VENDREDI 6 FÉVRIER 2004

Les ruines de Gondar, ou l’effondrement du rêve africain de Leiris

par Agnès Verlet, Les autres Articles

 

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Minéral : nerf durci par les râles. Pierre terminale.
Ruine : l’air y bruit, l’ennui s’y amenuise.

Dans l’Afrique que Michel Leiris traverse de 1931 à 1933 avec la Mission ethnologique de Marcel Griaule, et qui lui apparaît comme un fantôme, la ville de Gondar en Abyssinie, avec ses ruines et sa légende, est un lieu qui donne forme à ce fantôme, jusqu’à informer ses rêves et dominer la construction de l’oeuvre. La demière page du Journal écrite en 1929 et laissée inachevée, bien avant le départ en Afrique, exprime, par son inachèvement même, la peur du vieillissement et de la mort qui se traduit en images de pétrification, de fossilisation, mais aussi, paradoxalement, d’érosion, d’émiettement d’un moi qui tend à se réintégrer dans la minéralisation :

Dans le voyage, il semblerait que, se livrant à l’espace et s’y jetant à corps perdu, on échappe par là-même à la marche du temps, qu’on le remonte en quelque sorte à mesure qu’elle progresse, et qu’on parvient ainsi à annuler tous ses ravages, si terribles quand on reste immobiles et voués à leurs mâchoires, ainsi qu’un minéral friable rongé par l’érosion. Cette lutte qui consiste à lutter contre l’obsession du temps en lui opposant celle de l’espace [ ... ] [inachevé]. [1]

Si le voyage est une traversée de l’espace qui devrait permettre de faire pièce à une angoissante impression de minéralisation, parfois au contraire, la forteresse, fût-elle en ruine, le château, le monument architectural, représentent les constructions salvatrices qui protègent un moi vulnérable ou blessé des agressions extérieures et de l’imminence de la mort.

Gondar comme attente

Pour Leiris qui arrive à Dakar le 31 mai 1931, la ville de Gondar est d’abord un mythe, une légende, l’objet d’un désir et d’une attente : l’Abyssinie, la légende des palais et des ruines, le mythe de Rimbaud. Dès les premières pages de son journal de voyage, Leiris fait état de la rapide déconstruction de son rêve de voyage, du rêve de l’exotisme et du mythe de l’altérité africaine : Dakar est une ville européenne, assez semblable aux villes de la Côte d’Azur, et les ethnologues sont conviés à des spectacles de danse qui ressemblent à des danses folkloriques. Le travail sur le terrain donne à l’écrivain une impression de voyeurisme qui augmente le sentiment de sa différence, de son caractère d’étranger, &Européen, de colonisateur. Un des objectifs de la Mission est certes d’observer les peuples visités, mais aussi et surtout de les piller pour remplir les Musées des objets collectés. Les peuples dépouillés, les Dogons par exemple, sont d’ailleurs conscients du profit qu’ils peuvent tirer du marché que leur imposent les Européens, et s’ingénient à ruser, duper, marchander, tromper.
Dès lors, le désir de Leiris est d’aller vers plus d’étrangeté, plus d’exotisme, et de poursuivre le voyage vers l’Est, l’Orient, l’Abyssinie, la Corne de l’Afrique, la ville de Gondar, ancienne capitale légendaire de l’Ethiopie représentant le terme de ce rêve africain. Déjà la progression vers le Sud et les Tropiques donne à Leiris l’impression exaltante d’être sur le point de trouver l’Afrique, et avec eue le dépaysement. Après avoir passé Ouagadougou, Leiris écrit le 5 décembre 1931 : « Enfin on se sent dans le Sud ! Il y a de la terre rouge, de la végétation, des sauvages nus comme dans les livres d’images, quelques ménagères noires à turban et courtes robes d’indienne » [2]. Le 9 décembre, 0 note que « en route, le caractère exotique s’accentue » [3]. Rarement on trouve dans l’Afrique fantôme pareille adéquation entre la construction de l’image et la réalité. C’est même sur les ruines des constructions imaginaires que se fait le récit.
La première partie de l’expédition (qui sera aussi celle du livre) s’achève quand, malgré l’ennui et la déception, Leiris décide de ne pas accompagner d’autres membres de la Mission qui retournent en Europe. Prenant la décision de continuer le voyage vers l’Est, c’est encore à l’appel de Rimbaud qu’il répond, comme s’il voulait donner corps au rêve abyssin pour devenir enfin un aventurier en Afrique, « un garçon qui s’en va en Abyssinie » [4]. Le retour possible était, en fait, perçu comme une démission, un refus du rêve qui se condense en un mot, Abyssinie : « Tout ce monde retourne en Europe, est déjà replongé en pleine vie européenne si tant est qu’il l’ait jamais quittée. Cela leur semble à tous évidemment très admirable et très étrange que des gens naviguant avec eux s’en aillent séjourner plusieurs mois dans un pays autant dire sans chemin de fer et sans route : l’Abyssinie » [5]. Le rêve abyssin d’une Afrique mythique impose à Leiris l’image africaine de Rimbaud, « le maudit famélique », figure du poète qui a rompu avec tous ses attachements et choisi l’aventure :

Voici enfin la terre des 50° à l’ombre, des convois d’esclaves, des festins cannibales, des crânes vides, de toutes les choses qui sont mangées, corrodées, perdues. La haute silhouette du maudit famélique qui toujours m’a hanté se dresse entre le soleil et moi. C’est sous son ombre que je marche, ombre plus dure mais plus revigorante aussi que les plus diamantés des rayons. [6]

