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VENDREDI
6 FÉVRIER 2004 Les ruines de Gondar, ou l’effondrement du rêve africain de Leiris par Agnès Verlet, Les autres Articles
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Minéral : nerf durci par les râles. Pierre terminale. Dans l’Afrique que Michel Leiris traverse de 1931 à 1933 avec la Mission ethnologique de Marcel Griaule, et qui lui apparaît comme un fantôme, la ville de Gondar en Abyssinie, avec ses ruines et sa légende, est un lieu qui donne forme à ce fantôme, jusqu’à informer ses rêves et dominer la construction de l’oeuvre. La demière page du Journal écrite en 1929 et laissée inachevée, bien avant le départ en Afrique, exprime, par son inachèvement même, la peur du vieillissement et de la mort qui se traduit en images de pétrification, de fossilisation, mais aussi, paradoxalement, d’érosion, d’émiettement d’un moi qui tend à se réintégrer dans la minéralisation : Dans le voyage, il semblerait que, se livrant à l’espace et s’y jetant à corps perdu, on échappe par là-même à la marche du temps, qu’on le remonte en quelque sorte à mesure qu’elle progresse, et qu’on parvient ainsi à annuler tous ses ravages, si terribles quand on reste immobiles et voués à leurs mâchoires, ainsi qu’un minéral friable rongé par l’érosion. Cette lutte qui consiste à lutter contre l’obsession du temps en lui opposant celle de l’espace [ ... ] [inachevé]. [1] Si le voyage est une traversée de l’espace qui devrait permettre de faire pièce à une angoissante impression de minéralisation, parfois au contraire, la forteresse, fût-elle en ruine, le château, le monument architectural, représentent les constructions salvatrices qui protègent un moi vulnérable ou blessé des agressions extérieures et de l’imminence de la mort. Gondar comme attentePour Leiris qui arrive à Dakar le 31 mai 1931, la ville de Gondar est d’abord un mythe, une légende, l’objet d’un désir et d’une attente : l’Abyssinie, la légende des palais et des ruines, le mythe de Rimbaud. Dès les premières pages de son journal de voyage, Leiris fait état de la rapide déconstruction de son rêve de voyage, du rêve de l’exotisme et du mythe de l’altérité africaine : Dakar est une ville européenne, assez semblable aux villes de la Côte d’Azur, et les ethnologues sont conviés à des spectacles de danse qui ressemblent à des danses folkloriques. Le travail sur le terrain donne à l’écrivain une impression de voyeurisme qui augmente le sentiment de sa différence, de son caractère d’étranger, &Européen, de colonisateur. Un des objectifs de la Mission est certes d’observer les peuples visités, mais aussi et surtout de les piller pour remplir les Musées des objets collectés. Les peuples dépouillés, les Dogons par exemple, sont d’ailleurs conscients du profit qu’ils peuvent tirer du marché que leur imposent les Européens, et s’ingénient à ruser, duper, marchander, tromper. Voici enfin la terre des 50° à l’ombre, des convois d’esclaves, des festins cannibales, des crânes vides, de toutes les choses qui sont mangées, corrodées, perdues. La haute silhouette du maudit famélique qui toujours m’a hanté se dresse entre le soleil et moi. C’est sous son ombre que je marche, ombre plus dure mais plus revigorante aussi que les plus diamantés des rayons. [6] À son arrivée à Gondar, dans une lettre à sa femme Zette, datée du 3 juillet Leiris évoque Raymond Roussel et ses Impressions dAfrique, et à nouveau Rimbaud auquel il associe Nerval : « Je vis ici dans le culte de Rimbaud qui, avec Nerval peut-être, représentera toujours à mes yeux la seule figure littéraire réellement nette et propre. Pour la France tout au moins » [7]. Car le mythe de Rimbaud, comme celui de Gondar et de l’Abyssinie, entretiennent chez Leiris le rêve d’un ailleurs libérateur, cathartique, qui rend possible l’écriture. [8] Surgie d’un rêve littéraire, la figure de Rimbaud suscite le désir d’écrire et de faire des projets de construction romanesque. Des lectures de Kipling, Dickens, Conrad, surtout avec le personnage de Lord Jim, exaltent l’imagination de Leiris pour qui l’impatience