », les auteurs ont « pris en considération les œuvres en tant que telles », abordées dans le même esprit que pour les œuvres d’art des autres parties du monde et ont étendu leur étude aux arts plastiques autres que la sculpture : cosmétique et parure, architecture, mobilier, etc. [26].
21 avril. Putsch des colonels à Athènes. Leiris adhère à différents organismes de défense du peuple grec.
Mai. Participe à la conception et à la réalisation de l’exposition Arts primitifs dans les ateliers d’artistes au musée de l’Homme.
15 juillet - 7 août. Voyage à Cuba avec Louise Leiris et une cinquantaine d’écrivains et artistes français dont Marguerite Duras, Pierre Guyotat, Georges Limbour, Dionys Mascolo, Maurice Nadeau, Paul Rebeyrolle, Jean Schuster, invités par le gouvernement cubain
 
Arrivée de Limbour, Michel et Louise Leiris (à l’avant-plan, à gauche), au Salon de Mai à La Havane - 57.2 ko
Arrivée de Limbour, Michel et Louise Leiris (à l’avant-plan, à gauche), au Salon de Mai à La Havane
à l’occasion des fêtes commémorant l’attaque de la caserne de Moncada (à Santiago de Cuba, le 26 juillet 1953) et de l’inauguration, le 26 juillet 1967, du XXIIIe Salon de Mai de Paris présenté à La Havane grâce au concours de Wifredo Lam. Leiris est reçu par Fidel Castro qui l’engage à contribuer à l’organisation du congrès qui doit se réunir à La Havane en janvier 1968. Durant le séjour, il fait la connaissance du peintre Asger Jorn (1914-1973). Les 17-18 juillet, il participe à la réalisation d’une grande peinture murale, Cuba colectiva, composée de cases que chacun des peintres, écrivains ou hommes politiques présents doit remplir. Il écrit dans la sienne : « Amitié à Cuba, la rose des tropiques et de la révolution ».
 
Michel Leiris, participant à la fresque collective
Michel Leiris, participant à la fresque collective "Cuba colectiva"’
L’œuvre sera exposée l’année suivante à Paris, au XXIVe Salon. Le 30 juillet, l’appel « Pour le Congrès culturel de La Havane » est lancé par quelque quatre-vingts artistes et intellectuels de différents pays, appel qui semble avoir été rédigé par Leiris, qui en est le premier signataire.
Août. Postulant, sur le conseil de Jean Rouch, le grade de directeur de recherche au C.N.R.S. qui lui permettrait de prolonger de trois ans sa carrière, il établit ses Titres et travaux. À la troisième personne, il écrit que, « conçue d’abord comme un moyen de dépaysement intellectuel, puis choisie comme second métier, l’ethnologie est aujourd’hui pour Michel Leiris une activité qui lui paraît intimement liée à son activité littéraire » et cite ses recherches sur la langue des Dogons, le culte des zars et l’art africain, facilitées par son expérience de poète et de critique. « De tout ceci, il résulte que Michel Leiris souhaite mener aussi longtemps qu’il en aura la faculté les deux activités conjuguées qui sont pour lui comme les deux faces d’une recherche anthropologique au sens le plus complet du mot : accroître notre connaissance de l’homme, tant par la voie subjective de l’introspection et celle de l’expérience poétique, que par la voie moins personnelle de l’étude ethnologique » [27]. Il sera nommé directeur de recherche en janvier suivant.
Automne. Signe avec cinquante artistes et écrivains français et étrangers une « Déclaration sur Cuba » en faveur des réalisations du régime castriste.
9 octobre. Mort d’Ernesto « Che » Guevara, « figure légendaire du guérillero » [28].
20 novembre. Sans enfant, D.-H. Kahnweiler lègue ses objets d’art, tableaux et gravures, livres et documents à Louise Leiris et réserve au seul Michel Leiris le droit de lire le manuscrit de ses mémoires, à peine ébauchés.
Décembre. À l’initiative du comité intersyndical du musée de l’Homme pour la défense du Viêt-nam auquel il participe activement, il rédige avec un collègue une lettre aux « ethnologues américains qui désapprouvent la guerre menée par les États-Unis dans le Sud-Est asiatique », lettre qui sera signée par près de quatre-vingts ethnologues français.
26 décembre - 22 janvier 1968. Séjour à La Havane.