À son arrivée à Gondar, dans une lettre à sa femme Zette, datée du 3 juillet Leiris évoque Raymond Roussel et ses Impressions dAfrique, et à nouveau Rimbaud auquel il associe Nerval : « Je vis ici dans le culte de Rimbaud qui, avec Nerval peut-être, représentera toujours à mes yeux la seule figure littéraire réellement nette et propre. Pour la France tout au moins » [7]. Car le mythe de Rimbaud, comme celui de Gondar et de l’Abyssinie, entretiennent chez Leiris le rêve d’un ailleurs libérateur, cathartique, qui rend possible l’écriture. [8] Surgie d’un rêve littéraire, la figure de Rimbaud suscite le désir d’écrire et de faire des projets de construction romanesque. Des lectures de Kipling, Dickens, Conrad, surtout avec le personnage de Lord Jim, exaltent l’imagination de Leiris pour qui l’impatience d’arriver à Gondar augmente à la mesure de son attente poétique.
Leiris, dans cet appel de l’aventure, reconnaît un trait romantique et c’est, paradoxalement, le « romantisme » des ruines, et la légende de la ville qui le frappent, dès son arrivée à Gondar : « La ville est splendide, pas africaine du tout, très romantique avec des ruines de constructions portugaises étonnantes [ ... ]. Je me plais bien à Gondar et l’Abyssinie est décidément le pays qui me plaît le mieux, parmi tous ceux que j’ai visités. Les gens ne sont pas sympathiques, mais c’est peut-être un attrait de plus car, ici, enfin ! on se sent étranger » [9]. Et c’est sur cette idée de romantisme que se fondait son projet de roman « à la Conrad », tel qu’il en exposait le projet à Zette, dans une lettre du 28 avril, bien avant de voir Gondar : « Je voudrais que cela soit comme du Conrad français, mais plus psychologique encore - romantique même, à la Senancour -, en tout cas aussi peu possible roman d’aventures, sauf quant au décor » [10]

Le désir de création romanesque s’intensifie, tandis que s’accroit l’exaltation devant la perspective d’entrer en Abyssinie et de voir Gondar. La coupure formelle de l’Afrique fantôme en deux parties correspond d’ailleurs à deux ruptures : le passage de la frontière, et le jour de l’anniversaire de Leiris, qui bascule de ses trente ans à trente et un. L’incipit de la deuxième partie souligne ce changement, puisque le journal du 20 avril commence par ces mots : « La frontière abyssine », et que le lendemain, Leiris écrit : « Hier j’ai eu 31 ans [...]. La limite anglo-abyssine est un torrent » [11]. Il y a donc dans L’Afrique fantôme, comme dans la vie de Leiris, un avant et un après l’Abyssinie.

Dans les jours qui précèdent l’entrée en Abyssinie, Leiris exprime à plusieurs reprises son sentiment d’adéquation au monde, et à l’Afrique, comme si pour la première fois coïncidaient la réalité et le mythe, le moi et le monde, l’intérieur et l’extérieur. La totale adhésion de son corps au paysage lui donne le sentiment existentiel de son identité : « Je suis gris de poussière... Même plaisir que celui qui consiste à patauger en pleine boue, à faire l’amour sur un tas de fumier. Je ne me promène plus comme un corps sans âme, ni comme une âme sans corps. Je suis un homme. J’existe » [12].

Or le sentiment d’exister est anéanti par une trop longue attente, et l’angoisse qu’elle suscite. Le rêve est sinon brisé, du moins différé. Les mois de mai et de juin sont remplis d’événements, anodins en apparence, mais graves en fait, que Leiris note au jour le jour, parfois d’heure en heure. Le passage de la frontière soudano-éthiopienne s’avère problématique en raison des tracasseries des administrations locales, certes, mais surtout de la montée du fascisme en Europe : le Soudan est anglais, et Mussolini revendique l’Éthiopie. Dans l’attente de télégrammes et de tractations diplomatiques, les ethnologues, que certains prennent pour des espions, ont le sentiment d’être retenus prisonniers. Le but de l’expédition recule, au point que Leiris fait, une nuit, le rêve d’un voyage raté au Cameroun et d’un retour précipité. Le 16 juin, la ville apparaît du haut d’une crête, à proximité du lac Tana où se livrèrent des combats légendaires : « J’imagine difficilement que nous sommes si près de ce lac, l’un des grands buts de notre voyage, et l’un de ceux, certainement, que nous aurons le plus de mal à atteindre » [13]. Une semaine plus tard, un simple cri d’espoir : « Incessamment, nous irons à Gondar » [14].