d’arriver à Gondar augmente à la mesure de son attente poétique. Le désir de création romanesque s’intensifie, tandis que s’accroit l’exaltation devant la perspective d’entrer en Abyssinie et de voir Gondar. La coupure formelle de l’Afrique fantôme en deux parties correspond d’ailleurs à deux ruptures : le passage de la frontière, et le jour de l’anniversaire de Leiris, qui bascule de ses trente ans à trente et un. L’incipit de la deuxième partie souligne ce changement, puisque le journal du 20 avril commence par ces mots : « La frontière abyssine », et que le lendemain, Leiris écrit : « Hier j’ai eu 31 ans [...]. La limite anglo-abyssine est un torrent » [11]. Il y a donc dans L’Afrique fantôme, comme dans la vie de Leiris, un avant et un après l’Abyssinie. Dans les jours qui précèdent l’entrée en Abyssinie, Leiris exprime à plusieurs reprises son sentiment d’adéquation au monde, et à l’Afrique, comme si pour la première fois coïncidaient la réalité et le mythe, le moi et le monde, l’intérieur et l’extérieur. La totale adhésion de son corps au paysage lui donne le sentiment existentiel de son identité : « Je suis gris de poussière... Même plaisir que celui qui consiste à patauger en pleine boue, à faire l’amour sur un tas de fumier. Je ne me promène plus comme un corps sans âme, ni comme une âme sans corps. Je suis un homme. J’existe » [12]. Or le sentiment d’exister est anéanti par une trop longue attente, et l’angoisse qu’elle suscite. Le rêve est sinon brisé, du moins différé. Les mois de mai et de juin sont remplis d’événements, anodins en apparence, mais graves en fait, que Leiris note au jour le jour, parfois d’heure en heure. Le passage de la frontière soudano-éthiopienne s’avère problématique en raison des tracasseries des administrations locales, certes, mais surtout de la montée du fascisme en Europe : le Soudan est anglais, et Mussolini revendique l’Éthiopie. Dans l’attente de télégrammes et de tractations diplomatiques, les ethnologues, que certains prennent pour des espions, ont le sentiment d’être retenus prisonniers. Le but de l’expédition recule, au point que Leiris fait, une nuit, le rêve d’un voyage raté au Cameroun et d’un retour précipité. Le 16 juin, la ville apparaît du haut d’une crête, à proximité du lac Tana où se livrèrent des combats légendaires : « J’imagine difficilement que nous sommes si près de ce lac, l’un des grands buts de notre voyage, et l’un de ceux, certainement, que nous aurons le plus de mal à atteindre » [13]. Une semaine plus tard, un simple cri d’espoir : « Incessamment, nous irons à Gondar » [14]. Gondar comme ennuiAprès des mois d’attente et de « cafard », face au « rien » qui l’angoisse, Leiris tente de remplir le vide de sa vie africaine avec des notations ponctuelles, mais aussi des fragments de textes, des idées pêle-mêle qui pourraient servir à la construction de son roman futur. Sous une rubrique « Imagerie africaine », il relève entre autres : « l’histoire du prêtre Jean », « Arthur Rimbaud vendant ses armes à Ménélik », « Impressions d’Afrique ». Trois figures mythiques et littéraires. Dès les premières pages de L’Afrique fantôme, Leiris avait compris que la recherche ethnologique était soutenue par une certaine idée de la civilisation européenne, et que les ethnologues étaient en fait au service des pays colonisateurs. Chez les Dogons, déjà, il constatait que l’essentiel du travail consistait à collecter des objets sous prétexte de faire connaître aux Européens la civilisation et l’art des peuples étudiés [24]. Il n’est que de parcourir les salles africaines du Musée de l’Homme où les masques et les objets collectés par Griaule et sa Mission remplissent plusieurs dizaines de vitrines, tandis que les fresques de l’église San Antonio ont été remarouflées sur les murs. Le 5 septembre 1931,chez les Dogons, Leiris décrit ainsi le « travail » comme s’il était purement muséographique : « Travail d’enfer toute la matinée : récolement, étiquetage et emballage provisoire des collections que nous avons recueillies, Lutten et moi. Tout cela en plein soleil, au milieu d’une foule énorme que les « polices », de temps en temps, font reculer » [25]. Cependant, devant ce pillage systématique pratiqué au nom de la science, Leiris note avec dépit qu’il se fonde sur les « droits » du colonisateur : « De déménageurs, nous sommes devenus envahisseurs » [26]. Aux deux bouts d’une salle, sculpté, le sceau de Salomon et griffonné au charbon en deux endroits, son labyrinthe tracé ici par simple jeu, brouillamini de pistes et de lignes. Quelques gens de la ville, étonnés de nous voir porter une telle attention à ces vieilles pierres dont ils se fichent, nous disent qu’en creusant, il serait possible de trouver des trésors. Sans doute croient-ils que c’est cela que nous cherchons. [28] Des trésors, certes, ils en cherchent, des fresques du XVIe siècle, d’une inspiration primitive, proche de la tradition copte. Et quand, au début de 1933, les relations diplomatiques s’aggravent et que les archéologues, sous la pression des autorités italiennes, sont déclarés indésirables à la suite d’incidents francoéthiopiens, Leiris remarque sans commenter que les autorités françaises les considèrent comme des pilleurs : « Par ailleurs, nous apprenons que le Ministre ne serait pas éloigné de croire que nous avons purement et simplement pillé les églises de Gondar » [29]. Gondar comme désir et regretLeiris assez vite se détourne du travail archéologique de la Mission, sur lequel il ne porte aucun jugement, se contentant de noter l’avancement des travaux. Les ruines de Gondar finissent par n’être plus pour lui qu’un décor de théâtre, un cadre dont il mentionne parfois l’existence ou la particularité. Comme chez les Dogons auprès desquels il s’était intéressé aux pratiques initiatiques de circoncision et d’excision, ainsi qu’aux rituels funéraires et à la langue sacrée qui y présidait, il se désolidarise de l’équipe de Griaule et entreprend d’explorer un champ d’investigation qui mette en jeu le sentiment du sacré, et surtout le lien de la mort et de la vie. Avec l’aide d’un interprète et savant abyssin, Abba Jérôme, il étudie les rites de possession du Zâr, pratiqués par une vieille femme miprêtresse, mi-sorcière, Malkarn Ayyahou. De cette pratique de la possession, il retient surtout l’image de la personne possédée qui change d’identité, se transforme, selon la situation, en guerrier menaçant, en petite fille, en folle, etc., le zâr la maîtrisant comme un cavalier son cheval pour lui imposer sa personnalité et son langage. Pour Leiris, formé à la psychanalyse, et qui voulait sortir de l’impasse de l’écriture par un roman, ce rituel est un modèle littéraire qu’il comparera au théâtre [31]. Les délires tumultueux, le gourri, les danses guerrières, les sacrifices dont la principale officiante est la fille de Malkain Ayyahou, Emmawayish, subjuguent l’écrivain, en même temps qu’augmente son sentiment douloureux d’être étranger, observateur, voyeur. Tomber amoureux d’Emmawayish, la posséder sexuellement, ce serait, pour Leiris, briser la barrière de l’altérité, changer lui aussi d’identité. La ville de Gondar avec ses ruines devient le cadre de cette crise identitaire qui aboutit à la construction de forteresses mythiques et mystificatrices, qui auraient pour fonction de protéger un moi, de plus en plus fragile et menacé du sentiment d’effritement et de l’angoisse de la mort. Gondar est le lieu où se jouent, dramatiquement, ces rituels d’amour et de mort, et pour Leiris qui se sent « terriblement étranger », Emmawayish est un archétype, une femme à la fois attirante et terrifiante, princesse et succube, figure anticipée de la Judith de L’Âge d’homme dans lequel il l’évoquera ainsi : « A Gondar je fus amoureux d’une éthiopienne qui correspondait physiquement à mon double idéal de Lucrèce et de Judith " [32]. De cette femme qui tue l’agneau du sacrifice et en boit le sang, Leiris parle avec une certaine peur mêlée de compassion. Se sentant amoureux, il voudrait la sauver des brutalités d’un mari qui tente de la tuer, et rêve de la soustraire à son milieu. Mais ce sentiment amoureux fait place, le plus souvent, au dégoût devant sa vénalité, sa duplicité, sa