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DIRECTEUR DE THÈSE : Serguei Fokine, professeur de l’Université de l’Economie et des Finances à Saint-Pétersbourg (Russie). LIEU DE SOUTENANCE : Université d’Etat de Saint-Pétersbourg (Russie).
La thèse s’intéresse au statut du sujet autobiographique (et ses configurations) dans la prose surréaliste et existentialiste. L’analyse se porte surtout sur des oeuvres représentatives de ces mouvements littéraires telles que L’âge d’homme de Michel Leiris, Nadja d’André Breton et Les Mots de Jean-Paul Sartre.
Chapitre I
Le premier chapitre parcourt la problématique du sujet parlant dans des sciences telles que philosophie, linguistique et critique littéraire. Conformément à cet ordre, nous allons de la philosophie à la linguistique, de la linguistique à la critique littéraire et aux questions que pose la notion du sujet parlant dans le domaine de la critique des oeuvres littéraires. Outre cette problématique nous étudions la notion de l’autobiographie avec ses caractéristiques spécifiques, sa différence avec les autres genres voisins tels que confessions, mémoires, biographies, journaux intimes etc. La philosophie n’a jamais cessé de s’intéresser à la problématique du sujet, l’envisageant sous différents aspects dont nous ne soulignons que deux : la question du rapport entre le sujet et la langue (y compris le langage) et celle du rapport entre le sujet et l’objet. La première commence à s’esquisser depuis Platon, la deuxième plutôt depuis Descartes mais les deux continuent à occuper les philosophes jusqu’à nos jours et connaissent leur grand développement au XXe siècle dans les pensées de B. Russel, E. Husserl, J.-P. Sartre, J. Lacan, M. Foucault, G. Deleuze ou J. Derrida. Au début du XXe siècle la linguistique théorique, avec son développement en tant que science autonome, commence à s’intéresser vivement au rapport du sujet avec la langue, ce qui a trouvé son expression dans les travaux de E. Benveniste, R. Jacobson, des structuralistes et des post-structuralistes d’après-guerre inspirés, parmi d’autres, par les travaux de M. Bakhtine. Enfin, cette question est reprise par la narratologie et la critique littéraire, elle a aussi été beaucoup explorée par les critiques du groupe Tel Quel, ainsi que par Ph. Lejeune, G. Genette et beaucoup d’autres. Ensuite nous étudions la problématique directement liée au genre autobiographique lui-même, à travers des notions comme l’identification, l’autocontrôle, l’objectivation et quelques autres, toutes d’une manière ou d’une autre liées au statut du sujet parlant dans les textes autobiographiques, où ledit sujet se présente à la fois comme sujet et objet du discours posant ouvertement la question sur les rapports sujet/objet et sujet/langue. Il est aussi à noter que ce dernier couple se présente comme un principal lieu de conflit des rapports sujet/objet.
Chapitre II
Ce chapitre contient l’analyse comparative détaillée de trois oeuvres autobiographiques : L’Etat civil de Pierre Drieu La Rochelle, Nadja d’André Breton et L’âge d’homme de Michel Leiris, cette oeuvre présentant pour nous le plus vif intérêt comme étant la quintessence de la problématique en question. Cette analyse se porte beaucoup sur les niveaux narratif et discursif des textes : deixis personnelle, structures temporelles, progression narrative, composition thématique dont l’originalité est due à l’introduction dans les textes autobiographiques de rêves, d’éléments mythologiques ainsi que de thèmes restant autrefois hors des autobiographies classiques tels que jeux de mots ou érotisme, chargés d’une fonction discursive, donc prenant part à l’organisation textuelle. Ainsi, l’analyse de la deixis personnelle montre à la fois plusieurs fractures du sujet parlant autobiographique, dont l’une se passe entre le sujet discursif et narratif, l’autre s’effectuant à l’intérieur même du sujet discursif qui se disloque en plusieurs figures temporaires. Donc, l’analyse linguistique permet de discerner l’absence d’unité du sujet des autobiographies surréalistes, qui court toujours après lui-même, ne croyant même pas à la possibilité de se rattraper, à la possibilité de retrouver son identité. La progression narrative et les structures temporelles sont aussi en rupture avec la progression et la temporalité autobiographiques adoptées depuis l’œuvre de Rousseau. Dans les autobiographies surréalistes l’ordre rétrospectif menant de la toute petite enfance à « l’état civil » actuel cède sa place à l’ordre thématique ou analogique. Certes, le degré de cette thématisation ou analogie varie d’une oeuvre à l’autre mais la tendance même ne suscite aucun doute. Le sujet surréaliste n’est plus linéaire, il est en mouvement perpétuel, mouvement dont les vecteurs sont différemment orientés. Il ne se voit pas figé, il est toujours en état de transformation. C’est pourquoi d’une certaine manière l’écriture autobiographique des surréalistes peut être définie comme plutôt spatiale, mais spatiale dans le sens où elle essaie de surmonter la géométrie limitée d’Euclide pour s’ouvrir d’autres horizons dans les recherches de son unité. Dans cette optique, ce sont justement les rêves et la mythologie qui sont appelés à faciliter la transgression de la géométrie euclidienne, parce qu’ils sont gérés par d’autres lois temporelles où le passé, le présent et le futur sont réciproquement pénétrés et parfois difficiles à différencier l’un de l’autre. Cette sur-temporalité adopte souvent la structure de l’inconscient. Ainsi, les rêves (l’inconscient personnel) et la mythologie (l’inconscient à caractère collectif) devraient mettre en évidence ce qui reste inaccessible pour l’historisme banal. Mais en même temps l’analyse du fonctionnement des rêves et des mythes dans la structure discursive des autobiographies surréalistes montre qu’ils n’aident pas beaucoup à rassembler, restaurer le sujet disloqué. En un mot, le sujet surréaliste se présente comme un sujet fragmentaire, mosaïque, déchiré. C’est un sujet qui a perdu son harmonie avec lui-même et le monde, même s’il continue à la chercher. Tous ces processus sont aisément remarquables à plusieurs niveaux de l’écriture : morphologie, syntaxe, lexique, système temporel, construction narrative, thématisation. C’est un sujet dynamique, il est en mouvement, et donc, difficile à cerner et à analyser d’une manière exhaustive. C’est un sujet très kaléidoscopique, dans le sens où il joue de toutes les nuances montrant une certaine unité mais en même temps, sous nos yeux, partant en morceaux pour prendre une autre configuration. Ce sont justement ces configurations que nous appelons figures du sujet surréaliste.