Gondar comme ennui

Après des mois d’attente et de « cafard », face au « rien » qui l’angoisse, Leiris tente de remplir le vide de sa vie africaine avec des notations ponctuelles, mais aussi des fragments de textes, des idées pêle-mêle qui pourraient servir à la construction de son roman futur. Sous une rubrique « Imagerie africaine », il relève entre autres : « l’histoire du prêtre Jean », « Arthur Rimbaud vendant ses armes à Ménélik », « Impressions d’Afrique ». Trois figures mythiques et littéraires.
Les ruines de Gondar deviennent enfin visibles le 1 "juillet, dans une apparition très théâtrale, au travers d’un rideau de pluie : « Arrivée à Gondar après pluie diluvienne et avalanche de grêlons. Sur les pentes gazonnées, de vrais torrents se forment. Derrière l’écran d’eau, les vieilles ruines attribuées aux descendants des Portugais qui, avant l’orage, se profilaient, maintenant disparaissent » [15].
Le rêve africain me paraît là, dans cette frontière infranchissable, et cette alternance d’apparitions et de disparitions de la ville légendaire en ruines « Émergeant des chaumes de la ville ainsi que sur une colline proche, de hautes constructions de pierre, qui sont tout ce qui reste des constructions portugaises d’il y a quatre siècles » [16]. Dans les premiers jours de juillet, qui suivent l’arrivée à Gondar, Leiris multiplie les brèves descriptions de la ville et de ses ruines, qu’il entremêle à des considérations sur la mission, à des nouvelles locales (meurtres, assassinat, vol des mulets) ou européennes (tentative d’assassinat de Mussolini : le coupable a été fusillé).
Mais l’intérêt qu’il porte aux ruines légendaires change de sens au moment où la Mission, d’ethnologique, devient archéologique. Le 2 juillet, il écrit : « Premier contact précis avec les ruines. Vu trois églises, chacune emmêlée à un reste de forêt. A la première sont attenants les restes d’un palais royal, qu’habitèrent les épouses des ancêtres d’Hayba » [17]. La ville de Gondar, dont à reste des palais et des églises, des monastères, des donjons aux tours crénelées, des pavillons et des coupoles était, au XVIe siècle, la capitale du royaume de Fassilidas. Les Portugais qui y débarquèrent avec Vasco de Gama et des missionnaires construisirent des monastères dans ce pays qui était chrétien depuis le Il’ siècle et dont on disait qu’il avait été le royaume de Salomon et de la reine de Saba, L’empereur Fassilidas s’appuya ainsi sur le pouvoir des moines pour résister aux tentatives d’invasion des Turcs ou des Arabes qui occasionnaient de nombreux combats dans la région du lac Tana. La cité impériale et les monastères alentour, de style portugo-éthiopien, étaient tellement marqués par l’architecture de la Renaissance européenne que les archéologues de l’époque (1932) croyaient que c’était une cité portugaise.
C’est dans cette ville légendaire que la Mission de Griaule va entreprendre un travail archéologique important et assez suspect, qui consiste au démarouflage des fresques anciennes et à leur remplacement par des contrefaçons modernes. Les premiers jours de juillet sont donc consacrés au repérage des peintures dans les églises en ruines : « Cette fois-ci nous nous attaquons au coeur même des monuments, ceux qui émergent de la vie et font l’effet, de loin, d’un si beau décor en silhouette, sans profondeur » [18]. Parcourant ces ruines, Leiris, toujours sensible à leur aspect théâtral, les décrit comme des « constructions énigmatiques », avec des « escaliers croulants menant à des vestiges de plafond vertigineux » [19]. Rappelons-nous qu’en imaginant Gondar, Leiris avait le projet d’un roman « romantique », et que la ville elle-même avec ses ruines lui apparut comme telle. Il voulait même écrire un roman psychologique, mi-Conrad, mi-Senancour. Or dès le 5 juillet, malgré le travail, il est repris par l’ennui et le mal du siècle (romantique ?) : « Il y a décidément trop à faire à Gondar [...] Une église que je visite parce qu’on nous l’avait signalée pleine de peintures n’est qu’une ruine et ne contient rien de peint [...] Mais je m’ennuie comme jamais je ne me suis ennuyé depuis que nous sommes en Abyssinie " [20]. Même déception quelques jours plus tard (23 juillet) : « Donc le voyage continue, ou plutôt il se traîne » [21]. Ce cri d’ennui, étrangement, c’est celui que ne cessait de pousser Rimbaud dans ses lettres à sa mère, à Isabelle et à Vitalie : « Quelle existence désolante je traîne sous des climats absurdes et dans des conditions insensées » [22] ; « Je m’ennuie beaucoup, toujours, je n’ai même jamais connu personne qui s’ennuyât autant que Moi » [23]. Sans doute Leiris ne connaissait-il pas ces lettres, malgré sa fascination pour l’aventure africaine de Rimbaud et son séjour à Harar. Dans les derniers jours de l’expédition en Abyssinie, juste avant le départ, il exprime le désir de se rendre à Harar entre deux trains.
C’est parce qu’elle est chargée de légendes et d’histoire que la ville de Gondar, avec ses ruines de roman noir, va servir de décor à la déconstruction du mythe du voyage, du mythe de l’ethnologie, du mythe de l’Afrique, du mythe de Rimbaud, et de la littérature, même.

