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L’instant, l’existence et l’écriture : sur le Journal de Michel Leiris
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Article paru dans le n° 198 d’Esprit en avril 1994 (pp. 184-188).
D’un écrivain qui nous a livré des recueils de poésie, des études ethno¬logiques, des essais sur l’opéra, la peinture ou 1e langage, un roman et, enfin, une oeuvre autobiographique qui couvre vingt-cinq ans de sa vie, on aurait pu penser qu’il avait tout dit. La parution de son Journal aux éditions Gallimard semble démentir cette impression d’autant plus vigoureusement que le journal a été tenu de 1922 à 1989, tout au long de la vie littéraire de l’écrivain. Il est toujours difficile de cerner le statut d’un journal et la place qu’il occupe dans l’oeuvre d’un auteur : structure ou¬verte, sans limites ni cadre défini, il est protéiforme. Si l’on considère le Journal de Michel Leiris comme une transition entre la vie et l’écriture, comme un premier brouillon de l’oeuvre, pourquoi l’auteur a-t-il choisi la forme du journal, au lieu de se contenter de la rédaction de ses fiches, et pourquoi s’y est-il tenu pendant soixante-sept ans ? Et comment un homme qui a toujours souhaité embrasser sa vie d’un seul regard a-t-il pu se soumettre à la fragmentation et à la mouvance d’une écriture quotidienne ? Au premier abord, le Journal de Michel Leiris ne semble pas s’ins¬crire dans la tradition classique du journal intime à la façon de Maine de Biran, de Benjamin Constant, de Stendhal ou d’Amiel : il ne paraît pas découler d’un exercice spirituel, d’une conscience qui se réfléchit sans cesse pour capter la mobilité de l’étranger qu’elle porte en soi. Journal atypique, il se définit plutôt comme un document brut où sont livrés pêle-mêle les éléments dispa¬rates d’une vie, simplement reliés entre eux par les contraintes du calendrier : « Cahier quadrillé à couverture de carton bleu où j’inscris au jour le jour - avec des intervalles qui peuvent durer de longs mois parfois jusqu’à des années - tel détail de ma vie à fixer pour mon propre usage, tel rêve de la nuit qui vient de s’écouler, telle réflexion née d’un fait extérieur ou motivée par mon état du moment. Album de souvenirs, keepsake, bien plutôt que journal ou recueil de pensées. Album, presque au même sens qu’un album de cartes postales ou de photographies. Sur bien des pages, en effet, des documents sont collés : feuillets griffonnés au hasard et insérés tels quels, tantôt en raison de la valeur fétichiste que j’ai pu accorder à ces documents originaux (encore tout imprégnés de leur matérialité même, des circonstances au sein desquelles ils avaient été rédigés), tantôt parce que j’eus simplement la paresse de les recopier. » [1] Sorte de fourbi sans fibrilles ni biffures, le Journal mêle les registres les plus divers, passant de la réflexion sur l’art à la chronique des événements ou des voyages, du témoignage historique à la retranscription des rêves, de la méditation à la critique de spectacles, de la mention de projets littéraires à l’organisation des journées. Mémento d’un homme dont l’entreprise littéraire a toujours cherché à rattraper le passé, à combler les oublis et le silence qui en résultait pour faire de sa vie une continuité sans failles, le Journal est également un work in progress, un premier brouillon, une sorte de bain chimique, où toute la genèse de l’oeuvre peut être lue en négatif. À ces moments où l’écriture se situe à mi-chemin entre la parole quotidienne et l’espace littéraire, l’écrivain semble s’élancer hors des limites imposées par le déroulement régulier des journées. Il est significatif, par exemple, que le projet de L’Âge d’homme soit exposé et exploré sur des feuillets non datés, collés sur le Journal après leur rédaction à la fin de l’année 1929 : l’écriture s’échappe alors doublement du temps du journal puisque les feuillets représentent un condensé de la vie de Michel Leiris et qu’ils ne sont pas datés. Le respect du calendrier, condition sine qua non du journal, disparaît ; l’écriture reste en suspens dans un espace qui n’est plus le journal et qui n’est pas encore l’oeuvre. Cet effacement du journal est surtout