JEUDI 29 JANVIER 2004

Un savoir démystificateur : Michel Leiris
Autour de C’est-à-dire

par Chloé Hunzinger, Les autres Articles

 

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C’est-à-dire [1], réalisé à partir d’un entretien et d’un document administratif, est passionnant car révélateur de la pensée iconoclaste de Michel Leiris.

Un auteur qui a traversé ce siècle avec la discrétion qu’il apportait à toute chose et nous a légué une oeuvre magique [2], au savoir démystificateur. Leiris :

Le savoir peut jouer un rôle démystificateur, et c’est en cela que c’est intéressant.

Leiris encore :

Ce n’est pas tellement la volonté de détruire qui m’anime, mais plutôt de démystifier afin de m’en tenir à quelque chose de vraiment éprouvé, de solide.

Sa démarche est celle d’un homme partagé entre poésie et ethnologie, subjectivité et objectivité, art et science, à la recherche d’une impossible vérité. Leiris explore les marges et fait converger des démarches originales, rarement associées. Entreprise passionnante, parce qu’elle sape les certitudes, ouvre des voies de recherches, interroge autrement. Son itinéraire est d’une impeccable cohérence en même temps que d’une singularité totale.

Son oeuvre, quant à elle, vaste et foisonnante, gêne tout effort de classification, bouleversant le cadre des genres. Elle s’impose comme un champ d’expériences. Leiris emprunte les voies les plus progressistes de son siècle, les vide de leur propre conformisme, les contamine les unes les autres, détournant les sciences humaines en direction de la poésie ou introduisant les méthodes des sciences exactes dans son oeuvre poétique. L’écrivain devient l’ethnologue de lui-même, interrogeant le monde à partir de l’échantillon de catégorie humaine qu’il est, se faisant le témoin extérieur, en quelque sorte, de ce qui se déroule en lui. Leiris pratique une investigation forcenée de l’individualité, parce qu’un homme de nos jours qui se respecte se doit d’être lucide dans la mesure où il le peut. Il ne se tourne vers sa singularité que pour mieux déboucher sur l’universalité. L’ethnologie et la littérature sont pour Leiris les deux activités conjuguées qui sont comme les deux faces d’une recherche anthropologique au sens le plus complet du mot : accroître notre connaissance de l’homme, tant par la voie subjective de l’introspection et celle de l’expérience poétique, que par la voie moins personnelle de l’étude ethnologique. En introduisant, au nom de l’objectivité, la prise en compte de la subjectivité, Leiris invente une nouvelle conception de l’ethnologie, à la fois science et morale d’action, connaissance et intervention, enquête et quête de l’être.

D’autre part, cet ouvrage met en lumière les rapports étroits de cet auteur et de son temps ; il éclaire le climat intellectuel dans lequel s’est développée l’oeuvre leirisienne - qui est indirectement une histoire des idées du 20e siècle. Leiris, à la croisée des chemins poétiques et politiques du 20e siècle, a été mêlé au Surréalisme, au Collège de sociologie, à la revue Documents, à l’existentialisme et aux Temps modernes... Mais son itinéraire souligne la relativité de ces mouvements, puisqu’il les quitte tour à tour, et poursuit sa quête en renouvelant constamment sa pensée, en la poussant toujours plus loin.

L’écriture leirisienne, véritable questionnement ontologique, sert à réfléchir, à révéler. C’est un mode de connaissance, de déchiffrement du réel mais aussi un espoir parce si j’arrive encore à trouver de la poésie quelque part, c’est que tout n’est pas absurde.

Cet article a été publié dans La revue des ressouces le 23 novembre 2002.
Nous le reproduisons avec l’aimable autorisation de son auteur.

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[1] C’est-à-dire est un entretien réalisé avec Michel Leiris, Sally Price et Jean Jamin en 1986 et 1987 à Paris, publié dans Gradhiva en 1988. En annexe, on découvre les Titres et travaux de Leiris, document rédigé pour le C.N.R.S. en 1967. Il a été publié aux éditions Jean-Michel Place.

[2] Leiris (1901-1990) est l’auteur entre autres de l’Age d’homme, de l’Afrique fantôme, de La Règle du jeu (quatre volumes autobiographiques), d’un Journal posthume, ainsi que de nombreux ouvrages ethnologiques. Ont été publiés chez Folio-essais en 1992 Brisées et Zégrage.




Chloé Hunzinger