Dès les premières pages de L’Afrique fantôme, Leiris avait compris que la recherche ethnologique était soutenue par une certaine idée de la civilisation européenne, et que les ethnologues étaient en fait au service des pays colonisateurs. Chez les Dogons, déjà, il constatait que l’essentiel du travail consistait à collecter des objets sous prétexte de faire connaître aux Européens la civilisation et l’art des peuples étudiés [24]. Il n’est que de parcourir les salles africaines du Musée de l’Homme où les masques et les objets collectés par Griaule et sa Mission remplissent plusieurs dizaines de vitrines, tandis que les fresques de l’église San Antonio ont été remarouflées sur les murs. Le 5 septembre 1931,chez les Dogons, Leiris décrit ainsi le « travail » comme s’il était purement muséographique : « Travail d’enfer toute la matinée : récolement, étiquetage et emballage provisoire des collections que nous avons recueillies, Lutten et moi. Tout cela en plein soleil, au milieu d’une foule énorme que les « polices », de temps en temps, font reculer » [25]. Cependant, devant ce pillage systématique pratiqué au nom de la science, Leiris note avec dépit qu’il se fonde sur les « droits » du colonisateur : « De déménageurs, nous sommes devenus envahisseurs » [26].
À Gondar, le travail de la Mission est plus pervers que chez les Dogons, puisqu’il ne s’agit pas d’acheter, de troquer ou de voler des objets, mais de feindre de rénover les églises pour s’approprier les fresques anciennes. La supercherie est énorme, dans la mesure où elle suppose de gagner préalablement la confiance des prêtres ou des indigènes pour les persuader que ces oeuvres sont abîmées et sans valeur, prétendre leur faire cadeau en échange d’une oeuvre identique, mais toute neuve : « Je visite avec Lifszyc l’église de Dabra Berhan qui contient d’admirables peintures [ ... ]. De son côté Griaule, qui dispose d’émissaires mystérieux, achète manuscrit sur manuscrit. En une journée, Roux a peint une crucifixion du plus pur style abyssin. Nous l’offrirons à une église, tâchant d’obtenir une fresque en échange » [27]. Dès lors le travail artistique s’organise, autour de Roux, transformé en peintre de la Renaissance, tandis qu’une case, construite en dur pour l’occasion, prend le nom de Villa Médicis.
En fait, les habitants de Gondar ne sont peut-être pas complètement dupes, quand ils croient les archéologues à la recherche d’un trésor :

Aux deux bouts d’une salle, sculpté, le sceau de Salomon et griffonné au charbon en deux endroits, son labyrinthe tracé ici par simple jeu, brouillamini de pistes et de lignes. Quelques gens de la ville, étonnés de nous voir porter une telle attention à ces vieilles pierres dont ils se fichent, nous disent qu’en creusant, il serait possible de trouver des trésors. Sans doute croient-ils que c’est cela que nous cherchons. [28]

Des trésors, certes, ils en cherchent, des fresques du XVIe siècle, d’une inspiration primitive, proche de la tradition copte. Et quand, au début de 1933, les relations diplomatiques s’aggravent et que les archéologues, sous la pression des autorités italiennes, sont déclarés indésirables à la suite d’incidents francoéthiopiens, Leiris remarque sans commenter que les autorités françaises les considèrent comme des pilleurs : « Par ailleurs, nous apprenons que le Ministre ne serait pas éloigné de croire que nous avons purement et simplement pillé les églises de Gondar » [29].
Pilleurs de trésors, les archéologues ont un but à leur voyage, un objet à leur quête. À Gondar, Leiris a, dans les premiers temps, l’impression d’être proche d’une révélation. Dans les ruines de Gondar où le désir du roman revient, l’ennui, parfois, disparaît « Ruines : L’air y bruit, l’ennui s’y amenuise » [30]. Rapidement, cependant, l’écrivain est à nouveau confronté à l’ennui dans la mesure où la ville rêvée est atteinte, et où le rêve, rejoignant peu à peu la réalité, s’effondre.

Gondar comme désir et regret

Leiris assez vite se détourne du travail archéologique de la Mission, sur lequel il ne porte aucun jugement, se contentant de noter l’avancement des travaux. Les ruines de Gondar finissent par n’être plus pour lui qu’un décor de théâtre, un cadre dont il mentionne parfois l’existence ou la particularité. Comme chez les Dogons auprès desquels il s’était intéressé aux pratiques initiatiques de circoncision et d’excision, ainsi qu’aux rituels funéraires et à la langue sacrée qui y présidait, il se désolidarise de l’équipe de Griaule et entreprend d’explorer un champ d’investigation qui mette en jeu le sentiment du sacré, et surtout le lien de la mort et de la vie. Avec l’aide d’un interprète et savant abyssin, Abba Jérôme, il étudie les rites de possession du Zâr, pratiqués par une vieille femme miprêtresse, mi-sorcière, Malkarn Ayyahou. De cette pratique de la possession, il retient surtout l’image de la personne possédée qui change d’identité, se transforme, selon la situation, en guerrier menaçant, en petite fille, en folle, etc., le zâr la maîtrisant comme un cavalier son cheval pour lui imposer sa personnalité et son langage. Pour Leiris, formé à la psychanalyse, et qui voulait sortir de l’impasse de l’écriture par un roman, ce rituel est un modèle littéraire qu’il comparera au théâtre [31]. Les délires tumultueux, le gourri, les danses guerrières, les sacrifices dont la principale officiante est la fille de Malkain Ayyahou, Emmawayish, subjuguent l’écrivain, en même temps qu’augmente son sentiment douloureux d’être étranger, observateur, voyeur. Tomber amoureux d’Emmawayish, la posséder sexuellement, ce serait, pour Leiris, briser la barrière de l’altérité, changer lui aussi d’identité. La ville de Gondar avec ses ruines devient le cadre de cette crise identitaire qui aboutit à la construction de forteresses mythiques et mystificatrices, qui auraient pour fonction de protéger un moi, de plus en plus fragile et menacé du sentiment d’effritement et de l’angoisse de la mort. Gondar est le lieu où se jouent, dramatiquement, ces rituels d’amour et de mort, et pour Leiris qui se sent « terriblement étranger », Emmawayish est un archétype, une femme à la fois attirante et terrifiante, princesse et succube, figure anticipée de la Judith de L’Âge d’homme dans lequel il l’évoquera ainsi : « A Gondar je fus amoureux d’une éthiopienne qui correspondait physiquement à mon double idéal de Lucrèce et de Judith " [32]. De cette femme qui tue l’agneau du sacrifice et en boit le sang, Leiris parle avec une certaine peur mêlée de compassion. Se sentant amoureux, il voudrait la sauver des brutalités d’un mari qui tente de la tuer, et rêve de la soustraire à son milieu. Mais ce sentiment amoureux fait place, le plus souvent, au dégoût devant sa vénalité, sa duplicité, sa dureté. Emmawayish est davantage succube que princesse, Judith que Lucrèce, et dans le Haut Mal, la dureté minérale de l’Ethiopienne surgira dans une évocation de Gondar et de ses ruines :