1968

« Pour moi, année de la vieillesse littéralement touchée du doigt. » [29]
Janvier. Alexander Dubcek devient premier secrétaire du Parti communiste tchèque : début du Printemps de Prague.
4-11 janvier. Participe avec une délégation française dont il est un des responsables au Congrès culturel de La Havane, « réunion des intellectuels du Monde entier sur les problèmes d’Asie, Afrique et Amérique latine ».
Claude Couffon, Michel Leiris, Max-Pol Fouchet et Lam, - 70.3 ko
Claude Couffon, Michel Leiris, Max-Pol Fouchet et Lam,
 
Il y fait une communication sur « la recherche scientifique, les études sociologiques et la création artistique dans la formation de la culture d’un pays sortant du sous-développement » dans laquelle il souhaite qu’ « à l’ethnographie comme à l’histoire et à l’archéologie établies de l’extérieur dans le cadre du colonialisme, [soient opposées] une ethnographie, une histoire et une archéologie locales afin de faire prendre au peuple conscience de ce qui lui appartient en propre [et] compléter l’histoire et l’ethnographie classique par un deuxième volet, où les mêmes choses seront décrites du point de vue de l’autre partenaire [que le chercheur occidental], jusqu’alors demeuré muet » [30]. Durant le séjour, il est l’âme de son petit groupe, « sans cesse émerveillé, sans cesse nous émerveillant », dira Max-Pol Fouchet [31]. À l’issue du congrès, un « Appel de La Havane » est adopté à l’unanimité des quelque quatre cents intellectuels de soixante-dix pays qui y participent [32]. Un comité international permanent contre l’impérialisme des États-Unis est constitué par des intellectuels français dont Leiris, vingt personnalités cubaines et quelques personnalités d’autres pays. De retour à Paris, il accepte de présider l’Association internationale des amis de la révolution cubaine.
22-25 janvier. Diffusion d’un entretien radiophonique avec Paule Chavasse sur son œuvre.
8 février. Diffusion d’un autre entretien sur sa communication à La Havane, dans la série de Roger Pillaudin « Cuba 1968 », qui sera jugée subversive et rapidement interrompue.
14 février. Prend la parole au meeting organisé en faveur de dix-huit Guadeloupéens arrêtés après les émeutes de mai 1967 à Pointe-à-Pitre. Le 26, il témoigne à leur procès devant la Cour de sûreté de l’État.
28 février - 23 mars. Exposition Picasso, « Dessins 1966-1967 », à la galerie Louise Leiris, catalogue préfacé par Leiris : « Non hors du temps... » [33].
Mai-juin. Début mai, Simone de Beauvoir, Colette Audry, Sartre, Leiris et Daniel Guérin appellent « tous les travailleurs et intellectuels à soutenir moralement et matériellement le mouvement de lutte engagé par les étudiants et les professeurs ». Leiris participe activement au comité d’action du musée de l’Homme et occupe avec quelques collègues l’appartement directorial où logent indûment le ministre de l’Intérieur Christian Fouchet et sa femme, action qui se termine au poste de police. Il prend part à l’assemblée constitutive du Comité d’action étudiants-écrivains, participe à la « prise de l’hôtel de Massa » (siège de la Société des gens de lettres), signe le manifeste créant l’Union des écrivains (15 juin) et contribue avec, entre autres, Sartre, Jacques Monod, Alfred Kastler et Laurent Schwartz, à la constitution d’un comité pour la liberté et contre la répression policière. Durant les événements, il apprécie particulièrement les slogans et inscriptions murales.
29 juin. Mort de Charlotte Dufrène à Bruxelles.
Août. Intervention des troupes du Pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie.
6-29 septembre. Voyage en Irlande avec Sonia Orwell et Limbour. C’est probablement pour cette raison qu’il ne participe pas à la lettre de protestation de huit intellectuels français à Fidel Castro après que celui-ci eut approuvé l’intervention soviétique en Tchécoslovaquie. Octobre. Mort de Marcel Duchamp (le 2), de Jean Paulhan (le 9) et d’Élie Lascaux (le 28).
12 novembre. Mort de Claire Friché.
Décembre. Au musée de l’Homme, exposition Passages à l’âge d’homme « dans notre civilisation comme dans les autres », conçue avec « quelques-uns du musée [...] et quelques autres plus jeunes » en « écho à l’action contestataire éclose sur les chaussées du tout dernier printemps » [34].