dureté. Emmawayish est davantage succube que princesse, Judith que Lucrèce, et dans le Haut Mal, la dureté minérale de l’Ethiopienne surgira dans une évocation de Gondar et de ses ruines : Gondar Une correspondance s’établit entre les ruines de Gondar et les ruines du moi, sous l’effet du simple regard de la femme aimée (ici l’Abyssine). Les deux comparaisons, « comme la pierre », « comme une ruine », soulignent cette minéralisation du moi qui est fréquente dans Foeuvre de Leiris. Mais le moi de Leiris est érodé, lézardé, ruiné, tandis que la femme lui répond par la froideur, le calcul, voire la cruauté. Leiris n’évoque pas sans frémir cette peur que suscite Emmawayish, et qui faisait fuir son mari : « Son premier mari, quand il est devenu fou, ne se sauvait-il pas de la maison pour s’en aller hurler dans les ruines des châteaux de Gondar ? » [34] Comme j’aurais dû m’y attendre, j’ai été très déçu par la fête d’hier au soir. À tel point que pour le moment, je n’ai plus aucune envie de faire un bouquin. Cela ne va pas sans une certaine démoralisation, car je me suis senti tout à coup terriblement étranger ; autant au moinsquejepeuxmesentir étranger en Europe. Et puis tout est ici trop pouilleux ; il y a trop de poussière ; l’état de délabrement de tout est effarant. Une ancienne capitale comme Gondar arrive à n’être qu’un ramassis de cases plus misérables que n’importe quel village nègre [40]. L’évanouissement du rêve et du désir africain se traduit par une impression d’engluement dans le présent. Parallèlement à la déconstruction du mythe de l’Afrique, la situation internationale devient de plus en plus critique, et les ethnologues se trouvent plus ou moins prisonniers des Italiens qui tentent de renverser le négus. Le rêve de Gondar s’efface, et la ville n’apparaît que comme un décor, jusqu’à devenir un souvenir, ou un regret. Leiris écrit le 20 novembre : « Gondar n’existe plus. Maintenant les gens ne viennent plus nous voir, c’est une ville morte » [41]. Et quelques jours plus tard : « J’aime toujours regarder Gondar et j’apprécie toujours l’inexplicable paix de ses ruines et de ses arbres » [42]. Nous sommes enfin partis [...] Disparus les châteaux de Gondar, je suis triste. Je regrette tous les gens à qui j’ai dit adieu si froidement. Je ne leur en veux de rien : il est si naturel qu’ils aient cherché à gagner un peu d’argent, peu importe ce qu’ils sont d’ailleurs : brusquement m’apparaît avec la même splendeur qu’au début ce qu’ils représentent. Génies que je ne reverrai jamais... Qu’importent vos chevaux de chair ! [43] À la désillusion passée, à la perte du présent, fait place le désir du futur, le rêve de l’après : aux métaphores des ruines et de la déconstruction succèdent celles de la reconstruction. Dans ses lettres à Zette, Leiris raconte ses projets d’études et de littérature, comme élaboration, construction d’un nouveau rêve : « Je ne puis pas me faire à l’idée de vivre avec ce voyage derrière et non devant moi. 11 faut que j’invente autre chose » [44]. Et à propos de la longue séparation qu’a occasionné le voyage, il écrit : « Je veux au contraire qu’elle marque un tournant décisif et que sur cette base, tout soit reconstruit. Il ne saurait être question pour moi de limiter ce voyage à n’avoir été qu’une simple fuite. Il faut que je lui donne une valeur positive » [45].. C’est dans L’âge d’homme que Leiris analysera cette fonction positive du voyage comme ruine d’un mythe, l’angoissante déconstruction de constructions imaginaires : « En 1933, je revins, ayant tué au moins un mythe, celui du voyage en tant que moyen d’évasion [ ... ]. Mais tout se passe exactement comme si les constructions fallacieuses sur lesquelles je vivais avaient été sapées à la base sans que rien ne m’eût été donné pour les remplacer » [46]. Gondar comme nostalgieCe rêve de quelque chose qui viendrait d’ailleurs pour remplacer les constructions imaginaires va s’effondrer lui aussi et c’est par l’écriture, dans L’âge d’homme d’abord, puis dans la construction monumentale de la Règle du jeu, que Leiris va intégrer, « apprivoiser » le monde extérieur. J’ai dit