Gondar
huttes de pailles et de pierres
dans des ruines s’écroulant en morceaux
Des jours durant
j’y fus amoureux d’une Abyssine
claire comme la paille
froide comme la pierre
sa voix si pure me tordait bras et jambes
A sa vue ma tête se lézardait
et mon coeur s’écroulait
lui aussi
comme une ruine. [33]

Une correspondance s’établit entre les ruines de Gondar et les ruines du moi, sous l’effet du simple regard de la femme aimée (ici l’Abyssine). Les deux comparaisons, « comme la pierre », « comme une ruine », soulignent cette minéralisation du moi qui est fréquente dans Foeuvre de Leiris. Mais le moi de Leiris est érodé, lézardé, ruiné, tandis que la femme lui répond par la froideur, le calcul, voire la cruauté. Leiris n’évoque pas sans frémir cette peur que suscite Emmawayish, et qui faisait fuir son mari : « Son premier mari, quand il est devenu fou, ne se sauvait-il pas de la maison pour s’en aller hurler dans les ruines des châteaux de Gondar ? » [34]
Quand on est dans le registre de la possession, et de la soumission de l’individu à la personnalité du zâr qui lui impose son identité, cette folie qui se répand dans les ruines du château enfantômé devient une folie contagieuse, collective, menaçante, celle d’un peuple, celle que peut-être transmet la succube : « Non ! Il n’y a rien à faire : c’est ici l’Abyssinie et l’on y est plus lointain que même dans l’autre monde » [35]. La « folie » de l’Afrique devient pour Leiris le rêve, redouté et caressé, d’une perte identitaire que permettrait la possession, qui est sujétion de l’individu possédé au zâr qui le possède : Malkam Ayyahou, dès l’instant où elle est possédée par le zâr guerrier d’Abba Qwarqwas, est soumise à sa violence, jusqu’à la folie : « Il la fit monter à un sycomore, puis dans les tours en ruines, elle chantait des airs guerriers, et on la croyait prise par un gen ». [36]
Dès lors l’état de possession est pour Leiris un idéal à atteindre, et dès les premiers jours du travail sur la possession, il aspire à être à son tour possédé pour changer d’identité, et connaître enfin la révélation d’un moi métamorphosé par le voyage, l’Afrique, jusqu’à devenir « un autre » (le mythe rimbaldien réapparait ici). Gondar, avec sa légende et ses ruines, devient alors, plus que le décor, l’image même de cette déconstruction d’un moi ancien. Si le désir que Leiris éprouve pour Eminawayish est celui de l’altérité, la « posséder » physiquement serait le moyen d’être un autre, d’être lui-même possédé jusqu’à s’approprier sa capacité de métamorphose : « J’aimerais mieux être possédé qu’étudier les possédés, connaître charnellement une zârine que connaître scientifiquement ses tenants et aboutissants [...] Donc le voyage continue, ou plutôt il se traîne » [37]. Et constatant finalement qu’il ne se sent désennuyé, vivant (c’est-à-dire autre), pas plus à Gondar qu’ailleurs, Leiris termine : « Pas de grand pessimisme, mais une souveraine indifférence. Etre ici ? Être là ? Revenir dans six mois ? Revenir dans six ans ? Quitter Gondar pour un autre pays ? Y rester ? Qu’est-ce qui vaut le mieux ? Je ne sais... " [38].
A mesure que s’effondrent les mythes de l’Afrique, du voyage, d’une altérité possible, d’un amour éthiopien, Leiris assiste à la chute de ses « fantômes assassinés » et se sent gagné par un A dégoût de tout qui atteint jusqu’à son existence, ou le sentiment qu’il en a « A quoi bon faire l’amour ? Est-ce cela qui empêche l’homme et la femme de vieillir ? A quoi bon voyager ? [...] » [39]. L’effondrement du rêve africain va de pair avec la découverte d’une réalité de soi qui avait justifié le voyage, comme la psychanalyse avec Borel qui l’avait précédé : l’insupportable angoisse de vieillir et de mourir, un pessinusme allant jusqu’au désir de suicide, une difficulté à écrire, un désarroi identitaire, un sentiment d’impuissance... L’Afrique devenue fantôme, le moi se retrouve identique à lui-même tandis qu’augmente le sentiment d’être étranger face à une vie africaine dont la réalité apparaît soudain. Dès lors la ville de Gondar n’est plus celle des légendes, de Salomon et la reine de Saba, du prêtre Jean, du roi Fassilidas et des Portugais Elle n’est même plus le heu du roman à écrire. L’histoire s’efface devant le présent, les châteaux ne sont que des ruines, et la ville légendaire, un banal « village nègre ». C’est dans une lettre à Zette, le 24 août, et non dans le journal de bord, que Leiris analyse sa désillusion devant une réalité soudain trop évidente :

Comme j’aurais dû m’y attendre, j’ai été très déçu par la fête d’hier au soir. À tel point que pour le moment, je n’ai plus aucune envie de faire un bouquin. Cela ne va pas sans une certaine démoralisation, car je me suis senti tout à coup terriblement étranger ; autant au moinsquejepeuxmesentir étranger en Europe. Et puis tout est ici trop pouilleux ; il y a trop de poussière ; l’état de délabrement de tout est effarant. Une ancienne capitale comme Gondar arrive à n’être qu’un ramassis de cases plus misérables que n’importe quel village nègre [40].