1969

Jacques Baron : L’An I du surréalisme, comprenant le texte « Où l’auteur vient faire l’inventaire de ce qui lui reste », dédié à Leiris.
Durant l’année, Leiris assure avec Robert Jaulin et Jean Malaurie la critique des théories d’ethnologie dans le cadre de l’enseignement « critique » et « polémique » donné à la Sorbonne à l’initiative de Robert Jaulin, parallèlement aux cours officiels d’ethnologie.
24 janvier. Achevé d’imprimer de Cinq études d’ethnologie (Gonthier, Denoël), recueil de ses études d’ethnologie générale.
7 février. Achevé d’imprimer de Haut mal suivi de Autres lancers, préfacé par Alain Jouffroy. Autres lancers comprend des poèmes antérieurs à la parution de Haut mal (1943) qui ne figuraient pas dans cette première édition et des poèmes postérieurs à cette dernière : quelques poèmes des années 1940 et 1950, ceux de « D’enfer à ce sans nul échange » (publiés en 1948), ceux de Vivantes cendres, innommées (1961) et quatre poèmes des années 1966-1968 réunis sous le titre « Orées ».
25-27 février. Colloque du C.N.R.S. sur l’ethnocide à travers les Amériques. Leiris y fait un exposé sur « Folklore et culture vivante » qui sera publié dans Tricontinental [35].
13 avril. Prend part à l’hommage à Max Jacob diffusé sur France-Culture.
27 avril. Référendum sur la régionalisation. Mis en minorité, le général de Gaulle démissionne de la Présidence de la République.
Mai. Campagne présidentielle. Leiris appuie la candidature d’Alain Krivine (Ligue communiste), les autres candidats de gauche étant Jacques Duclos (P.C.F.), Michel Rocard (P.S.U.) et Gaston Deferre (démocrate-socialiste). Georges Pompidou sera élu le 16 juin.
12-14 mai. Leiris participe avec Yves Bonnefoy et André Frénaud à des rencontres avec des écrivains tchécoslovaques à Prague et à Brno.
Été. Entre au comité de rédaction de L’Éphémère après le départ de Gaëtan Picon survenu à la suite de dissensions entre ce dernier et Louis-René des Forêts et André du Bouchet à propos des événements de mai 1968. Il en fera partie jusqu’à la disparition de la revue en 1972.
11 juillet. Participe (avec Alejo Carpentier, Maria Casarès, etc.) aux « Semaines cubaines » de la Maison de la culture de Grenoble, où il refait sa communication de janvier 1968 à La Havane. Il est pris à parti par un contradicteur marxiste.
21 juillet - 1er août. « Premier Festival panafricain » d’Alger. Au symposium du 31 juillet, prônant la préservation des cultures nationales et leur étude par l’ethnologie, il est combattu par les représentants africains. À Alger, il découvre la musique d’Archie Shepp et fait la connaissance du musicien.
Septembre. Voyage en Irlande avec André et Rose Masson.
25 septembre. Achevé d’imprimer du recueil Mots sans mémoire (Gallimard), comprenant cinq livres à tirage limité et épuisés : Simulacre (1925), Le Point cardinal (1927), Glossaire j’y serre mes gloses (1939), Bagatelles végétales (1956) et Marrons sculptés pour Miró (1961). Avec les deux autres recueils publiés au cours de l’année, le public a désormais accès à l’essentiel de son œuvre poétique et à des textes qui, pour la plupart, étaient d’une grande rareté.
12 décembre. Mort de Marcel Moré.
20 décembre. Achevé d’imprimer de Fissures, quatorze poèmes illustrés par Miró, édité par Aimé Maeght à 95 exemplaires.

1970

10 janvier. Après la mort de cinq Africains pendant la nuit du 1er au 2 janvier dans un foyer d’hébergement d’Aubervilliers, Leiris visite avec Jean-Pierre Faye (né en 1925) et Jérôme Peignot (né en 1926) le foyer des travailleurs maliens d’Ivry-sur-Seine. Avec vingt autres personnes et durant vingt-quatre heures, il est mis en garde à vue au commissariat de police du XIIIe arrondissement, où Jean-Pierre Faye le voit « sans ceinture ni souliers, les menottes aux mains entre deux gardiens » [36]. Son témoignage est publié dans Le Monde du 13 (« Chez les Maliens d’Ivry-sur-Seine »), tandis que le Parti communiste qualifie l’opération de « diversion policière et gauchiste pour esquiver les responsabilités du pouvoir et du patronat » [37].
 