perceptible à partir de l’année 1957, après la tentative de suicide ratée de Leiris : le journal devient alors presque exclusivement un matériau de travail pour l’entreprise autobiographique et poétique. La majorité des notes constituent la première trace de l’oeuvre. Comme le note Jean Jamin, responsable de la publication du Journal, la plupart des notes ont été « légèrement biffées en croisil¬lons au crayon à mine », marque symbolique de cette négation du journal. Par-delà le découpage obligé de la datation, les « notes pour la Fière, la fière... » (seul chapitre de Fibrilles) s’enchaînent jour après jour, reliées entre elles par la men¬tion « suite des notes » : l’écriture, de moins en moins soumise à la mouvance et à la fragilité de l’instant, se déroule selon la logique de l’oeuvre qui se construit. L’autobiographie pompe l’énergie du journal, le prive de sa raison d’être, au moment même où l’écriture autobiographique se rapproche progressivement de celle du journal. En effet, à partir de Fibrilles (troisième tome de la Règle du jeu), le temps de l’histoire, semble rejoindre le temps du récit : parce que l’espace ouvert entre la première prise de parole et la clôture de l’autobiographie se resserre, l’écriture se fait plus urgente, et c’est cette urgence d’une énonciation de plus en plus présente qui vampirise le journal. Le Journal, privé de forme et d’espace, est-il alors réduit à n’être qu’un en-deçà de la littérature, un degré zéro de l’écriture, un matériau subordonné aux exigences de l’oeuvre, inerte sana l’étincelle impulsée par son existence ? « D’une manière générale, il faudrait que je m’astreigne à ne déchirer aucune page de ce cahier, ni à rien raturer, si humiliant qu’il soit pour moi de me relire. Tout se trouverait faussé si je m’abandonnais à pareil truquage. II faudrait aussi que j’évite d’ajouter des phrases destinées uniquement à corriger la mauvaise impression que me fait à moi-même telle ou telle partie [...]. Cette recherche d’une technique ne doit pas devenir un simple journal de ma vie. II ne faut pas faire un but de ce qui ne saurait être qu’un moyen. » [2] Si, comme le précise Jean Jamin dans sa présentation, les notes ma¬nuscrites sont d’une bonne lisibilité, peu raturées, peu surchargées, écrire d’un seul jet, sans travail ou auto-censure ultérieurs, représente pour Michel Leiris une véritable contrainte impossible à réaliser. Le fait même de relire, de « réviser » les notes du Journal, de les annoter postérieurement, d’en faire la critique, de combler les lacunes ou d’arracher certaines pages, témoigne d’un souci incessant de rectification et par conséquent d’un travail sur la matière même du journal. L’écrivain, par ces retours répétés sur lui-même et sur son écriture, semble vouloir échapper à la chronologie du journal, non plus pour le soumettre à l’exigence de l’oeuvre, mais pour forcer à la courbe le déroulement rectiligne des notes quotidiennes. Le jeu est nécessairement faussé puisque, malgré l’exigence répétée de sincérité, Leiris établit dans son journal le même rapport à soi que dans l’autobiographie : hiatus obligé entre l’énonciation et l’énoncé, caractère anachronique de l’écriture, qui, malgré son déroulement quotidien, est perpétuellement en retard sur l’écrivain. II ne peut y avoir coïncidence dans l’écriture du journal, pas plus que dans l’écriture autobiographique, puisque le rapport à soi n’est jamais livré directement, mais passe nécessairement par le biais d’une conscience qui se réfléchit. Si le journal peut être qualifié d’intime, puisqu’il a été tenu caché aux yeux des autres durant la vie entière de l’auteur, il n’en suppose pas moins l’existence d’un destinataire, qu’il s’agisse de l’écrivain lui-même, de sa femme Zette (à laquelle toute l’oeuvre autobiographique est également dédiée), ou du lecteur futur (Leiris avait choisi de publier son journal après sa mort). Cette présence du destinataire entraîne une nécessaire représentation, une mise en scène de soi dans l’écriture : « La grande difficulté qu’il y a à tenir un journal, c’est qu’à chaque instant on se laisse aller à la littérature. Il ne faudrait même pas se soucier de construire, une phrase. Ne pas faire comme quand