L’évanouissement du rêve et du désir africain se traduit par une impression d’engluement dans le présent. Parallèlement à la déconstruction du mythe de l’Afrique, la situation internationale devient de plus en plus critique, et les ethnologues se trouvent plus ou moins prisonniers des Italiens qui tentent de renverser le négus. Le rêve de Gondar s’efface, et la ville n’apparaît que comme un décor, jusqu’à devenir un souvenir, ou un regret. Leiris écrit le 20 novembre : « Gondar n’existe plus. Maintenant les gens ne viennent plus nous voir, c’est une ville morte » [41]. Et quelques jours plus tard : « J’aime toujours regarder Gondar et j’apprécie toujours l’inexplicable paix de ses ruines et de ses arbres » [42].
Au mythe du voyage succède le mythe du retour, qui transforme le journal de voyage en unesorte d’odyssée qui chante le mal de revenir au même. L’Afrique est déjà une image,unfantôme,qui se reconstruit dans le souvenir, dans l’écriture. Ainsi, le 5 décembre :

Nous sommes enfin partis [...] Disparus les châteaux de Gondar, je suis triste. Je regrette tous les gens à qui j’ai dit adieu si froidement. Je ne leur en veux de rien : il est si naturel qu’ils aient cherché à gagner un peu d’argent, peu importe ce qu’ils sont d’ailleurs : brusquement m’apparaît avec la même splendeur qu’au début ce qu’ils représentent. Génies que je ne reverrai jamais... Qu’importent vos chevaux de chair ! [43]

À la désillusion passée, à la perte du présent, fait place le désir du futur, le rêve de l’après : aux métaphores des ruines et de la déconstruction succèdent celles de la reconstruction. Dans ses lettres à Zette, Leiris raconte ses projets d’études et de littérature, comme élaboration, construction d’un nouveau rêve : « Je ne puis pas me faire à l’idée de vivre avec ce voyage derrière et non devant moi. 11 faut que j’invente autre chose » [44]. Et à propos de la longue séparation qu’a occasionné le voyage, il écrit : « Je veux au contraire qu’elle marque un tournant décisif et que sur cette base, tout soit reconstruit. Il ne saurait être question pour moi de limiter ce voyage à n’avoir été qu’une simple fuite. Il faut que je lui donne une valeur positive » [45].. C’est dans L’âge d’homme que Leiris analysera cette fonction positive du voyage comme ruine d’un mythe, l’angoissante déconstruction de constructions imaginaires : « En 1933, je revins, ayant tué au moins un mythe, celui du voyage en tant que moyen d’évasion [ ... ]. Mais tout se passe exactement comme si les constructions fallacieuses sur lesquelles je vivais avaient été sapées à la base sans que rien ne m’eût été donné pour les remplacer » [46].

Gondar comme nostalgie

Ce rêve de quelque chose qui viendrait d’ailleurs pour remplacer les constructions imaginaires va s’effondrer lui aussi et c’est par l’écriture, dans L’âge d’homme d’abord, puis dans la construction monumentale de la Règle du jeu, que Leiris va intégrer, « apprivoiser » le monde extérieur. J’ai dit en introduction comment le monde minéral, et les édifications architecturales avaient un caractère ambivalent dans l’imaginaire de Leiris, soit forteresse qui protège un moi menacé d’effritement, soit construction monumentale qui le domine, au risque de la minéralisation. Dans Aurora, publié en 1945 mais écrit en 1928, avant l’expédition en Afrique, donc, le héros, Damoclès Siriel, est prisonnier de palais de marbres, d’escaliers interminables, de labyrinthes de colonnes qui lui donnent la sensation de la pétrification. Il constate que le mot je représente pour lui la structure du monde, et que la troisième personne est la mort. Or cette mort lui apparaît comme une architecture, une cathédrale : « Car m’y voici venu à la Mort cathédrale, à cette troisième singulière personne que tout à l’heure je biffais d’un trait de plume, la Mort, fourche grammaticale qui assujettit le monde et moimême à son inéluctable syntaxe, règle qui fait que tout discours n’est qu’un piètre mirage recouvrant le néant des objets quels que soient les mots que je prononce et quel que soit le je que je mette en avant » [47].
Or l’assujettissement du moi à une mort qui minéralise et pétrifie semble assumé dans Fourbis, le deuxième volume de la Règle du jeu, dans le premier chapitre qui s’appelle « Mors ». Leiris y décrit l’angoisse de minéralisation qu’il a ressentie dans des visites de grottes, comme le gouffre de Padirac. Se fondant sur l’imagination populaire, il fabule même sur un souterrain qui relierait les arènes d’Arles aux carrières des Baux de Provence : « Idée d’une communication presque magique entre l’une de ces anciennes constructions dont Arles, Nîmes et leurs parages portent encore les ruines et un endroit comme les Baux, si spectral avec ses vieux palais abandonnés, aux croisées béantes qui se distinguent à peine des éléments de nécropole ou de dortoir pour ouvrier de Babel creusés dans le roc par les carriers » [48]. La mort entrevue à l’orée d’un gouffre ou d’un souterrain devient alors un univers effrayant et fascinant dont le rêveur désire parcourir les cercles. Jean-Bertrand Pontalis analyse le changement dans cette relation à la mort :