Georges Limbour - 7.4 ko
Georges Limbour
Deuxième trimestre. Publication de Wifredo Lam (Milan, Fratelli Fabri), album comportant un texte liminaire de Leiris en italien [38].
17 mai. Près de Cadix, Georges Limbour se noie accidentellement. Leiris lui rend hommage dans Les Lettres françaises du 27 mai - 2 juin (« Libre comme l’air »).
Juin. Il fonde avec Simone de Beauvoir l’Association des amis de La Cause du peuple, la publication maoïste dont les deux directeurs successifs avaient été emprisonnés et remplacés par Sartre en avril. Après le refus du préfet de Police de leur délivrer un récépissé de déclaration, « dame de Beauvoir et sieur Leiris » présentent au tribunal administratif de Paris une requête en annulation et obtiennent gain de cause. Le ministre de l’Intérieur Raymond Marcellin qualifiera le jugement d’aberrant mais se gardera de faire appel et fera modifier par l’Assemblée nationale, en juin 1971, la loi de 1901 sur les associations en rétablissant l’autorisation préalable, modification qui sera annulée par le Conseil constitutionnel comme non conforme à la constitution.
Juillet. Parution de Éden, Éden, Éden de Pierre Guyotat avec trois préfaces de Leiris [39], Roland Barthes et Philippe Sollers demandées par Pierre Guyotat pour permettre la publication du livre par Gallimard, qui l’avait d’abord refusé. Il est néanmoins interdit et Leiris signe une protestation contre cette interdiction.


[1] Donation Louise et Michel Leiris, n°32, reproduit p. 49.

[2] Journal, 22 janvier 1961, p. 560.

[3] A cor et à cri, p. 86.

[4] L’Express, 4 mai 1961, repris dans Chapsal, Envoyez la petite musique, Grasset, 1984, p. 217.

[5] Repris dans Mots sans mémoire.

[6] Repris dans Un Génie sans piédestal.

[7] Journal, p. 568.

[8] Repris dans Brisées et dans A propos de Georges Bataille.

[9] L’Arc, Aix-en-Provence, octobre 1962. Repris dans Brisées.

[10] Publiées dans Rencontres internationales de Bouaké. Les Religions africaines traditionnelles ( Editions du Seuil, 1965 ).

[11] Réédité en 2003 ( Editions Maurice Nadeau).

[12] Reproduits dans Christan Zervos, Catalogue général illustré de l’oeuvre de Picasso, Cahiers d’art, 1932-1978, t. XXIII, n° 229-238.

[13] Publiée dans Mercure de France, octobre 1963. Repris dans Brisées.

[14] Repris dans Brisées.

[15] « J’ai très peur de ne pas réussir... », Les Lettres françaises, 2-8 janvier 1964.

[16] Entretien avec Madeleine Chapsal, dans Pourquoi et comment Sartre a écrit « Les Mots », dir. Michel Contat, P.U.F., 1996, p. 453.

[17] « “La Peinture est plus forte que moi...” », repris dans Un Génie sans piédestal.

[18] Frêle bruit, p. 1002-1003.

[19] Publiée dans Critique, mai 1965, reprise dans Brisées.

[20] Journal, 30 septembre 1966, p. 615.

[21] Ibid.

[22] Repris dans La Règle du jeu (« Pléiade »).

[23] Repris dans Francis Bacon ou la brutalité du fait.

[24] Repris dans Pierres pour un Alberto Giacometti.

[25] Repris dans Miroir de l’Afrique.

[26] C’est-à-dire, p. 70-71.

[27] C’est-à-dire, p. 60 et 61.

[28] Frêle bruit, p. 1013.

[29] Journal, 1968, p. 629.

[30] « Communication au Congrès culturel de La Havane », repris dans Cinq études d’ethnologie.

[31] Max-Pol Fouchet, « Cuba : le congrès culturel. », Magazine littéraire, n°15, février 1968, p. 28-30.

[32] Les Temps modernes, n°261, février 1968, p. 1525-1526.

[33] Repris dans Un Génie sans piédestal.

[34] Frêle bruit, p. 917.

[35] Repris dans Zébrage.

[36] Jean-Pierre Faye, « Pour les Maliens », Les Lettres françaises, 14-20 janvier 1970, p. 7.

[37] André Gorz et Philippe Gavi, « La Bataille d’Ivry », Les Temps modernes, n° 284, mars 1970, p. 1411.

[38] Publié en français en 1997 : Wifredo Lam.

[39] « Trois fois dit, comme pour mieux enfoncer le clou... », repris dans Zébrage.


Louis Yvert

Inspecteur général honoraire des bibliothèques. Auteur de la Bibliographie des écrits de Michel Leiris, 1924 à 1995 (Jean-Michel Place, 1996). Éditeur de la correspondance Michel Leiris - Jean Paulhan (Éditions Claire Paulhan, 2000) et du volume Bataille-Leiris, Échanges et correspondances (Gallimard, 2004). A participé à l’édition de La Règle du jeu dans la « Bibliothèque de la Pléiade » (Gallimard, 2003).