on se regarde dans une glace. Il ne s’agit pas de peindre son portrait en pied mais de mesurer ses forces et d’essayer d’en découvrir jusqu’aux moindres possibilités. (Je pourrais faire une critique très âpre de la page qui précède, car cette page pue â plein nez la mégalomanie. Je me contente de me le signaler, mais je ne voudrais pas me coucher sur cette décourageante impression, dans laquelle je m’embourbe, à mesure que j’ajoute correction sur correction.) » [3]. Dans les passages où l’auteur s’interroge sur le statut du journal, l’écriture s’apparente à une prétérition généralisée : il feint de ne pas vouloir faire ce qu’il fait pourtant très clairement. Dénoncer l’attitude réflexive de l’écrivain dans son texte participe du jeu de miroir et le renforce. Conscient d’une telle contradiction, Leiris, par une longue parenthèse rectifie le passage précédent qui était déjà lui-même une correction. Plus que les pages arrachées, les mots ou les phrases raturées, l’écriture du journal parce qu’elle ne cesse de se faire et de se défaire, d’avancer et de reculer, de se dire et de se contredire, devient une ample biffure en perpétuel travail sur elle-même. La valeur référentielle obligée de tout journal ne saurait garantir une retranscription brute des faits réels. L’écriture de Michel Leiris, celle du Journal incluse, ne peut s’empêcher de « biffurer » et « fibriller » dans le tissu arachnéen de l’intertextualité : l’auteur se copie lui-même, imite parfois le guide bleu lors des longues descriptions de ses voyages, paraphrase à plusieurs reprises Mallarmé. Si le Journal éclaire la genèse de l’oeuvre, il n’en complexifie pas moins les réseaux de l’écriture, brouillant parfois l’origine des faits : superposition d’écrans entre l’écriture et la réalité, qui apparaissent comme autant de filtres, de blancs, de silences, quand l’auteur retranscrit un « souvenir de rêves an¬ciens », ou quand il analyse un rêve quelques jours après l’avoir noté, sans préciser si l’analyse découle du souvenir qu’il en a, ou de sa narration. Les notes de l’année 1934 constituent l’exemple le plus significatif du travail de l’écriture du journal sur les différentes strates du « je ». Pour échapper à un journal qui ne pourrait plus répondre à son attente, pour creuser au plus profond de son intimité, Leiris emboîte les journaux eu commençant la rédaction d’un « Journal de sa vie officieuse ». Mais, paradoxalement, cette mise en abyme n’a boutit pas à la mise à nu de l’écrivain qui se livrerait tout entier dans la confession, mais à un véritable roman : le roman de Léna. Contrairement au reste du Journal où la première personne occupe le devant de la scène, Léna inonde l’année 1934 de sa présence alors qu’elle n’est évoquée qu’en une seule demi-page dans l’Âge d’homme. Léna surgit dans le Journal comme un personnage romanesque, dépourvue d’autres existence et identité que celles accordées par l’écriture ; son nom même est dépouillé de toute valeur référentielle puisque c’est celui choisi par l’auteur pour désigner le personnage d’un roman en projet : « Je pense à celle que, dans le roman que je projette d’écrire, si je l’écris, j’appellerai Léna. » [4] Après cette première apparition, Léna, omniprésente, envahit les notes quotidiennes. Nombre de phrases nominales où le nom Léna, repris en anaphore, sonne comme un refrain, apparaissent comme autant d’instantanés photographiques qui figent le personnage dans une atemporalité mythique : « Léna et sa robe "Alice au pays des merveilles". Léna et son ruban dans les cheveux. Léna et sa gaîté. Léna et sa tristesse. Léna et sa frivolité. Léna et son mari. Léna et ses amis. Léna et ses amours. Léna et son ennui. Léna et ses impossibilités. » [5] Condensé de sa vie, l’écriture rapporte ses mots, ses rêves, est entrecoupée de petits dessins où seule la bouche d’une femme se détache parmi les autres traits. Introduites par des didascalies, retranscrites en italique, les paroles échangées avec l’auteur s’apparentent à un dialogue romanesque ou théâtral : « Moi : "Vous n’aimez pas les gens malsains..." Léna (à propos du goût que j’ai des gens perdus) : "Vous les aimez par esthétique ?" Moi : "Non, pas par esthétique... Par