en introduction comment le monde minéral, et les édifications architecturales avaient un caractère ambivalent dans l’imaginaire de Leiris, soit forteresse qui protège un moi menacé d’effritement, soit construction monumentale qui le domine, au risque de la minéralisation. Dans Aurora, publié en 1945 mais écrit en 1928, avant l’expédition en Afrique, donc, le héros, Damoclès Siriel, est prisonnier de palais de marbres, d’escaliers interminables, de labyrinthes de colonnes qui lui donnent la sensation de la pétrification. Il constate que le mot je représente pour lui la structure du monde, et que la troisième personne est la mort. Or cette mort lui apparaît comme une architecture, une cathédrale : « Car m’y voici venu à la Mort cathédrale, à cette troisième singulière personne que tout à l’heure je biffais d’un trait de plume, la Mort, fourche grammaticale qui assujettit le monde et moimême à son inéluctable syntaxe, règle qui fait que tout discours n’est qu’un piètre mirage recouvrant le néant des objets quels que soient les mots que je prononce et quel que soit le je que je mette en avant » [47]. Dans Fourbis, la mort, jusque-là règle catégorique de l’univers de Leiris, paraît enfin trouver une fonction nouvelle. Elle cesse d’être ce pur regard impersonnel qui transmue ce qu’il touche en minéral ou en acier et contraint l’homme terrorisé, vaincu, pétrifié, à n’être plus qu’un moi rétréci. Elle se laisse apprivoiser. [49] Ce monde minéral est celui des rêves, tel qu’il s’écrit dans Aurora, tel que Leiris l’imagine dans les ruines de Gondar. Dans une interview de 1925, à l’époque où il est marqué par le surréalisme et certains textes de Freud, Leiris le décrit ainsi : « Le monde de mes rêves est un monde minéral, dallé de pierres et bordé d’édifices sur le fronton desquels je lis parfois des sentences mystérieuses. C’est une longue suite d’esplanades, de galeries et de perspectives à travers lesquelles je me promène, comme dans un espace entièrement abstrait, dépouillé de toute réalité terrestre » [50]. Et ce monde nocturne que, dans sa mineralité, il trouve mieux organisé que celui de ses veilles, ressemble à certaines topographies du corps féminin, telles qu’elles surgissent dans les rêves analysés par Freud. Au terme de ce parcours souterrain, c’est d’ailleurs la révélation du sexe de la femme qu’attend Leiris : « C’est ce mode particulier de pensée qui toujours constitue la trame secrète de mes rêves, le signe permanent que je retrouve dans toutes les aventures de mon sommeil, qu’il s’agisse de voyages à travers des dédales souterrains, ou de courses suivant les sinuosités d’une rivière fangeuse qui me conduit au pôle, au sexe d’une femme ou à la vérité » [51]. Le voyage en Afrique, l’Abyssinie, la ville légendaire de Gondar, reproduit dans la réalité ce que Leiris voit dans ses rêves de 1925 et dans la fiction d’Aurora. Au terme du voyage, il y a l’attente de la révélation de soi qui passe par l’érotisme. Mais le fantasme de l’exotisme rejoint celui de l’archaïsme, comme l’a montré Catherine Maubon, « car en fait d’imaginaire [...] il apparaît vite que celui de l’écrivain n’est en aucune façon nourri d’exotisme ni de primitivisme, mais qu’il s’oriente vers un archaïsme qu’il est temps de définir. S’il peut en effet lui arriver de se laisser impressionner par la ’sauvagerie’ de certains de ses sites, c’est par une autre Afrique, dont l’inquiétante étrangeté n’est pas exempte de familiarité, que le voyageur se laisse peu à peu captiver » [52]. Ce que Leiris rapportera finalement d’Afrique, outre la ruine du mythe de l’exotisme, c’est cette délectation de l’existence archaïque, qui ne se trouve pas ailleurs, dans un pays lointain ou légendaire comme l’Abyssinie, mais en soi, dans le fonds commun de l’humanité, dans l’enfance, dans une vie antérieure, peut-être. L’âge d’homme est l’illustration de cette découverte, autobiographie où tous les « faits menus » de l’existence individuelle sont théâtralisés, rassemblés autour de quelques figures mythiques qui représentent, pour Leiris, le drame de l’humanité, dans sa mortalité et sa