SAMEDI 1ER JANVIER 2005

Michel Leiris, L’Afrique fantôme

par Philippe Soupault, Les autres Articles

 

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En notant fidèlement, jour après jour, un résumé de ses journées pendant l’expédition Dakar-Djibouti, Michel Leiris nous fait regretter son incurable modestie. Malgré ses efforts évidents il ne peut nous livrer que trop peu de lui-même. En voulant être sincère il est cynique, mais loin de regretter ce cynisme nous aimerions qu’il soit plus vaniteux. Michel Leiris ne nous découvre que ses mauvais côtés, nous laissant le soin de trouver entre les lignes un peu plus de vérité. Singulier reproche que l’on fait rarement aux « auteurs » de journaux intimes qui fort habilement et plus ou moins consciemment travestissent leur vanité.
Ce journal est, malgré cette réserve, d’un grand intérêt. C’est moins l’aventure, l’expédition, qui nous retiennent que le narrateur qui, sans lyrisme vulgaire, accepte le prétexte d’une exploration, le besoin d’une évasion, pour trouver un sens à l’action. Cette impatience qu’il s’efforce de dompter, ce bouillonnement intérieur lui permettent d’éviter cette attitude facile, irritante et désuète, du sceptique, du « monsieur à qui on ne la fait pas ». Michel Leiris ne veut pas être ni un héros, ni un touriste, encore moins un spectateur et un dilettante. Il joue le jeu et refuse sans cesse de tricher, ce qui est beaucoup moins facile que ne l’imaginent les discoureurs en chambre et les oracles du café du Commerce. Après tant de discussions, de manifestations plus ou moins tapageuses, de promesses de tout casser, il s’agit de reprendre contact avec soi-même, individu qui a cessé de se griser de mots et de jouer du tambour pour s’assourdir.
En vérité, Michel Leiris consciemment ne semble pas avoir trouvé dans le détour qu’il s’est imposé une véritable satisfaction mais on a l’impression qu’inconsciemment cette épreuve lui a apporté beaucoup plus qu’il n’en attendait. Il dénonce, sans prononcer de jugement, sans déclamation, ce que l’héroïsme tel qu’on l’enseigne et tel qu’on le vénère, peut avoir de surfait et d’irritant. II expose avec une finesse d’autant plus convaincante qu’elle est en quelque sorte sous-entendue, la terrible et merveilleuse décomposition qui corrode l’homme d’action, les innombrables servitudes qu’il lui faut accepter et vaincre. Sans forfanterie, sans irritant esprit de contradiction, Michel Leiris nous donne une image du voyageur enfui, dépouillé du romantisme, de littérature et de sentimentalisme. II accepte d’être un homme à qui rien de ce qui est soi-même n’est étranger.
On ne peut malheureusement dans le cadre de cette note, examiner et peser chaque détail. On regrette, pour une fois, de ne pouvoir suivre les événements, les retours en arrière, les errements de ce voyageur pour qui le plus grand mystère reste le sien.
II faut s’en tenir à des généralités. Mais, malgré ces nécessités, il semble que l’on soit obligé d’accorder une plus large place à tout ce qui concerne le voyageur plutôt que le voyage. Malgré son désir de nous faire saisir l’importance et l’intérêt de cette expédition Dakar-Djibouti, le lecteur ne peut s’empêcher de ne la considérer que comme un prétexte. L’Afrique fantôme demeure un décor parfois inquiétant mais auquel l’esprit ne peut véritablement s’attacher. Il me semble que l’auteur du journal manque de conviction pour nous restituer cette Afrique qu’il prétend être mystérieuse.
La naïveté, malgré son opinion intime, n’est pas son fort. Nous sommes d’ailleurs prêts à le remercier de nous épargner descriptions, évocations ou explications. L’apparence de ce livre risque de tromper les lecteurs non avertis. L’Afrique qu’il nous découvre est celle, plus vraie sans doute que les livres dits de voyage nous la présentait, d’un homme qui se déplace dans son propre univers. L’Afrique est un mot, un prétexte dont, il faut le reconnaître, il n’abuse jamais.
Je ne crois pas qu’on puisse trouver beaucoup de livres qui rendent un son plus authentiquement humain, je veux dire d’une humanité plus dépouillée de toutes les légendes dont elle est généralement accablée.

Article paru en octobre 1934 dans Europe (pp. 299-301).




Philippe Soupault