Dans Fourbis, la mort, jusque-là règle catégorique de l’univers de Leiris, paraît enfin trouver une fonction nouvelle. Elle cesse d’être ce pur regard impersonnel qui transmue ce qu’il touche en minéral ou en acier et contraint l’homme terrorisé, vaincu, pétrifié, à n’être plus qu’un moi rétréci. Elle se laisse apprivoiser. [49]

Ce monde minéral est celui des rêves, tel qu’il s’écrit dans Aurora, tel que Leiris l’imagine dans les ruines de Gondar. Dans une interview de 1925, à l’époque où il est marqué par le surréalisme et certains textes de Freud, Leiris le décrit ainsi : « Le monde de mes rêves est un monde minéral, dallé de pierres et bordé d’édifices sur le fronton desquels je lis parfois des sentences mystérieuses. C’est une longue suite d’esplanades, de galeries et de perspectives à travers lesquelles je me promène, comme dans un espace entièrement abstrait, dépouillé de toute réalité terrestre » [50]. Et ce monde nocturne que, dans sa mineralité, il trouve mieux organisé que celui de ses veilles, ressemble à certaines topographies du corps féminin, telles qu’elles surgissent dans les rêves analysés par Freud. Au terme de ce parcours souterrain, c’est d’ailleurs la révélation du sexe de la femme qu’attend Leiris : « C’est ce mode particulier de pensée qui toujours constitue la trame secrète de mes rêves, le signe permanent que je retrouve dans toutes les aventures de mon sommeil, qu’il s’agisse de voyages à travers des dédales souterrains, ou de courses suivant les sinuosités d’une rivière fangeuse qui me conduit au pôle, au sexe d’une femme ou à la vérité » [51].

Le voyage en Afrique, l’Abyssinie, la ville légendaire de Gondar, reproduit dans la réalité ce que Leiris voit dans ses rêves de 1925 et dans la fiction d’Aurora. Au terme du voyage, il y a l’attente de la révélation de soi qui passe par l’érotisme. Mais le fantasme de l’exotisme rejoint celui de l’archaïsme, comme l’a montré Catherine Maubon, « car en fait d’imaginaire [...] il apparaît vite que celui de l’écrivain n’est en aucune façon nourri d’exotisme ni de primitivisme, mais qu’il s’oriente vers un archaïsme qu’il est temps de définir. S’il peut en effet lui arriver de se laisser impressionner par la ’sauvagerie’ de certains de ses sites, c’est par une autre Afrique, dont l’inquiétante étrangeté n’est pas exempte de familiarité, que le voyageur se laisse peu à peu captiver » [52].
La finalité du voyage africain et de la vie dans les ruines de Gondar est peut-être de partager, dans une communion érotique, les rites sacrificiels antiques perpétrés par la zârine Emmawayish, à l’instant où elle tue la bête et boit son sang. Leiris, arni de Bataille, voit dans ces cérémonies la mise en scène dramatique qu’il trouvera dans la tauromachie où se joue un rituel appartenant au sacré universel et archaïque. L’amour et la mort sont présents dans ces rituels sanglants, incarnés par la prêtresse éthiopienne pour laquelle Leiris éprouve un désir de « possession » qui est de l’ordre d’une révélation.
La sublimation de cet amour transforme le désir érotique en passion chevaleresque. Dès lors l’exotisme de Gondar n’est plus géographique, africain, mais temporel, et l’Abyssine devient la princesse inaccessible d’un château-fée dont l’amant voudrait la délivrer. Le récit de Leiris, avec quelque ironie sur lui-même, se mue en roman médiéval, initiation amoureuse d’un Perceval qui se donnerait pour but de gagner le coeur de sa Dame au terme d’épreuves multiples, la danse, le sang, la possession étant au coeur de ces épreuves. Quand Leiris apprend qu’Emmawayish a été menacée par son mari qui voulait la tuer, il rêve de l’enlever. De même quand on lui dit qu’elle doit succéder comme zârine, à Malkam Ayyahou, sa mère, se soumettant ainsi à une fatalité qui la conduira inéluctablement à la folie. Quoiqu’il redoute la violence de cet univers auquel il voudrait soustraire l’objet aimé, l’écrivain reconnaît que l’inspiration poétique d’Emmawayish et de sa mère, le pacte avec les zâr, la théâtralisation des situations, la folie, surtout, le font planer « à quelques pieds au-dessus de la terre, en pleine mythologie » [53] : « J’écoute les chants. Et je pense à Malkam Ayyahou, à ses mythes, à ses étourdissantes transformations de personnalité, à ses histoires de djinns et de sirènes, à son chant musulman » [54]. Dans sa rage de se sentir étranger ou de ne recevoir d’Abba Jérôme que des fragments de traduction, Leiris a le rêve nostalgique d’un retour à l’origine où s’aboliraient toutes les différences. Cette idée d’une origine mythique universelle apparaissait déjà à l’approche de Gondar, une nuit où l’expédition peinait sous la pluie, au risque de se trouver au point de départ : « Tout ceci pour faire un tour dans la demiobscurité d’un monument... Qu’importe ! Je me délecte à cette existence archaïque. Je me laisse vivre. J’oublie tous mes tourments » [55].