sexualité. Le chapitre « Antiquités » expose le rôle conféré aux allégories, « leçons par l’image en même temps qu’énigmes à résoudre et souvent attirantes figures féminines fortes de leur propre beauté et de tout ce qu’un symbole, par définition, a de trouble » [56]. L’Abyssine de Gondar, figure de chair et de pierre, fée et succube, folle et poétesse, a peut-être été une de ces figures allégoriques, la zârine de Leiris, qui l’a délivré du mythe d’une Afrique fantôme et lui a fait trouver, non Paltérité qu’il cherchait, mais son identité de poète. Cet article est extrait de La mémoire en ruines : le modèle archéologique dans l’imaginaire moderne et contemporain, études rassemblées par Valérie-Angélique Desoulières et Pascal Vacher, paru aux Presses Universitaires Blaise Pascal. Les travaux publiés demeurant la propriété intellectuelle exclusive de l’auteur, celui-ci se réserve le droit de s’opposer à toute utilisation ou exploitation de son œuvre sans sa préalable autorisation. [1] Michel Leiris, Journal, Paris, Gallimard N.R.F., 1990, p. 210. [2] Michel Leiris, L’Afrique fantôme, Paris, Gallimard, N.R.F., p. 137. Sauf indication contraire, les citations seront empruntées à cette édition mentionnée avec le simple A.F. pour Afrique fantôme, suivi du numéro de la page. [3] A.F., p. 140. [4] A.F., p.225. [5] Ibid. [6] Ibid. [7] Miroirs de l’Afrique, Paris, Gallimard, "Quarto", 1996, p.535. [8] Leiris avait déjà écrit un article sur Rimbaud en préfaçant dès 1926, le livre de Jean-Maris Le Carré, La vie aventureuse de Jean-Arthur Rimbaud. Cette préface figure dans le recueil de textes critiques de Michel Leiris, Brisées, Paris, Gallimard, " Folio-Essais ", 1992, p. 13 à 16. [9] Miroirs de l’Afrique, p.534. [10] Ibid., p.429. [11] A.F., p.230 [12] Ibid. [13] A.F., p.288 [14] A.F., p.301. [15] A.F., p. 309 [16] Ibid. [17] A.F., p.310 [18] A.F., p.311. [19] A.F., p.312. [20] A.F., p.312. [21] Ibid. [22] Lettre de Rimbaud, datée de 1884, citée par Alain Borer, in Un sieur Rimbaud se disant négociant, Paris, Lachenal & Ritter, 1983, p. 32. [23] Lettre de Rimbaud, datée de 1888, ibid., p. 47. [24] Tradition de rapine instituée par les archéologues dès le XVIIIe siècle, et continuée par Malraux à d’autres fins en Extrême-Orient. [25] A.F., p.81. [26] A.F., p.144. [27] A.F., p. 317-318. [28] A.F., p. 312. [29] A.F., p. 511. [30] Leiris, "Glossaire, j’y serre mes gloses", in Mots sans mémoire, Paris, Gallimard, N.R.F., 1969, p. 106. [31] Voir Leiris, "La possession et ses apsects théâtraux chez les Ethiopiens de Gondar", in Miroir de l’Afrique, op. cit., p. 949 à 1061. [32] Leiris, L’Age d’homme, Paris, Gallimard, "Folio", 1979, p. 200 ( 1939 ). [33] Leiris, "La Néréide de la mer rouge", in Haut mal, Gallimard, "Poésie", 1969, p.133. [34] A.F., p. 347. [35] Ibid. [36] Leiris, "La possession et ses aspects théâtraux chez les Ethiopiens de Gondar", art. cit. in Miroir de l’Afrique, op. cit., p. 975. [37] A.F., p. 324. [38] Ibid. [39] A.F., p. 504. [40] Leiris, Miroir de l’Afrique, op. cit., p. 599. [41] A.F., p. 466. [42] A.F., p. 471. [43] A.F., p. 480. [44] Leiris, Miroir de l’Afrique, op. cit., p. 581. [45] Ibid. p. 582 [46] Leiris, L’Age d’homme, op. cit., p. 201. [47] Leiris, Aurora, Paris, Gallimard, "L’imaginaire", 1973, p. 40-41. [48] Leiris, Fourbis, La Règle du jeu, tome II, Paris, Gallimard, N.R.F., 1965, p. 37. [49] Jean-Bertrand Pontalis, " Michel Leiris ou la psychanalyse sans fin ", in Après Freud, Paris, Gallimard, "Idées", 1968, p. 332. [50] Leiris, " Le monde de mes rêves ", in Le disque vert, mars 1925, p. 34. Cité par Anne Pirabot, Fragment d’une anthropologie leirisienne, thèse inédite, Université de Provence, 1988, p. 283. [51] Ibid. [52] Catherine Maubon, Michel Leiris, en marge de l’autobiographie, Paris, Corti, 1994, p. 151. [53] A.F., p. 354. [54] A.F., p. 345. [55] A.F., p. 307. [56] Leiris, L’Age d’homme, op. cit., p. 53-54.
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Maître de conférence (HDR) à l’Université d’Aix-en-Provence. Les Vanités de Chateaubriand, Droz, 2001
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