MARDI 3 MARS 2009

Colloque international "Opéra et fantastique"

par Thimothée Picard, Les autres Articles

 

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Du 25 mars 2009 au 27 mars 2009, Université Rennes 2 (Tambour) ; Opéra de Rennes.

Dans le recueil posthume de ses notes sur l’opéra intitulé Operratiques (1992), Michel Leiris ouvre ainsi la section « Le fantastique dans l’opéra » : « Sans parler des opéras qu’on pourrait qualifier de « fantastiques » parce que c’est là leur aspect essentiel (Der Freischütz, Les Contes d’Hoffmann), sans même parler de ceux qui mettent en oeuvre un grand thème légendaire (statue-qui-tue dans Don Giovanni, pacte avec le diable dans les divers Faust et dans Mefistofele, vagabond maudit dans Le Vaisseau fantôme), il suffit d’un coup d’oeil sur les livrets des opéras les plus célèbres pour constater que le fantastique est l’un des ressorts dramatiques dont les faiseurs d’opéras usent le plus souvent. » Et il ajoute : « La fréquence de ces thèmes fantastiques ou touchant au fantastique montre à quel point l’opéra, même moderne, est imprégné de romantisme ». Pour illustrer son propos, Leiris cite alors plusieurs de ces ressorts : « malédiction efficiente », « mauvais présage », « apparitions vraies ou fausses », « philtres, narcotiques et poisons », « folie », « somnambulisme et hypnotisme ».

« Ressorts » et « faiseurs » : les termes ne paraissent pas forcément élogieux. Mais les mettre sur le compte d’une critique reviendrait à oublier cette « conception magique du théâtre » bien particulière dont Leiris parle dans L’Âge d’homme (1939), un théâtre « conçu comme un monde à part, distinct de la réalité certes, mais où toutes choses, mystérieusement agencées dans l’espace qui commence au-delà des feux de la rampe, sont transposées sur le plan du sublime et se meuvent dans un domaine à tel point supérieur à celui de la réalité courante qu’on doit envisager le drame qui s’y noue comme une espèce d’oracle ou de modèle ». En quoi il rejoindrait Hoffmann, qu’il cite à plusieurs reprises, et qui avance dans Le Poète et le compositeur (Der Dichter und der Komponist, 1813) que « c’est par l’opéra que les entités supérieures agissent sur nous de la façon la plus manifeste : ainsi se révèle à nos yeux une réalité romantique ». Le fantastique serait donc rien moins que la substance privilégiée de l’opéra, à vocation oraculaire. Hoffmann définit alors l’opéra idéal - romantique et fantastique - et la méthode pour le mettre en oeuvre : « Un opéra véritablement romantique ne peut être composé que par un poète génial et inspiré ; lui seul est capable d’introduire dans la vie les merveilleuses apparitions d’un monde fantastique [« die wunderbaren Erscheinungen des Geisterreichs »] ; ses ailes nous emportent par-dessus l’abîme qui nous en séparait et, familiarisés avec ce monde inconnu, nous croyons désormais aux miracles, car ceux-ci sont de toute évidence les conséquences nécessaires de l’emprise qu’ont sur nous les entités supérieures ; et ce sont eux qui font se dérouler toutes ces situations puissantes ou bouleversantes qui tantôt nous pénètrent d’horreur et d’effroi, tantôt nous font connaître les plus suaves délices. »

Interroger les modalités d’articulation entre « opéra » et « fantastique », tel sera l’enjeu de ce colloque. Fantastique, fantaisie, féerique, légendaire, merveilleux, surnaturel, etc. : un premier temps définitionnel visera tout d’abord à cartographier le territoire du « fantastique » et à relier cette galaxie de termes et d’enjeux convergents aux principes poétiques et esthétiques qui régissent les différents genres lyriques. Dans ce cadre, une attention toute particulière sera accordée aux textes poétiques et esthétiques qui visent à attribuer un lien non de hasard mais bien au contraire substantiel entre « opéra » et « fantastique ». Une approche d’ordre philosophique, anthropologique et psychanalytique visera à dévoiler ce que le fantastique vient prendre à charge à l’opéra ou, inversement, ce que l’opéra en soi, sans reposer nécessairement sur un sujet littéraire fantastique, exprime ou fait valoir de fantastique, et cela, au niveau tant collectif qu’individuel. On analysera en particulier la relation que le spectateur-auditeur est susceptible d’entretenir avec le fantastique représenté. Enfin, une approche thématique transversale permettra de rendre compte des grands invariants du corpus étudié.

Le deuxième temps du colloque aura pour fin de mettre en oeuvre une approche typo-chronologique et typo-géographique du sujet, et tentera, au moyen d’études tantôt panoramiques (sur l’opéra allemand, italien, français, moderne, etc.) tantôt analytiques (sur corpus circonscrit et représentatif), de cerner les grands espaces-temps concernés, leurs spécificités propres, et leurs raisons d’être.

Un troisième temps aura pour but de suivre, là aussi de façon tour à tour synthétique et analytique, tout le parcours qui mène du texte source à l’opéra représenté, et s’intéressera plus spécifiquement aux usages, aux significations et aux modalités pratiques de mise en oeuvre du fantastique à l’opéra : approches par la librettologie et la dramaturgie, approche musico-dramatique, approche scénographique, etc.

Enfin, un dernier temps visera à élargir le propos à l’imaginaire lyrique en général, qu’il soit le fait de la littérature, de la peinture ou du cinéma. Le 19 décembre 2007, ont été déterrées et présentées à la presse et au public les fameuses « voix ensevelies », ces 24 disques qui, un siècle plus tôt, avaient en effet été scellés par Alfred Clark, président de la branche française de la Gramophone Company, sous le Palais Garnier, afin de témoigner pour la postérité de l’art lyrique du début du XXe siècle. Une histoire à la Hoffmann ou à la Jules Verne, à la vérité, et qui, en outre, a connu de nombreux rebondissements. C’est - fait amusant - précisément sur cet événement que s’ouvre Le Fantôme de l’Opéra de Gaston Leroux, petit chef-d’oeuvre de la littérature populaire qui, à partir d’une thématique fantastique, est parvenu à embrasser et synthétiser de façon exceptionnelle un fort large territoire de l’imaginaire lyrique. Cette oeuvre, qui a donné lieu à de multiples adaptations musicales et cinématographiques, fêtera son centenaire en 2009.

Annonce publiée sur Fabula.


Thimothée Picard