Chapitre III
Ce chapitre est entièrement consacré à l’autobiographie de J.-P. Sartre Les Mots. Ici nous analysons non seulement le sujet parlant de l’autobiographie sartrienne mais aussi comparons les deux types de sujet autobiographique : surréaliste et existentialiste. Et il y a une raison de plus à cette comparaison : c’est une certaine influence exercée par l’œuvre de Leiris (bien sûr, parmi beaucoup d’autres) sur l’œuvre autobiographique de Sartre, qui est évoquée en passant dans certains articles consacrés aux Mots. Sans doute, par L’âge d’homme et surtout par « La littérature considérée comme une tauromachie », Leiris a ouvertement posé un certain nombre de problèmes théoriques liés à l’autobiographie en tant que genre littéraire, qui exigeaient non seulement des réflexions mais de certaines solutions dans le cadre de la littérature elle-même. Et Sartre, qui s’intéressait beaucoup à tout ce qui concerne le domaine de la biographie et des écrits intimes, ne pouvait pas passer devant les questions soulevées par Leiris. Le projet autobiographique de Sartre n’est pas du tout hasardeux. Il commence bien avant l’écriture des Mots. Sartre analyse de nombreux projets autobiographiques, y compris celui de Leiris, pour élaborer son propre projet fondé sur une vue métaphysique (philosophique, totale) de la vie, qui sera possible grâce à sa psychanalyse existentielle, élaborée, elle à son tour, à partir de l’idée du « projet fondamental », projet à l’avenir. Ce projet à l’avenir prend comme support une progression dialectique qui, selon Sartre, n’a jamais été vraiment explorée dans les écrits autobiographiques. Cette progression dialectique mène Sartre à une autre organisation du texte : au lieu des collages associatifs et des instantanéités surréalistes, la logique et la constance, au lieu des hasards et des expérimentations des liens langagiers, leur régularité. D’une part, cette progression dialectique se montre parfois assez naïve, mais d’autre part, elle cimente le sujet même, y compris le sujet parlant. Elle le cimente dans le sens où elle surmonte - même si ceci est temporaire ou éphémère - le caractère mosaïque du sujet. Au niveau langagier, chez Sartre, cela s’effectue de deux manières principales : Sartre prive en partie le sujet parlant de sa temporalité et essaie d’effacer les frontières entre les couches narratives et discursives du texte. Aussi du point de vue paradigmatique le sujet parlant chez Sartre est-il moins marqué temporellement que, par exemple, chez Leiris ou Breton. C’est un sujet de la synchronie qui est régi par d’autres types de liens, en particulier de liens dialectiques. Chez Sartre, l’auteur, le narrateur et le protagoniste se transforment souvent en une seule figure monolithe qui est parfois difficile à décomposer. Ce je monolithique, d’ailleurs pas moins personnel que chez les surréalistes, se présente comme une totalité historique dont l’unité devient garantie de l’universalisme. L’autobiographie se transforme en une description biographique et fait partie de l’histoire universelle, en y trouvant en quelque sorte sa justification.
Conclusion
Dans la conclusion nous mettons encore une fois l’accent sur les points les plus importants de cette étude et essayons de situer les oeuvres de Leiris et de Sartre dans le cadre du développement de cette partie de la littérature française qui est liée avec le devenir, l’évolution et la transgression du genre autobiographique. Les autobiographies de Leiris et de Sartre ont beaucoup de points communs avec celles qui les ont précédées : les problèmes de l’objectivation du je, de la sincérité, de l’identification et autres préoccupaient dans une mesure tous les autobiographes bien avant Leiris ou Sartre. Mais au XVIIIe ou XIXe siècle, l’autobiographie étant plutôt engloutie par le roman, ces problèmes ne se posaient pas encore en tant que problèmes théoriques ni dans la littérature, ni dans la critique littéraire. Avec les écrits de Gide, de Proust, de Breton, de Leiris, de Sartre et d’encore beaucoup d’autres écrivains, grâce aux nouveautés qu’ils ont apportées à l’autobiographie, cette dernière quitte son statut marginal parmi les genres littéraires et entre dans la grande littérature comme un genre à part, riche en histoire et ayant ses propres « règles du jeu ». C’est plus ou moins à partir de l’œuvre de Leiris que commence cette expérience particulière consistant à jouer avec le genre autobiographique et ses conventions : ici on peut citer Jean-Paul Sartre, Alain Robbe-Grillet, André Malraux, Serge Doubrovsky et beaucoup d’autres écrivains français du XXe siècle.
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