VENDREDI 30 JANVIER 2004

L’Afrique fantôme de Michel Leiris

par Olivier Zegna Rata, Les autres Articles

 

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Du 31 mai 1931 au 16 février 1933, l’écrivain français Michel Leiris a traversé l’Afrique. Partant de Dakar, ses recherches ethnographiques ont guidé ses pas jusqu’à l’Ethiopie. Presque deux ans à arpenter le continent, à en devenir familier et même intime.

Deux ans pour achever son détachement des préjugés et des valeurs de l’Europe, et sa pénétration des vérités africaines :

De fil en aiguille, et à mesure que je m’accoutumais à ce milieu nouveau, je cessai de regarder les Africains sous l’angle de l’exotisme, finissant par être plus attentif à ce qui les rapprochait des hommes des autres pays qu’aux traits culturels plus ou moins pittoresques qui les en différenciaient.

De ce voyage impossible au coeur de ce qui était alors partagé entre les empires coloniaux français et britannique, Michel Leiris a gardé une trace précise : son journal, composé soigneusement au jour le jour, notant les événements, petits et grands, les recherches, les surprises, les ennuis aussi, ou les rêves, joyeux ou tristes, mystérieux parfois. Le style de l’écrivain fait merveille dans la dissection précise du monde, si étrange et neuf qu’il puisse être. D’où un sentiment de haute lucidité, même si certaines notations, au début du voyage surtout, trahissent péniblement le fait colonial...

Succulence de la vie

De cette imprégnation, Michel Leiris a tiré une leçon, celle qu’il expose dans son " Message de l’Afrique ", délivré quelques années plus tard :

Dans les sociétés occidentales industrialisées, hypertrophie du perfectionnement technique, impliquant division du travail très poussée et répartition des activités humaines en sphères nettement différenciées. D’où impossibilité pour l’homme d’être tout simplement lui-même, autrement dit : un homme intégral et pas un fragment d’homme... condamné à ne plus jamais vivre que par bribes, si l’on peut dire, sans aucun grand moment tel qu’en représentent les fêtes africaines.

Face à cette fragmentation industrielle et marchande de l’existence, le message que Michel Leiris conserve tient en quelques mots, repris à feu Alioune Diop, directeur de la revue Présence africaine : L’Afrique détient le secret d’"une présence au concret et à la succulence immédiate de la vie " : capacité de contact avec les choses, de fusion avec la nature, capacité de détente aussi.

A cela s’ajoute " le sens de la solidarité, un moindre isolement que celui qu’on observe dans la plupart des sociétés dites modernes, aussi bien vis-à-vis de l’entourage que vis-à-vis des entours naturels ". Et au " sens du rythme ", présent dans la musique comme dans la vie, les Africains joignent à ses yeux " un sens esthétique très développé ", diffus dans les circonstances de la vie les plus opposées.

Sens du rythme

Bref, nous trouvons chez les Noirs africains une manière de " savoir vivre " au sens le plus littéral de l’expression, art de la vie, façon de mettre de l’art dans la vie, certainement inappréciable à notre époque où les progrès les plus nets semblent décidément s’accomplir dans l’art de détruire comme dans celui de contraindre ou de torturer.

Les éditions Gallimard ont été bien inspirées de re-publier en un énorme volume, intitulé Miroir de l’Afrique, l’ensemble des écrits et des recherches inspirées à Michel Leiris par le continent noir. Enrichi de photographies prises au long de ses voyages, ces textes nous restituent avec une netteté émouvante l’Afrique encore peu développée des années 30.

Et si les réalités de la colonisation font parfois bondir, le regard de l’ethnologue et de l’écrivain, au fil des pages, se fait moins froid, et plus clairvoyant. Au point qu’on en vient à suivre son voyage avec une attention passionnée. Il en reviendra changé. Comment aurait-il pu en aller autrement ! On change aussi en le lisant.

Cet article a été publié dans afrik.com le 23 novembre 2002.
Nous le reproduisons avec l’aimable autorisation de son auteur.

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Olivier Zegna Rata