sympathie. C’est de leur côté que je me range". » [6] Disparition de Léna tout aussi fulgurante que son apparition : 10 mai 1934, fin du roman de Léna qui ne sera plus jamais mentionnée dans les notes du journal. Le projet d’écrire un roman sur Léna, qui n’a jamais constitué une oeuvre indèpendante, est effectivement réalisé dans le Journal. Le Journal a sa matière propre : l’écriture quotidienne n’est pas une simple retranscription des faits, ni un brouillon de l’oeuvre ; elle vit d’elle-même, se réfléchit et produit de la fiction. Pourtant, les moments où l’écriture du journal sort des limites temporelles imposées par le calendrier sont rares car ils sont dangereux. Le temps et l’espace du Journal ne peuvent pas se confondre avec ceux de l’oeuvre : l’oeuvre, grâce au projet d’ensemble qui la régit et l’anime, s’inscrit dans un perpétuel présent et la première personne de l’autobiographie, loin d’être nue, est protégée par l’impersonnalité et l’indépendance de l’espace littéraire. Le journal ne peut pas avoir de principe organisateur qui motiverait et unirait toutes les notes, puisqu’il se heurte à un présent butoir, le présent de la vie : îlots de mots, les notes restent dispersées et trouées d’un silence qui se manifeste aux yeux du lecteur comme à ceux de l’auteur particulièrement quand celui-ci s’interroge sur la fonction du journal. En 1929, par exemple, après la rupture avec les surréalistes, Michel Leiris se retrouve isolé, sa conception de l’art est totalement remise en cause : cette période de doute, de silence social entraîne une loquacité dans le journal, un long développement sur son statut. Mais le journal ne répond par à l’attente de l’écrivain en quête d’un sujet. Pour contrer le vide découvert au détour du journal, Michel Leiris se raccroche à la quotidienneté des notes : alors que seuls les mois et les années étaient mentionnés depuis 1926, les jours sont à nouveau indiqués à partir du 11 mai 1929. Si le présent du journal apparaît comme une limite infranchissable, il est également une échappatoire face à l’impossibilité d’écrire, un exutoire négatif de l’oeuvre et de la vie : « Écrire chaque jour, sous la garantie de ce jour et pour le rappeler à lui-même, est une manière commode d’échapper au silence, comme à ce qu’il y a d’extrême dans la parole [...]. Ainsi l’on vit deux fois. Ainsi, l’on se garde de l’oubli et du désespoir de n’avoir rien à dire. » [7] Parce qu’il faut « faire quelque chose à tout prix », le Journal de Michel Leiris, gage de vie, rejoint la problématique du journal intime : il permet à l’auteur de « se porter à bout de plume ». Chaque jour est une parenthèse qu’il ne faut pas oublier de refermer pour repousser le point final, une page blanche, une page de vie gagnée sur la mort. Mais là est le piège, qui ne dupe personne : si le point final est reculé, il ne l’est que momentanément. Contrairement à l’autobiographie où la fin, sans cesse commentée, s’inscrit dans le cercle de l’écriture, où l’écrivain peut, grâce à l’espace littéraire, adopter une optique d’outre-tombe et embrasse sa vie d’un seul regard, le journal est fatalement inachevé. Le silence, qui, dans l’autobiographie, participe du jeu littéraire, reste une donnée extérieure au journal que l’écriture est incapable de maîtriser. Et quand celle à qui était dédié le Journal disparaît. quand Zette n’est plus là pour étouffer le cri qu’on est sur le point de pousser au réveil, le journal ne peut que s’« interrompre » : dernier mot du Journal et de l’oeuvre, non pas point final ni clôture, mais parole coupée, laissée en suspens. Grâce à la parution du Journal, deux ans après sa mort, Michel Leiris gagne pourtant la partie en réalisant finalement ce à quoi toute son œuvre tendait : adresser au lecteur un dernier signe d’outre-tombe.
[1] Michel Leiris, Biffures, tome 1 de la Règle du jeu, Gallimard, 1988, pp. 181-182.
[2] Journal, op. cit., pp. 152-153.
[3] Journal, op. cit., p. I 52.
[4] Journal, op. cit., p. 249.
[5] Journal, op. cit., p. 251.
[6] Journal, op. cit., p. 263.
[7] Maurice Blanchot, le Livre à venir, « Le journal intime et le récit », Gallimard, coll. « Folio essais », p. 252.
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