Ce que Leiris rapportera finalement d’Afrique, outre la ruine du mythe de l’exotisme, c’est cette délectation de l’existence archaïque, qui ne se trouve pas ailleurs, dans un pays lointain ou légendaire comme l’Abyssinie, mais en soi, dans le fonds commun de l’humanité, dans l’enfance, dans une vie antérieure, peut-être. L’âge d’homme est l’illustration de cette découverte, autobiographie où tous les « faits menus » de l’existence individuelle sont théâtralisés, rassemblés autour de quelques figures mythiques qui représentent, pour Leiris, le drame de l’humanité, dans sa mortalité et sa sexualité. Le chapitre « Antiquités » expose le rôle conféré aux allégories, « leçons par l’image en même temps qu’énigmes à résoudre et souvent attirantes figures féminines fortes de leur propre beauté et de tout ce qu’un symbole, par définition, a de trouble » [56]. L’Abyssine de Gondar, figure de chair et de pierre, fée et succube, folle et poétesse, a peut-être été une de ces figures allégoriques, la zârine de Leiris, qui l’a délivré du mythe d’une Afrique fantôme et lui a fait trouver, non Paltérité qu’il cherchait, mais son identité de poète.

Cet article est extrait de La mémoire en ruines : le modèle archéologique dans l’imaginaire moderne et contemporain, études rassemblées par Valérie-Angélique Desoulières et Pascal Vacher, paru aux Presses Universitaires Blaise Pascal.

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[1] Michel Leiris, Journal, Paris, Gallimard N.R.F., 1990, p. 210.

[2] Michel Leiris, L’Afrique fantôme, Paris, Gallimard, N.R.F., p. 137. Sauf indication contraire, les citations seront empruntées à cette édition mentionnée avec le simple A.F. pour Afrique fantôme, suivi du numéro de la page.

[3] A.F., p. 140.

[4] A.F., p.225.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Miroirs de l’Afrique, Paris, Gallimard, "Quarto", 1996, p.535.

[8] Leiris avait déjà écrit un article sur Rimbaud en préfaçant dès 1926, le livre de Jean-Maris Le Carré, La vie aventureuse de Jean-Arthur Rimbaud. Cette préface figure dans le recueil de textes critiques de Michel Leiris, Brisées, Paris, Gallimard, " Folio-Essais ", 1992, p. 13 à 16.

[9] Miroirs de l’Afrique, p.534.

[10] Ibid., p.429.

[11] A.F., p.230

[12] Ibid.

[13] A.F., p.288

[14] A.F., p.301.

[15] A.F., p. 309

[16] Ibid.

[17] A.F., p.310

[18] A.F., p.311.

[19] A.F., p.312.

[20] A.F., p.312.

[21] Ibid.

[22] Lettre de Rimbaud, datée de 1884, citée par Alain Borer, in Un sieur Rimbaud se disant négociant, Paris, Lachenal & Ritter, 1983, p. 32.

[23] Lettre de Rimbaud, datée de 1888, ibid., p. 47.

[24] Tradition de rapine instituée par les archéologues dès le XVIIIe siècle, et continuée par Malraux à d’autres fins en Extrême-Orient.

[25] A.F., p.81.

[26] A.F., p.144.

[27] A.F., p. 317-318.

[28] A.F., p. 312.

[29] A.F., p. 511.

[30] Leiris, "Glossaire, j’y serre mes gloses", in Mots sans mémoire, Paris, Gallimard, N.R.F., 1969, p. 106.

[31] Voir Leiris, "La possession et ses apsects théâtraux chez les Ethiopiens de Gondar", in Miroir de l’Afrique, op. cit., p. 949 à 1061.

[32] Leiris, L’Age d’homme, Paris, Gallimard, "Folio", 1979, p. 200 ( 1939 ).

[33] Leiris, "La Néréide de la mer rouge", in Haut mal, Gallimard, "Poésie", 1969, p.133.

[34] A.F., p. 347.

[35] Ibid.

[36] Leiris, "La possession et ses aspects théâtraux chez les Ethiopiens de Gondar", art. cit. in Miroir de l’Afrique, op. cit., p. 975.

[37] A.F., p. 324.

[38] Ibid.

[39] A.F., p. 504.

[40] Leiris, Miroir de l’Afrique, op. cit., p. 599.

[41] A.F., p. 466.

[42] A.F., p. 471.

[43] A.F., p. 480.

[44] Leiris, Miroir de l’Afrique, op. cit., p. 581.

[45] Ibid. p. 582

[46] Leiris, L’Age d’homme, op. cit., p. 201.

[47] Leiris, Aurora, Paris, Gallimard, "L’imaginaire", 1973, p. 40-41.

[48] Leiris, Fourbis, La Règle du jeu, tome II, Paris, Gallimard, N.R.F., 1965, p. 37.

[49] Jean-Bertrand Pontalis, " Michel Leiris ou la psychanalyse sans fin ", in Après Freud, Paris, Gallimard, "Idées", 1968, p. 332.

[50] Leiris, " Le monde de mes rêves ", in Le disque vert, mars 1925, p. 34. Cité par Anne Pirabot, Fragment d’une anthropologie leirisienne, thèse inédite, Université de Provence, 1988, p. 283.

[51] Ibid.

[52] Catherine Maubon, Michel Leiris, en marge de l’autobiographie, Paris, Corti, 1994, p. 151.

[53] A.F., p. 354.

[54] A.F., p. 345.

[55] A.F., p. 307.

[56] Leiris, L’Age d’homme, op. cit., p. 53-54.




Agnès Verlet

Maître de conférence (HDR) à l’Université d’Aix-en-Provence.
Collaboration au Magazine littéraire, Europe, Les Lettres de la Société de Psychanalyse freudienne.

-  Bibliographie :

Les Vanités de Chateaubriand, Droz, 2001
Pierres parlantes, florilège d’épitaphes parisiennes, Paris/Musées, 2000
La messagère de rien, Séguier, 1998